Georges Bernanos
La Grande Peur
des Lien-pensants
•- i
LA GRANDE PEUR
DES BIEN-PENSANTS
A
MAXENCE DE COLLEVÏLLE
eu met no ire des grands rêves
de notre jeunesse
que la vie a humiliés
niais que nos fils vengeront peut-être
demain.
INTRODUCTION
J écris ce livre pour moi, cl pour vous — pour vous
qui me lisez, oui : non pas un autre, vous, vous-même.
J’ai juré de vous émouvoir — d'amitié ou de colère,
qu'importe ? Je vous donne un livre vivant.
« Que nous veut-il avec ce Drumont ? » direz-vous.
Eh bien, je veux Thonorer, voilà tout. Je ne demande
pas justice. Quelle justice ? C'était an homme de mon
pays, de mon lignage (de mon lignage ou du vôtre), un
fort garçon français, un peu épais des épaules, au pas
solide. De telles gens font leurs affaires eux-mêmes,
aussi longtemps quïls tiennent debout. Aussi long¬
temps qu'ils tiennent debout, ils portent leur vie tout
seuls, sans rien demander à personne, ils portent le bon
et, le mauvais, chaque chose à sa place, pour que Dieu
s’y reconnaisse plus vite, au jour du jugement. Ils por¬
tent le poids de leurs péchés. Le mot justice évoque
d’abord à leurs yeux l'image d’un pauvre diable mal
payé, mal nourri, qui passe en hâte sur sa jaquette
après déjeuner une espèce de toge, et coiffe son chef
d’un pot galonné d'or ou d’argent. Évidemment Dru-
mont n’a jamais attendu grand-chose de celle justice-
là. De celle de la postérité, pas davantage. Qu'attendait-
l l do ? c \ bien, il n'attendait rien, peut-être... Peut-
être il n 'espérait rien.
Tout ce qui! écrit a ce signe tragique, ce signe fatal.
Presque à chaque ligne de son œuvre forte et dense, à
l’architecture si sobre, un peu gauche, avec un arrière-
18
Introduction
plan de gravité mélancolique — tel un oppidum au
haut d’une colline, sur un fond de ciel d'automne, nu
et doré, en terre ennemie — apparaît, comme par
transparence, une espèce de résignation héroïque, l’ac¬
ceptation délibérée de la mort. Oui, oui... On pense à je
ne sais quel homme barbu, avec sa redingote à collet,
débrouillard et chimérique, qui rêve de cracher dans la
vaisselle plate de M. de Rothschild, salue le drapeau
en zinc des lavoirs municipaux, puis va prendre son
vermouth entre un officier de gendarmerie en retraite,
auquel le nez des youpins ne revient pas (sacrebleu !)
et un commerçant patriote qui pleure sur l’Alsace-
Lorraine... Ainsi le voient aujourd'hui tant de sots qui
ne Vont jamais lu. Tant pis ! Il ne faut pas le plaindre.
Il avait d'avance exprimé toute l’amertume de cette
humiliation dernière ; je crains bien qu’il ne lait, en
dedans de lui, souhaitée; peut-être en a-t-il même
avancé l'heure, lorsque encore vivant il se détournait de
la vie, s’enfonçait. Sans doute est-il entré dans l’oubli,
volontairement, les dents serrées, pour perdre encore
une illusion, encore une, la dernière. On croit l’enten¬
dre — « Ce Drumont, tout de même... cher ami... c’est
fabuleux... »
En somme, son plan n était pas de vaincre, mais de
durer le plus possible. Après quoi il fallait, il fallait pour
la beauté de la chose qu’il perdît pied, seul parmi ce
monde d'ennemis; aussitôt foulé, recouvert. « Ils les ont
tous », disait-il. Ils l'ont eu. Il devait être content.
Plusieurs d’entre nous mourront sans avoir eu la vic¬
toire, mais ils testeront avant de mourir. Rome avait
jadis ce quon appelait le testament sanglant. Tout
légionnaire près d’expirer pouvait écrire ses dernières
volontés sur son bouclier, avec son doigt trempé dans
le sang : « rutilantibus sanguine litteris ».
Ce testament, il Va écrit. Il Va écrit ligne à ligne, avec
le beau sang rouge donné tant de fois au cours des
duels légendaires, mais il Va signé d'un sang noir, le
sang d’un homme déçu jusqu'à la racine de la vie, déçu
jusqu'à Vos. Dim homme qui attendait de jour en jour ;
Introduction
19
depuis tant d’armées, la suprême trahison du destin,
réglant pour cette épreuve décisive le vigoureux batte¬
ment de son cœur ; et qui détaille une heure trop tôt,
qui sent tout à coup la colère lucide, la généreuse colère
dont il croyait n épuiser jamais la forte ivresse, tourner
en dégoût. Ah ! cette fin de Drumont, l’agonie intermi¬
nable, l’abandon, les soins mercenaires, et puis les arti¬
cles exténués du maître, le rabâchage des Bazire et des
Mérv dans le journal illustre, la prose pâteuse de l’Ac¬
tion libérale (l'Action libérale chez ce vieux lion !), enfin
le rire amer qui s 'achève dans la convulsion du dégoût.
J'écris ce mot encore une fois, parce qu'il est réelle¬
ment la clef, du moins l’une des clefs du malentendu
inexplicable qui a fait d'un magnifique écrivain fran¬
çais que sa race égale aux plus grands, sobre et tendu,
avec sa pitié mâle et celte puissance de mépris qui porte
au rouge sombre presque chaque, page de ses livres, un
vieil homme démodé qui s’en va vers l’avenir, son para¬
pluie sous le bras, tout crotté, avec les Papillaud. les
Méry, les Guérin, les manifestants de la Ligue antisé¬
mite, les revanchards de Déroulède, le public sympathi¬
que mais vraiment un peu vulgaire du Boulangisme et
du Panama, dont limage est inséparable du cuivre des
musiques militaires, des bals publics et des feux d'arti¬
fice des Expositions universelles, lui qui en quelques
phrases brûlantes a défini pour toujours celte descente
de la Courtille derrière le drapeau tricolore, tandis
qu’un parti vainqueur organisait patiemment, diligem¬
ment, silencieusement, l’exploitation politique de mon
pays. L'histoire contemporaine de 1875 à 1914, en effet,
pourrait se résumer d’un trait : à chaque manifestation
des conservateurs, le radicalisme crispé aux leviers du
pouvoir a resserré d’un cran l'écrou administratif C’est
la lutte bien connue de la femme qui s’épuise en crises
de nerfs, et d'un mari tenace, peu impressionnable, qui
d'ailleurs dispose du fonds commun. On peut parier à
coup sûr.
Je lai revu pour la dernière fois, le jour de l’expulsion
du cardinal Richard. Il nous est apparu soudain, au
haut des marches du perron de l’archevêché, sa barbe
plus grise, presque blanche, les joues pâles, et son sou-
20
Introduction
rire désormais sans ironie, le sourire d’un homme qui
renferme désormais sa force en soi, rompt le contact.
Le regard qu’un imbécile eût cru seulement malicieux,
disait clairement : «Je n’ai plus d’amis ni d’ennemis. »
Et une autre lueur brusque, furtive — que je n’ai
jamais vue qu'aux yeux des êtres de très grande race,
Léon Daudet, par exemple, ou Mangin —, disait
encore : « Je reprends mon secret, je l'emporte. » Der¬
rière lui s’avançait une sorte de mannequin noir au pas
mécanique qui le rejoignit à la troisième marche. Dru-
mont lui tendit la main comme on jette un os. C’était
M. Arthur Meyer. La joule entonnait le Credo. Un
groupe de femmes aux robes claires, repoussé brutale¬
ment par la police, hurla : « Vive Jésus ! »
Que savait-il du jeune homme quil frôla de si près
en passant ? Il ne savait rien. Il posa cependant sur lui
un regard myope, un peu anxieux, dans la grande
lumière du jour. Il me tourna le dos. Je reconnus l’im¬
perceptible mouvement de la nuque et des épaules qui
ne trompe pas, que ne saurait feindre aucun lâche. Puis
il s’enfonça au travers de l’année de parapluies, dispa¬
rut dans les hourras, toujours seul, disparut pour moi
à jamais, passa hors du champ de ma propre vie. Le
signe était déjà sur lui d’une mort presque désespérée,
au moins consommée dans l'humiliation et le silence,
face à Dieu seul, d’une mort que Dieu seul voit jus¬
qu'au fond.
Marqué d’un tel signe, qu était-il venu faire parmi
nous ? On se le demande. Ces bonshommes en rébel¬
lion contre une douzaine de sergents de ville, le melon
bosselé, suant dans leurs jaquettes, et criant « Vive la
Liberté ! », c’était là cette race servile, la monnaie
humaine qui passe de main en main, usée par
l’échange et par le temps, dont on ne distingue plus qu’à
peine le millésime et l’effigie, la monnaie qu'un César
ou qu’un Bonaparte jette sur le tapis par poignées.
« Notre droit ! » disent-ils... Mais il leur a déjà répondu
avec sa force tranquille : « Tout le monde a des droits,
le tout est de savoir s’en servir. » Et quelques années
plus tôt, en face de la conspiration boulangiste,
Introduction
21
suprême effort du monde conservateur pour réussir à
organiser le désordre avant que l'emportât décidément
le radicalisme jovial et féroce du Midi, lorsqu'il regar¬
dait descendre le cortège prodigieux « où déambulaient
bras dessus bras dessous, tendrement enlacés, les
duchesses et les cocottes, les ducs et les souteneurs, les
membres des grands cercles et les habitués du ruisseau,
les déclassés de tous les partis, les escrocs de tout poil,
les rastuquouères de tous les pays , Médéric Roue avec
son nègre Chevial, l'ancien teneur de baraques foraines,
Abadie, le frère du valet de chambre de Mme de Bonne-
main, et, au milieu de ce carnaval, très correct parmi
les débardeurs et les chicards , Mackau, plein de gravité,
représentant l'Ordre et la Religion », il avait eu ce mot
énomie, à faire pâlir Tacite : « Fort bien. Il faudrait seu¬
lement des reins pour pousser tout cela... »
Hélas ! le monde conservateur a poussé une fois,
deux fois, mais les pauvres vieux reins n’ont pas tenu.
Il s’est rendormi sur la France, sans avoir réussi à
l’étreindre... — Ce jour-là, il poussait encore : « Une
foule enthousiaste, écrivait La Croix, a voulu accom¬
pagner le vénérable cardinal, archevêque de Paris,
chassé de sa propre maison par une loi inique, jusqu’à
la nouvelle demeure qu'il doit à la générosité d'un
fidèle. »
En somme, un déménagement avec fanfare.
L'homme que nous venions de voir, si pareil à un
professeur paisible, à quelque érudit de province,
pourvu qu’on négligeât deux ou trois traits essentiels,
n'eut point de peine à se perdre dans la foule : le miracle
était qu'il en fût jamais sorti. Toujours on le vit mal à
l'aise dans le tumulte et les ovations, toujours il déçut
l’auditoire qui lui préférait obscurément, sans l'avouer,
les Guérin, les Régis, l'aigre Marcel Habert lui-même,
ou Déroulède. Il n’était pas un homme public.
Je ne puis avancer plus loin dans ce livre sans
essayer de détruire en vous l’illusion ridicule d'un Dru-
mont populaire, comme le furent à leur jour un Roche-
fort, un Gambetta. Parlant de sa vieille gouvernante
22
Introduction
Marie qui pendant les trois mois d’emprisonnement
qu’il subit à Sainte-Pélagie traversait Paris chaque jour
pour apporter sous les yeux du guichetier stupéfait « à
un homme , qui se contente d'une bonne tranche de ros-
beef ou d'un fruit, de quoi nourrir un corps d'armée »,
il a trouvé ce mot charmant, tout pénétré de mélanco¬
lie : « En aura-t-elle vu, 1a. pauvre femme, depuis six
ans ! des duels, des procès , des prisons... Et dire que
lorsqu'elle est entrée chez moi, elle devait entrer chez un
curé! Jm Supérieure qui voulait son bien lui a dit :
“Entrez chez M. Drumont, c'est la même chose." » —
Qui sait.
Du moins, il aurait pu n’être qu’un homme de biblio¬
thèque, de rêverie, de promenade solitaire, de conversa¬
tions sous la lampe, la main sur la page écornée d'un
livre, — l’homme d’une maison dans les arbres, d’une
gouvernante, d’un cheval et d’un chien, avec le reflet
rouge du feu sur la nappe, la belle soupière fumante, et
le vin qui rit dans les verres. Avant les trains de plaisir
et les autocars, la vieille province nourrissait tant et
tant de ces philosophes inconnus, maldisants mais
débonnaires un peu gaillards, un peu sceptiques, à mi-
chemin du notaire et du curé, rusés comme des filles,
ayant dans le petit coin de la cervelle la généalogie d'un
chacun, et qui, contant toujours, ne s'en laissaient
pourtant pas conter... Il aurait pu encore être autre
chose. Oui, né pauvre, marqué du sceau d'un génie
sobre et dur, de ce génie, à la fois lucide et volontaire,
qui n’apporte à l'homme aucune espèce de consolation,
mais seulement une faim terrible de justice, écolier
malchanceux, fonctionnaire médiocre, on l’aurait vu
s'aigrir peu à peu, jusqu'à l'âge de la retraite, en culot¬
tant des pipes. Il aurait maudit la société , comme pas
mal d'imbéciles, pour finir au fond d'une brasserie,
devant un bock tiède.
La Société ?... Il en avait l’expérience précoce, l’expé¬
rience d'un gamin de Paris, qui descend la rampe à cali¬
fourchon, et s'arrête parfois aux paliers, regarde par le
trou des serrures, surprend le geste, le mot, qui décou¬
vre à une imagination impubère, dix ans trop tôt, la
Introduction
23
vérité des êtres — plus brûlante qn aucun alcool Je
l'entends qui raconte l’histoire cl’une maison, de sa
maison, de la maison, où il est né, où les siens ont
habité vingt-cinq ans.
C était une maison très convenable, où l'on ne rece¬
vait pas de locataires suspects, où il était défendu de
faire du bruit ; et je suis effrayé de tous les drames
qui se sont succédé dans cet immeuble si bien tenu.
Deux locataires sont devenus fous, il y a eu deux
infanticides, le tailleur du cinquième s'est jeté par la
fenêtre. Le mari d’une brave et digne cuisinière a
violé ses trois filles avec lesquelles je jouais enfant, et
qui étaient déjà violées à dix ans ; il fut envoyé au
bagne.
Le concierge et sa femme formaient un couple
étrange : elle, bouffie d’une graisse huileuse ; lui, velu
et noir ; ils vivaient dans une loge absolument sombre
et d’une fétidité repoussante, au milieu de chats et de
cochons de lait. Du matin au soir, sans mettre jamais
les pieds dehors, l’homme travaillait de son état de
cordonnier, avec une lampe et un globe d’eau devant
lui ; il n’avait d'autre joie que de dire des saletés aux
petites filles de la maison et les pères venaient lui
donner des coups.
Ouand je passais sur le palier du troisième, j'avais
toujours un frisson devant cette porte qu'on ne voyait
jamais s'ouvrir. Là étaient venus jadis s'installer une
femme d’un certain âge et son mari ; ils avaient une
petite fille, une blondinette ravissante que la mère
idolâtrait. Un jour, l'enfant descendait l’escalier toute
joyeuse, avec son cerceau, pour aller aux Tuileries. La
mère lui dit : « Voyons, fais attention en descen¬
dant — N’aie pas peur, maman », répondit la fillette
et, en courant, elle s'embarrassa dans son cerceau et
roula les trois étages sur le dos... Elle avait la moelle
épinière brisée et vécut six ans comme cela.
La mère s’enferma avec sa fille, ne voulant plus sor¬
tir, farouche, encombrant la chambre de la petite de
24
Introduction
jouets merveilleux. L’enfant mourut un Mardi gras,
au moment oü le cortège débouchait dans un bruit
de fanfares... D'en bas, on apercevait une fourmilière
humaine, tout le monde était aux fenêtres, criant,
appelant les retardataires : « Le voilà, le voilà, les
Mousquetaires arrivent... Dépêchez-vous ! Voilà le
Bœuf ! »
Vous trouverez peut-être une telle page un peu
gauche. Elle l'est en effet. Ce n'est probablement pas
une page d’anthologie. Que nous importe ? Chacun sait
que le vieil écrivain a eu l’idée un jour de solliciter un
fauteuil à l’Académie française, et l'Académie française
lui a préféré Marcel Prévost... Non ! je ne vous donne
pas ces lignes pour ce qu'il est convenu d'appeler un
petit chef-d'œuvre, mais j'y reconnais l'accent, l'in¬
flexion familière d'une voix amie, avec l'imperceptible
frémissement d'angoisse où se trahit la vie, la vie dou¬
loureuse, la vie sacrée, celle qu’on ne trouve pas dans
les écritoires. #
Certes, nul moins que lui n était capable de fignoler
la rude et pesante matière de son œuvre, et d ailleurs
elle défie tout fignolage, elle casserait le burin et la lime.
Il ne faut pas chercher à la prendre en détail, mieux
vaut iaccepter telle quelle, chapitre après chapitre, dans
le formidable mouvement de. l'ensemble qui ressemble
à un arrachement. Et il Va arraché en effet. Quon y
pense ! Quinze volumes si denses, si lents, qui oril Vair
de ramasser au passage les faits et les hommes, ainsi
qu'une troupe solide regroupe les traînards et les
fuyards, grossit à chaque pas en avant, et finit par mon¬
trer à l'ennemi un front irrésistible. Oui, c'est ainsi qu il
faut le peindre, à la tête de ce monde vivant et grouillant
qu'il a tiré des profondeurs de l’histoire contemporaine,
cent fois plus secrète que la plus ancienne histoire, de
ces milliers de bonshommes aux noms vrais, aux noms
connus, ordinaires, presque usuels, mais qu’il a su
seul — lui seul — faire entrer de gré ou de force, à
reculons, dans son rêve tragique, comme un dompteur
pousse du manche de fouet, sous le faisceau du projec¬
teur, ses lions et ses hyènes. Oui, sans doute... il aurait
Introducîion
25
pu être le philosophe rustique, le petit Montaigne de
chef-lieu de canton. Et il aurait pu être aussi, clans la
pauvre jaquette du fonctionnaire, un raté aigri, pitto¬
resque. Mais il n'a été réellement ni l'un ni l’autre, parce
que ni la curiosité ni l’envie n'eussent rassasié son
cœur. Non, rien n’eût jamais rassasié son cœur ; parce
qu’il l’avait creusé lui-même trop profondément, trop
tôt, trop tôt surtout, de ses propres mains.
Vieux maître à l’humeur bourrue, vieux maître qu’on
disait si plein de soi, ingrat et jaloux, vieux rebelle,
pourtant si docile à la louange, avec vos ruses, vos
manies, et cette impayable idée que vous aviez d’enter¬
rer vos louis d'or ou de les fourrer dans des pots,
magnifique avare qui jetiez votre vie à pleines mains,
artiste ombrageux, nerveux comme une femme, et qui
dûtes si longtemps subir l'amitié de tant de nigauds —
les pires, les nigauds utiles et sympathiques auxquels,
en soufflant de fureur dans votre nez, vous tendiez une
patte de velours ! Ah ! plus que Balzac ou nos ruses
même, plus qu'aucun inventeur de visages et de voix
humaines, vous étiez le prisonnier de ce monde que
vous aviez fait si pareil au vrai, trop pareil, un rien de
trop, juste assez pour qu après une lutte épuisante il fût
votre vainqueur, prît enfin possession de vous.
Lorsqu'on vous aime, on sait cela, vieux maître assez
dur... Seulement ce n'est pas facile à dire. Et d'abord,
on voudrait que ce nom de Drumont fût resté vivant.
Mais ni l’amour ni la haine ne le portent plus ; il est
entré dans l’histoire, — dans ce vestibule de l’histoire,
où, comme dans le fameux putridado de l'Escurial, il
faut que les pauvres cadavres attendent humblement
leur tour, et qu'ils aient achevé leur misérable stage de
défunts.
Lui, n'attendra pas son tour. Il n’a jamais attendu.
Lorsqu'un de ses collaborateurs revenait blessé d'une
rencontre au parc de Saint-Ouen, à F île de la Grande-
Jatte ou à Viltebon, il l’accueillait d’un regard navré,
traversé d’éclairs soudains, et cette voix un peu traî¬
nante... « Voyez-vous, cher ami, sur le terrain, il faut
commencer par foncer. Je pense que vous avez négligé
26
Introduction
cette excellente recommandation ? Oui , il fallait foncer,
foncer tout de suite, cher ami, et vous l’auriez eu. »
Puis il caressait de la paume sa main rhumatisante,
avec un ronronnement de plaisir.
On a raconté cent fois ses duels, la course en voiture
de remise, l’humeur de l’homme qui n'aime pas se lever
matin, peste contre la pluie, le vent, un brouillard
funeste, mortel — absolument mortel, mon ami !
« Mais qu'est-ce que fai pu faire au bon Dieu pour
avoir aujourd’hui un temps comme ça ! Cher ami, je
devrais être bibliothécaire ou curé, je suis un simple,
un doux, un solitaire. Je ne comprends rien à la vie
moderne. Pourquoi les Juifs (il prononçait J nefs, en
avançant les lèvres) refusent-ils de me laisser tran¬
quille ? Ces gens-là sont fous, mon ami, des fous dan¬
gereux. Quelle tristesse ! Nous sommes des conquis,
des êtres dépouillés de leur droit, des “diminati
capite”... Avec ça, je m'en vais me battre contre la
volonté formelle de la Sainte Église, je. tombe sous le
coup de graves censures. On ne se contente pas de m ex¬
proprier de la terre, on prétend ni ’exproprier du ciel. »
Il arrivait en avance, toujours en avance. « Ah ! ce
Mourlon, quel secrétaire ! Tantôt en avance, tantôt en
retard, jamais à l’heure, il empoisonne ma vie. Je l’ai
vu, dès la première minute, je suis sans excuse : il a
une main turpide. Il est iurpide de paresse. »
« Nous y sommes, maître », disaient les témoins un
peu pâles. Alors, il gagnait sa place en grommelant —
« des chaussures humides, quelle torture ! » — ou, tout
à coup, on voyait rire son dur visage, et celait l'un de
ces mots qu’il avait parfois, si ingénus, si tendres, parce
qu'un vol de pigeons avait traversé le ciel — oh ! ce
froissement de soie dans l'air liquide ! — ou qu'il avait
flairé de son nez gourmand la forêt toute proche, la pre¬
mière haleine d'avril... Et déjà , il fronçait le sourcil, cli¬
gnait ses yeux myopes pour apercevoir l’adversaire,
tache blanche entre deux taches noires , l’état du terrain,
sa pente; puis, il haussait doucement les épaules...
Alors un dernier regard vers l’obstacle, un frémissement
Introduction
27
imperceptible, et il avait noué à la poignée de l’épée sa
main petite et pâle, dont il était fier. Aussitôt, il se jetait
en avant.
Nous tenons du marquis de Mores le récit de la ren¬
contre fameuse de son ami avec le capitaine Cremieu-
hoa, où ces deux adversaires finirent par s'enferrer.
« Druniont, dit-il, fonçait à son habitude comme un
véritable sauvage. Je l'assistais pour la première fois, et
j’ai été tout de même un peu surpris. Jamais je n'avais
vu tant de poils sur une poitrine : il est velu comme
un ours. »
Non, il n’attendra pas le bon plaisir des professeurs,
l'homme mort le nez au mur, par un glacial soir d'hiver,
seul, absolument seul, las de jouer la comédie de la rési¬
gnation, dune résignation impuissante à détendre son
dur vieux cœur crispé. Il était oublié et ruiné, deux for¬
mes à peine différentes d’un même oubli; il était
retombé dans le silence et la pauvreté, avec cette grave
rumeur de la rue à son oreille, la me désonnais vide
d'amis, vide d'ennemis, la rue d’où rien ne monte, d’où
rien ne montera plus... Mieux qu'aucun autre, pour¬
tant, il avait connu Paris, « mon Paris », auquel il a
donné un livre triste et charmant, que personne ne lit
aujourd’hui, bien entendu, et qu'on voudra moins
encore lire demain, parce que les chemins qu'il a aimés,
les rues profondes, secrètes avec leurs beaux arbres
débordants, les nobles murs des hôtels, ou les étroites
petites maisons si confiantes, si familières, ornées de
pots fleuris et de cages d’oiseaux, auront été livrés aux
lugubres entrepreneurs de fer et de ciment. Il fuyait
Paris, il tournait le dos à sa ville, comme, à tout ce qu'il
avait servi. Mais dans la maison campagnarde, pleine
l'hiver du sifflement de la bise et du croassement des
corbeaux, il devait retrouver encore un passé plus beau,
plus déchirant, le souvenir des étés magnifiques tout
vibrants dune rumeur de gloire, quand il rentrait,
harassé ’ infatigable, des belles promenades vers Cham-
prosav, tenant par la main le jeune garçon aux cheveux
blonds qui ressemblait à une jolie fille et qui s'appelait
Léon Daudet... Aux champs comme à la ville, hélas !
28
Introduction
chaque route ne menait nulle part. Mais le seul lâche,
en mourant, retrouve le geste des bêtes, cherche une
issue. Lui, faisait face, peu à peu. tout doucement, afin
qu'il n'en parût rien aux derniers amis venus pour le
plaindre. Il disait gentiment : « La solitude ! je ne m'en
aperçois pas, je vous assure. Et puis, vous savez, le soir
de la vie n’est pas ce qu'on pense. Il apporte sa lampe
avec lui. »
Non ! il n’était pas fait pour voir un jour la victoire
face à face, l'homme qui parlait avec tant de naturel et
d'amertume le langage des vaincus. Mais assez d’impos¬
teurs nous ont joué depuis la comédie de l'optimisme,
à commencer par les carabiniers de l'ancienne Action
libérale qui finirent par investir, cerner un Drumont
vieilli dans une Libre Parole dévastée où ils plantèrent
leur pavillon jaune. Lin destructible M. Piou, bientôt
centenaire, continue à mâcher entre ses gencives les
mêmes promesses jamais tenues, les memes défis oratoi¬
res qui s'achèvent en un rot paisible, la même rhétorique
aussi vide, aussi creuse que la poitrine de ces hommes
marmots. Par ailleurs, des vieillards de quinze ans bri¬
guent la succession, suivent au collège des cours de. bon¬
net eau politique, viennent disputer à l’Institut catholi¬
que de Paris devant de bons gros chanoines et des
prélats effondrés, la fameuse coupe d’éloquence de « La
Drac », avec un poisson rouge dedans.
Ah ! plutôt que les affreux petits cancres bavards qui
feront demain d’agiles sous-secrétaires d'État, souhai¬
tons l’avènement de jeunes Français au cœur sombre !
Le. désespoir est un terrible gâcheur d’hommes. Mais
qui a une fois mordu sa bouche glacée ne craint plus
la prison ni la mort. Qui part avec ce silencieux cama¬
rade ne combat plus pour sa vie, mais pour sa haine,
et ne se rendra pas.
Je n'écris pas ce livre, naturellement, pour les
curieux, ni les amateurs, — ni les amateurs de vies
romancées, ni les amateurs de mensonges. Drumont
est oublié, soit ! Je ne parle pas pour ceux de sa généra¬
tion qui survivent, qui survivent à tout, qui se survi¬
vent — je n’écris pas pour les contemporains de
Introduction
29
M. Sadi-Camot. L'auteur de La France juive ri a pas
fondé une école ni fait d’élèves, peut-être parce qu’il
n’était lui-même l’élève de personne. Qui ne voit d’ail¬
leurs qu'une telle œuvre ne saurait tenir tout entière
dans une boîte à fiches ? Elle n appartient pas plus à la
génération précédente qu’à la nôtre, ou à celle qui sui¬
vra demain. Elle ne conclut pas, elle appelle.
Pour moi, j’aurai fait ma tâche, ser\n selon mes for¬
ces le vieux maître mort, si je peux transmettre à quel¬
ques jeunes gens de ma race la leçon d’héroïsme que je
reçus jadis quand je n’étais qu'un petit garçon. Sera-
t-elle entendue, je ne sais. Cette grave tristesse, ce
mépris qui bride sans flamme, ainsi qu'un tison sous
la cendre, cette colère sans éclat, ce rauque soupir de
lion qui tant de fois m a serré le cœur, trouveront-ils
aujourd’hui leur écho ? Le trouveront-ils demain ?
Cette génération est-elle encore assez vivante pour sou¬
tenir l’épreuve d'une clamoyance désespérée ?
Hélas ! autour des petits garçons français penchés
ensemble sur leurs cahiers, la plume à la main, atten¬
tifs et tirant un peu la langue, comme autour des jeu¬
nes gens ivres de leur première sortie sous les marron-
niers en fleur, au bras d’une jeune fdle blonde, il y avait
jadis ce souvenir vague et enchanté, ce rêve, ce profond
murmure dont la race berce les siens. Ils ne savaient
pas trop l'histoire des professeurs, mais de tant de
dates, de traités signés, de batailles, ils avaient gardé
l’essentiel, à leur insu, ainsi qu'ils rapportaient des
vacances, sur leurs joues vermeilles, tout le sauvage et
doux été. L'histoire scolaire gardait ses lunettes, l'autre
avait son visage de fée, son regard pensif, et on ne sait
quoi déplus tendre, déplus familier, qui était justement
le regard de la première femme qu’ils eussent aimée,
leurs jeunes mamans aux belles mains qui sentaient la
confiture ou l'arnica, ou la pâte fraîche un matin de
Chandeleur. Les vieilles querelles publiques, oubliées
avant notre naissance, restaient pétrifiées dans les
livres, et pourtant qui de nous n'avait cru les reconnaî¬
tre tel jour, ressurgies brusquement à la table familiale.
30
Introduction
saisies au vol dans Véclat du regard paternel, le geste
d’un poing fermé !
En 1872 un papa royaliste n’aurait pu nommer le
bonhomme Thiers (que les communards nommaient
Foutriquet) sans mettre en cause du même coup une
année de fantômes — les Trois Glorieuses, Louis-Phi¬
lippe, la duchesse d’Angoulême, Benjamin Constant,
que sais-je ? Aujourd’hui la guerre écrase tout.
L’énorme événement de la guerre — énorme parce que
l’intelligence n’a pu encore l'embrasser tout entier —
reste comme suspendu entre l’avenir et le passé,
informe. Alors que nous remontions si aisément le
cours d'un siècle, que certains épisodes révolutionnai¬
res nous étaient aussi familiers, aussi proches que le
dernier siège, de Paris ou la charge, de Reichshoffen, les
jeunes hommes d’aujourd'hui parlent de la mobilisa¬
tion de 1914 comme nous eussions parlé de la bataille
de Fontenoy ou du parlement Maupeou. L'histoire de la
guerre elle-même n'a pour eux ni figure ni mouvement
propre, elle n'est dans leur souvenir qu'un désordre mi-
tragique, mi-comique, une époque absurde et bruyante
à peine ennoblie par la constante obsession de la
mort — mais quelle mort ? Si peu semblable à lévéne¬
ment sombre et secret, mais un accident brutal, glo¬
rieux sans doute, d'ailleurs presque attendu, presque
banal, vanté par les cent mille gueuloirs de la Presse,
et pour lequel un million de linotypes , dans toutes les
langues du monde, débitent des consolations en série
où les plus beaux mots, les mots magiques, font leur
besogne à la tâche, obscurément, sous la surveillance
des contremaîtres du moral de l'arrière, comme les
petites femmes a bas de soie tournent les obus.
Nul homme de l’avant qui n’ait senti aux heures noi¬
res le poids de ces prétentieuses sottises imprimées que
nous ne daignions pas lire, mais que nous retrouvions
malgré nous, au premier village, dans la bouche gogue¬
narde du bistrot. Du moins pouvions-nous mépriser
l’espèce de sublime., encore, mal connu, mal défini, que
la publicité américaine achève aujourd’hui de révéler
au monde, le sublime niais. Au lieu que d'innombra¬
bles garçons sans défense connurent cet écœurement ,
Introduction
31
cette saturation, à l'âge où nous apprîmes l'héroïsme,
nous autres, tout doucement, sur les genoux du vieux
Corneille. Mon Dieu, s’ils l'avaient bien cherché, cet
héroïsme, ils l'eussent trouvé dans leurs cœurs, leurs
propres cœurs ! Ils n'osaient pas. C’est à nous qu’ils le
demandaient, et nous leur arrivions couverts de poux,
après deux nuits passées dans des wagons sans vitres,
si las, si las, avec ce terrible goût de vivre, ce désir terri¬
ble de vivre, que nous n’avions pu étouffer encore, que
nous n’étoufferions jamais.
Permission de détente, écrivaient les Bureaux.
Détente, hélas !... Alors, comment soutenir ces regards
si purs ? Que de fois nous arrêtâmes sur leurs lèvres la
question qu'ils allaient poser, d’un rire imbécile, du
même rire ingénument sacrilège dont un adolescent
raille son premier amour. Et cependant, la vie si dure,
l’interminable ennui des saisons, dune année à l'autre
année, devant la plaine grise, cette vie avait son secret.
Après des semaines et des semaines de résignation, tout
à coup, de l'abîme de notre misère, sortait une espèce
de joie pure et nue, merveilleusement dépouillée, non
charnelle, incommunicable. Il fallait bien du temps
pour former au-dedans de nous, peu à peu, ainsi
qu’une émeraude ou qu’un rubis, cette petite chose
éclatante et elle s'évanouissait aussi vite. Mous la
découvrions par hasard, et sitôt découverte, elle nous
échappait de nouveau, laissant au cœur une plaie
lumineuse qui brillait parfois tout un jour... Avec qui
aurions-nous partagé cette minute de grâce ? Elle n’ap¬
portait rien de nouveau que nous n'eussions déjà senti
bien des fois ; la passion de la vie, l’acceptation délibé¬
rée de la mort, une espérance humble et fervente —
mais tout à coup, comme éclairées du dedans, éblouis¬
santes pour nous seuls... Pour nous seuls. Car il arri¬
vait qu'un voisin plus proche, s’arrêtant de frotter sa
baïonnette avec de la terre, surprît notre regard au vol
d'un autre regard qui interrogeait à peine, tendre et rail¬
leur. Alors, nous éclations de rire ensemble, et tout sem¬
blait dit pour jamais.
Oui nous pardonnera d'avoir fait d’une colossale
aventure une sorte de drame intérieur ? Mais plus
32
Introduction
impardonnables encore d'avoir prétendu imposer à nos
fils, à nos neveux , à de jeunes têtes libres, non pas ce
drame même, seulement sa pâle et monotone image,
inexorable d'ennui ! Que leur importe un débat de
conscience depuis longtemps résolu ? Nous les voulons
convaincre d'ingratitude quand ils n'ont reçu de nous
que la confidence de nos misères. Prétendions-nous
leur faire partager à vingt ans la déception de notre jeu¬
nesse manquée, nos regrets, nos rancœurs ? Nous som¬
mes la génération sacrifiée, disons-nous. Utile parole,
pourvu quelle s'adresse à des aînés. Son véritable sens
risque bien d’échapper à la génération cadette, qui sait
déjà qu elle est désignée pour nous sunnvre, et que,
d'une manière ou d'une autre, par ses propres moyens,
tôt ou tard, la vie se fût chargée de nous sacrifier...
Alors, qu'est-ce que ça peut bien lui fiche, mon Dieu !
Nous entrerons dans la carrière... chantent tour à tour
les jeunes gens de tous les siècles. Oui : mais quand nos
aînés n'y seront plus. Eh bien, nous y sommes encore.
Estimez-vous donc heureux, disent-ils.
En somme, nous bâfrons l'histoire, et nous la bar¬
rons pour rien. Lorsqu'ils tournent la tête vers le passé,
nos fils ne voient plus à l'horizon que ce matériel
immense, inutilisable, les caissons par dizaines de
mille, les plateaux, les fourgons, de vieux autobus, des
Rimailho eventrés, des bombardes d’un autre âge, une
montagne de fusils, un stock d'hommes de zinc, de
pyramides et de victoires cagneuses, toutes nues, qui
grelottent sous la pluie de décembre. Parmi cette fer¬
raille hors d’usage, avec nos tristes habits civils, nos
croix, notre air anxieux, on dirait que nous allons
revendre — revendre la guerre que nous avons faite,
pauvres diables — nous autres guerriers. Cela ne s’était
jamais vu. On n'avait jamais vu ces soldats-citoyens,
soldats qui ont oublié leur victoire quelque part, ils ne
savent pas où — soldats de la paix , citoyens militaires,
si mal à taise dans leur peau recousue, en plusieurs
morceaux, et qui, faute de mieux, revendiquent, reven¬
diquent, revendiquent, combattants syndiqués, com¬
battants honoraires, qui ne se sont jamais résignés à
choisir, une fois pour toutes, entre la gloire et l'oubli,
Introduction
33
virilement. Prodigieux naïfs , g/// sé* font l’écho des vieil¬
les prédicantes puritaines, jurent que la guerre est
désormais impossible, et n'en réclament pas moins
pour leur ancienne profession décriée , déshonorée, inu¬
tile par surcroît, une espèce de considération que les
gens de bon sens n accordent qu'aux métiers honnêtes
et avantageux ! Âmes tendres, qui n'ont pas cessé de
déplorer les dégâts qu'ils firent, avec lanière-pensée
que, l'ennemi hors de cause, on va leur présenter la note
des frais ! — Héros désaffectés qui voulûtes l’admira¬
tion des paroisses et ne pourrez jamais rien contre la
redoutable concurrence des morts, des vrais morts, les¬
quels ont d'ailleurs sur vous le suprême avantage délire
les députés radicaux par la grâce des préfets de la Répu¬
blique — car ils ne vous élisent même pas, ces vieux
copains, ils vous ont laissé tomber froidement, et Dieu
sait s’ils sont froids, les frères ! Citoyens vainqueurs,
on ne lira pas demain vos noms sur les pyramides
municipales, vous devrez mourir de la mort d’un cha¬
cun, pousser votre suprême sueur dans des draps blê¬
mes, et il n'y aura demère vos cercueils qu’un piquet
de bonshommes entourant un drapeau de fanfare,
flambant neuf. Vieux amis des hauteurs battues par le
vent, compagnons des nuits furieuses, troupe solide,
troupe inflexible, magnifique mâchoire resserrée trois
ans, pouce à pouce, sur la gorge allemande, et qui reçû¬
tes un jour, en pleine face, le jet brûlant de l'artère et
tout le sang du cœur ennemi — ô garçons !... le 11
Novembre nous bûmes le dernier quart du vin de nos
vignes, le II Novembre nous rompîmes le dernier pain
cuit pour nous.
On peut faire de son mieux sa page d’histoire, mais
celui qui l'a faite n’est généralement pas celui qui la
raconte. Les marchands de livres gardent l’avantage
un siècle ou deux. Puis l’événement remonte lentement
de l'oubli, surgit majestueusement des profondeurs qui
le reçurent jadis, dans la conscience de la race. La race
qui l'avait pieusement, saintement recouvert le décou¬
vre de nouveau. De nouveau nous serons pesés dans
des mains fraternelles, jugés par un regard vivant !
34
Introduction
Futures petites mains qui tournerez les feuillets,
regards qui chercherez de page en page nos charges naï¬
ves, nos clairons, nos tambours, qu'importe ce que
nous fîmes ou ne fîmes pas, bien avant que vous fus¬
siez nés, dans cene plaine que vous voyez peinte sur le
livre en ocre et en noir, avec les pompons blancs des
explosions, les chevaux qui galopent, et ces engins
bizarres ! Le livre d’images ne vous mentira pas : nous
sûmes réellement faire face. Oui, bien avant que fus¬
sent nés votre père ou votre aïeul, nous avions regardé
fermement non point la mort seule, mais entre vous et
nous ce trou plus noir, l'injustice, l'oubli, et n espérant
plus reprendre notre victoire aux menteurs, insoucieux
d’un vain procès, la main dans la main de ces fils dont
nous sommes peu sûrs, nous nous endormîmes, pour
nous réveiller en vous !
I
ARTISANS, LABOUREURS,
GARDES-CHASSE, FILÀNDIÈRES
ou
LES REVENANTS
OUI NE REVIENDRONT PLUS
La jeunesse d'Édouard Drumont ! Trois mots,
trois petits mots bien usés, bien effacés, quon
s'étonne de lire sur la page fraîche d'un livre, trois
mots que j’ai l’air d’avoir arrachés tout exprès du
tiroir d’une coiffeuse d’acajou, avec le carnet de bal
relié d’ivoire, une épingle à cheveux — objet devenu
si rare, introuvable ! — trois mots qui ne disent peut-
être plus lien à personne, depuis qu’a disparu ce
vieux bonhomme, peut-être immortel lui aussi, avec
ses pommettes tartares, scs durs yeux gris, sa petite
cravate de notaire, et ses manchettes rondes, Georges
Clemenceau, — le meme Clemenceau qui, par un
matin de 1898, dans un duel célèbre, tint trois fois
sous le feu de son pistolet infaillible, à vingt pas, l’au¬
teur de La France juive , et naturellement le rata !...
Oui, trois mots qui semblent à présent tout à fait
vides, aussi vides qu’une de ces tournures en fil de
fer qu'on retrouve dans un coin du grenier, orné d’un
lambeau d'étoffe rose — ah ! nos aïeules ont aimé le
36
Démission de la France
rose, on peut le dire ! Et pourtant la jeunesse
d'Édouard Drumont, voyez-vous, c'était presque la
nôtre, nous l’avons ratée d’un rien, d’un demi-siècle à
peine, trente ou quarante années, un clin d’œil ! Mais
la guerre a creusé un lusse profond, trop profond, un
colossal chemin creux d’Ohain, où toute une généra¬
tion est venue s’écraser comme les cuirassiers de
Waterloo, régiment sur régiment, division sur divi¬
sion, année sur armée... Deux millions de cadavres,
auxquels l'huissier américain vient régulièrement
faire les sommations d'usage, tout étonné que rien ne
bouge, environné d'un silence éternel, sa mince
bouche en tirelire, une main sur son cœur de papier,
l’autre sur son lugubre derrière presbytérien, comme
si le vent pouvait porter jusque-là l’un de ces godillots
béants, verdis, terribles, qu’on heurte parfois du pied,
par mégarde dans les ronces, là bas, à Verdun !
Hélas ! nous ne sommes que trop tentés d’accepter
cette liquidation du passé, sans garantie, sans
contrôle, comme nous acceptâmes de liquider les
stocks. L’illusion des faibles, à chaque nouvelle tenta¬
tive d’une impossible libération, est de faire table rase,
de recommencer la vie disent-ils — comme si la vie se
recommençait ! Illusion familière aux individus et aux
peuples, car un peuple risque de commettre beaucoup
plus souvent qu’on ne pense, en dépit des fanfaronna¬
des, ce péché contre l’Esprit, qu’aucun repentir ne
rédime. Lorsqu’il y a dix ans nous affichions à la face
du monde la prétention ridicule de commencer une
Ere nouvelle — « Quelle ère ? se disait le poilu cons¬
terné. L’air de quoi ? Est-ce qu’ils vont supprimer La
Marseillaise ?... » —ce mensonge inouï fait pour éton¬
ner les poules de Chicago dissimulait mal une lassi¬
tude énorme, la honteuse hâte à nous renier, reniant
avec nous nos morts. Nous nous vantions d être les
hommes de l’avenir que déjà nous n’osions plus regar¬
der notre victoire en face, la guettant de biais, prudem¬
ment, avant de lui tourner le dos. Ainsi lorsque nos fils
parlent aujourd’hui avec un innocent dédain de l’épo¬
que désormais préhistorique où la bicyclette, sous le
Artisans, Laboureurs, Filandières
37
nom de vélocipède, ressemblait à une girafe suivie de
son petit, quand l'automobile n’était encore qu’une
effrayante machine aux quatre roues grêles, tenant de
la sauterelle et de la tortue, avec ce reniflement lamen¬
table, le spasme de son pauvre petit ventre de cuivre,
et letemuement convulsif qui préludait à d’illusoires
départs, nos fils, dis-je, oublient qu'ils risquent de rom¬
pre inutilement, dangereusement, avec un passé trop
proche, trop étroitement uni par des liens secrets à
leurs épreuves, à leurs déceptions, à leurs malheurs,
au tragique de leur propre destin.
Reste la légende — vérité idéalisée, humanisée.
Mon pas la brillante rhétorique des entrepreneurs
de mensonges, mais cette vérité qui vient jusqu'à
nous avec le souvenir de quelques hommes excep¬
tionnels, dont le génie nous restitue la part non
corrompue, impérissable, du passé. Drurnont est un
de ces hommes-là. Et par une chance presque uni¬
que, cet historien visionnaire est aussi l’historien de
son temps, à la fois témoin des événements qu’il
raconte et seul maître des grandes, des magistrales
images par lesquelles il leur impose l'ordre et le
rythme de sa poésie.
Quel que soit l'injuste oubli dans lequel la généra¬
tion présente a laissé tomber son nom, il n’en reste
pas moins vrai que la vie de l'auteur de La France
iuive, est à bien peu près, vingt ans de la vie fran¬
çaise. Par la date de sa mort, en effet, Drurnont est
presque l’un des nôtres. Il n’en esi pas moins aussi
l'un des témoins, — et quel témoin ! — de la tragi-
comédie du Second Empire, de cette espèce de
pièce militaire à grand spectacle, comme on en don¬
nait jadis sur l’immense scène du Châtelet, avec des
coups de fusil, des pantalons rouges, les jolies jam¬
bes du corps de ballet, le tout sur un air d'Offen-
bach. Il a vu ces choses merveilleuses, un peu folles,
comme il fallait sans doute qu'on les vît, avec le
regard d'un enfant. Et il est devenu un homme juste
à point pour recevoir en plein cœur la foudroyante
38
Démission de la France
humiliation de Sedan... D’ailleurs il a su le dire
mieux que personne, en quelques lignes, d'un admi¬
rable raccourci :
J’ai parfaitement le souvenir d'un matin de décembre où
l’on me mettait mes bas devant la cheminée ; ma mère était
descendue pour acheter un petit pain et racontait à mon
père ce que contenaient les affiches blanches qui annon¬
çaient le coup d’État. Mon père paraissait consterné en
prenant son café au lait.
Plus tard, mes jeunes années furent pleines de visions de
bal deviné de la rue : le château brillamment éclairé, des
officiers en grand uniforme, superbes, heureux de vivre,
se croyant invincibles et faisant sonner leurs pas sous les
arcades de la rue de Rivoli, des rangées de voitures aux
lanternes de cristal, attendant leur tour et laissant aperce¬
voir des toilettes de fées, des épaules couvertes de dia¬
mants, des broderies, des dorures ; au milieu de la chaus¬
sée, des équipages de ministres et d'ambassadeurs passant,
rapides, en soulevant une fine poussière...
Pour la clôture, j’aperçois, par une matinée de septem¬
bre, le jardin ferme, les troupes bivouaquant sous les
arbres, les soldats lavant leur linge dans le bassin octo¬
gone ; sur le mur, en face du ministère de la Marine, on
voyait déjà des caricatures suspendues par des ficelles,
Napoléon Ifl sur un pot de chambre. Napoléon III embras¬
sant les bottes de Guillaume... Je me rappelle ce matin-là
avoir rencontre sur la place de la Concorde, un des Lefè-
vre-Pontalis, je ne sais plus au juste lequel. Ce dernier
détail n’a rien d'intéressant pour vous, mais cela me sen
de point de repère...
Enfin mon dernier souvenir des Tuileries est du mois
d’octobre 1888. On avait installé une kermesse sur les mi¬
nes, et parmi les écussons R.F. et les drapeaux tricolores
flottant au vent, s’étalait tout le personnel baroque des
fêtes foraines. À l’endroit où était la salle des maréchaux
s’élevait le salon de la belle Zora-ben-Angelina-ben-Baba-
7oun ; à droite était Lérida. sujet hermaphrodite, et
l’Homme merveilleux. Plus loin, la nouvelle enchanteresse,
Armide, un bossu habillé de jaune à côté d'un marchand
d'oiseaux, des chevaliers casqués couverts d’un manteau
rouge, puis c'étaient les Montagnes russes, Pezon, le caba¬
ret des Trois-Tonneaux, et tout le déballage des faux Arabes
et des filles juives.
Artisans, Laboureurs, Filarulières
39
Sedan ! L’un de ces mots encore qui semblent
aujourd'hui tout à fait vides, n'émeuvent personne.
Après une brève explosion, il a repris humblement sa
place sur la liste des sous-préfectures. Nul doute
qu'un tel nom ne soit pourtant inscrit au plus profond
de la sensibilité française. Que nos fils en aient
conscience ou non, qu’importe ! L’imagination d'un
enfant est ainsi parfois blessée, dès le sein maternel,
d’une émotion violente dont il n’aura connu que le
retentissement sur son cerveau à peine formé, à tra¬
vers la mince enveloppe fœtale, et dont il ne saura
jamais rien, jusqu'à la mort, côte à côte avec ce fan¬
tôme au visage voilé. Car notre pays n’a connu qu'un
très petit nombre de déceptions aussi fortes, de ces
déceptions qui font douter de soi-même, humilient
un homme non pas seulement devant scs semblables,
mais à ses propres yeux. Qui pourrait dire si notre
embarras en face de la dernière victoire, la bizarre
pudeur que le génie puritain a si savamment exploi¬
tée, ne vint pas du souvenir presque inconscient de
cette première défaillance ? À cet egard même, le
témoignage d’Édouard Drumont est bien précieux à
recueillir et à méditer. C'est le témoignage de la géné¬
ration des vaincus.
Drumont est né en 1844. Une plaisanterie d’Abra-
ham Dreyfus, reprise plus tard par Paul La targue
dans le journal L'Humanité, a voulu faire un Juif du
chef de l'Antisémitisme. Ses grands-parents se
seraient appelés Dreimond (ce qui signifie Trois-
Lunes) et ils auraient été opticiens à Cologne. Vers
1908 on faisait courir dans les mêmes salles de rédac¬
tion le bruit que Maurice Barrés descendait de Juifs
portugais. La famille Drumont est, en réalité, origi¬
naire des Flandres. L'auteur de La France juive a
publié dans le dernier de ses livres, quelques mois
avant sa mort, cette généalogie de paysans, d'artisans,
de gardes-chasse, de filandicrcs « qui a une odeur de
terre labourée, de sillons remués, de forêts du sol
natal, d’intérieurs rustiques et simples, ou l'on faisait
beaucoup d'enfants ».
40
Démission de la France
J'aperçois derrière mon œuvre bien des générations de
pauvres gens qui ont vécu dans leur coin, dans celle exis¬
tence « glissante et muette « dont parle Montaigne, qui
sont arrives à la vieillesse sans avoir pris un centime à
autrui, qui n'ont rien convoité, rien envie, se sont contentés
de leur petite place... Tout artiste, tout créateur original,
tout remueur d’opinion peut s’appliquer la parole de saint
Bonnet : « L’homme de génie est un produit mérité par les
aïeux. » Ils auraient tort de s'effrayer, dans leur modestie
d’Aryens, de ce mot : génie. Génie vient de ge ne rare, engen¬
drer : tout homme qui génère quelque chose dans le monde
des idées est un homme de génie. Il y a des femmes admi¬
rablement belles qui n'ont jamais pu avoir d’enfants et des
laiderons qui en ont de superbes. Il y a même des talents
magnifiques qui n’ont rien enfanté, et des génies très
incomplets qui ont porté dans leurs lianes une postérité
qui a troublé le monde.
Il a repris bien des fois la même pensée, si chère à
son cœur déçu, lorsque au seuil de l'ombre, pressen¬
tant la guerre prochaine, et pour lui l’horrible oubli,
la faillite de toute espérance humaine, il approchait
le plus près possible du papier ses yeux d'aveugle,
traînant de ligne en ligne sa main tremblante, défor¬
mée par les rhumatismes : « Quand une famille d'au¬
trefois avait vécu pendant des siècles dans l’ordre, le
devoir et la vertu, elle produisait un être supérieur
aux autres, qui était comme l'épanouissement de
l’arbre familial. »
Et il ajoute aussitôt ces mots désespérés :
Vous avez parfaitement le droit de vous livrer à d’inter¬
minables blagues à propos de ce que je viens d'écrire... Tl
n’en est pas moins vrai qu’il fut un jour où Paris tout entier,
le Paris des ouvriers et le Paris des bourgeois, le Paris révo¬
lutionnaire et le Paris patriote criait : « Vive Drumont ! À
bas les juifs ! »
D'ailleurs, il faut lire ce chapitre des Souvenirs qui
est sans doute l’un des plus extraordinaires de ces
monologues intérieurs, demi-parlés, demi-rêvés, avec
leurs silences soudains, de brusques reprises, et par¬
fois comme suspendu dans le vide, entre l'avenir et le
Artisans, Laboureurs, Filandières
41
passé, une date, un nom, un fait oublié de tous, et qui
frémit longtemps, longtemps sous nos yeux — seul
parmi tant de ses pareils désormais immobiles, ainsi
qu’une dernière abeille vivante, au milieu de l’essaim
mort. Nul écrivain n’a su mieux que celui-là imposer
à la parole écrite le rythme d'une conversation entre
amis, de la confidence faite à voix basse, au coin du
feu, en remuant les cendres ; et tel est le prestige de
l’enchanteur que reposant le livre et fermant les veux
vous croirez entendre le soupir de latre, le ronronne¬
ment de la bise entre les fentes de la porte, le craque¬
ment familier des vieux meubles... Ce sont des histoi¬
res de revenants. Oui, ce sont bien des revenants, des
êtres d’une autre espèce, ou du moins transformés
par quelque séjour au pays des contes, des belles ima¬
ges, que ces grands-pères ou ces grands-oncles d’un
écrivain français que beaucoup d'entre nous ont
connu qui sont à peine aujourd’hui des hommes
mûrs. Et nos cadets peuvent regarder curieusement
ces fantômes, parce qu’ils reviennent peut-être pour
la dernière fois, parce que ces revenants ne revien¬
dront plus.
L'aïeul de 1 écrivain, Maximilien-Joseph-Albin Dru-
mont, était né en 1786.
Mon grand-père qui ne quitta jamais Lille depuis son
retour du service était moitié ouvrier, moitié artiste,
comme les artisans d’autrefois ; il était peintre en armoi¬
ries pour voitures, et peintre sur porcelaine. Il s'en allait
tous les matins à sept heures, quelque temps qu’il fît, au
cimetière où dormait sa femme, moite toute jeune; il
rentrait déjeuner avec du café au lait, puis travaillait
jusqu’au soir. En son extrême vieillesse on lui apportait
encore, parfois en plein hiver, un panneau de voiture
qu'il peignait sous un hangar. Il n’a jamais franchi le
seuil d'un estaminet, il n’a même jamais fumé, il n’a
jamais été malade, et dans un temps où la vie était à bon
marché, il avait juste, quand il est mort, six mille francs
d'économies... C’est vous dire, combien je m’esclaffe lors¬
que les beaux esprits d'Àcadémie, les Passy et autres
funambules qui semblent avoir pris pour eux la succes¬
sion des mystificateurs à froid qui s'appelaient Henry
42
Démission de la France
Monnier ou Bâche, et qui viennent dire au travailleur :
« Mon ami, la panacée sociale est entre tes mains, un
mot la résume, c'est l epargne. » Quels farceurs !
Mon grand-père maternel Buchon, lui, était épicier à
Bourges, président du tribunal de commerce, et possédait
quelque bien. De très bonne heure, il avait montré des dis¬
positions à être un peu paillard. Un prêtre de la famille,
voyant cela, le fit marier à dix-neuf ans, et il eut quinze
enfants.
C’était un royaliste fervent, et il refusa obstinément
d'acheter des biens nationaux, quoique pour le décider à
donner l’exemple, on menaçât de le mettre en prison.
Quand j’étais jeune, je me disais : « Quelle bêtise il a faite !
Avec la situation qu’il avait, il aurait pu acheter, moyen¬
nant quelques liasses d’assignats, cinq ou six cent
mille francs de biens qui vaudraient aujourd’hui un mil¬
lion ! » Je comprends maintenant que cet ancêtre m’a légué
quelque chose tout de même : le droit de parler librement
et de dire à certains conservateurs : « Avant de réclamer
contre la révolution, restituez d'abord ce que vos parents y
ont gagné. »
Quand la monarchie légitime fut rétablie, mon grand-
père en éprouva une grande joie, il vendit tout ce qu’il avait
et vint à Paris... Ma mère a toujours conservé le souvenir
des cahotements de ce long voyage dans la lourde diligence
du temps. Les jouets étaient rares alors, on lui avait fait
une petite poupée avec du linge et elle la berçait pour
oublier les fatigues de la route.
Mon crédule grand-père fut naturellement conspué dans
tous les ministères où il se présenta. Les Bourbons, comme
la plupart des êtres destinés à périr, étaient de cœur avec
leurs ennemis ; ils servaient sur leur cassette une pension
de six mille francs à la veuve du général Turreau qui avait
massacré les Vendéens, et faisaient surveiller par la police
la maison de ces La Roehejacquelein dont cinq étaient
morts pour la cause royale.
On finit, je ne sais comment, par offrir au pauvre
Buchon, dont les modiques ressources n’avaient pas tardé
à s'épuiser, une place de greffier à Sainte Pélagie. C'était sa
vocation d’aller en prison ; les jacobins voulaient l’y mettre
comme détenu, et les royalistes comme gardien ; il vit que
ce n'était pas son affaire, et sans rien dire à personne, il
partit pour la Californie. Personne n’en entendit plus
jamais parler.
Artisans, Laboureurs, Filandières
43
Ces Buchon prétendaient descendre de l'historien
Commines, et l’un d’entre eux, dont nous parlerons
bientôt, signa longtemps « Buchon-Commines ».
Ce Buchon-Commines, auquel Maurice Barrés a
consacré un chapitre exquis dans son Voyage à
Sparte et qui fut l’oncle de Drumont, mérite de
netre pas oublié. Cet érudit charmant, un peu fan¬
tasque, dont Philarète Chasles a vanté « la science
énorme, infatigable, et la patience hardie à
déchiffrer les manuscrits », le rival des Michelet, des
Guizot, des Augustin-Thierry, fut en même temps,
l’une de ces figures originales presque cocasses, si
fortement dessinées, comme l’ancienne France en a
tant connu, et que l'affreuse uniformité de nos
mœurs tend à faire totalement disparaître un jour.
C'était la nuit, au sortir d’une soirée ou d’un bal,
qu’il prenait sur son sommeil le temps d’écrire ses
livres graves Les Mémoires ou Chroniques, Le Pan¬
théon littéraire, La Grèce continentale ou la Murée. Il
aimait les civilisations étrangères comme Philarète
Chasles, les manuscrits comme Léon Gauthier ou
Léopold Delisle, le monde comme Mérimée, les det¬
tes comme Dumas père ; il constituait au cours de
ses voyages de merveilleuses bibliothèques et les
laissait vendre tous les dix ans pour liquider la
situation. Ce savant considérable qui avait été
inspecteur général des bibliothèques de France,
auteur d'innombrables volumes, ami intime de la
plupart des ministres et reçu familièrement au Châ¬
teau, mit sa montre au Mont-de-piété, la veille de
sa mort, comme un étudiant... Drumont a raconté
là-dessus, dans La Dernière Bataille, une histoire
véritablement exquise :
Aussitôt que Buchon. dit-il, eut conquis une situation
dans les Lettres, il fut admirable pour les siens et particu¬
lièrement pour ma mère : il lui fit donner des leçons
d'anglais et des leçons d’équitation, et dans l'espoir de
fortifier sa santé débile, il lui loua une maison de campa¬
gne et lui acheta même un cheval dont il oublia naturel¬
lement de payer la nourriture, et qui, en attendant les
44
Démission de la France
avances de journaux ou dediteurs, était toujours sur le
point de mourir de faim. Ce cheval fut le désespoir de
ma grand-mère, bonne vieille Provençale pleine de véné¬
ration pour son fils qui recevait chez lui presque autant
de ministres et d’ambassadeurs que d’huissiers. Constam¬
ment en tête à tête avec ce cheval, la pauvre mère-grand
écrivait à mon oncle des lettres éperdues sur l’appétit
extraordinaire de cet animal. Fidèle à la doctrine de cer¬
tains hommes de ce temps, qui avaient dans l’avenir une
foi mystique, comme celle de Napoléon III, mon oncle
ne répondait jamais sur ces questions-là : il pensait que
cela s’arrangerait...
Tout s’arrange !... Bien avant Alfred Capus, le bou¬
levard de 1850 avait cru ainsi exprimer en deux
mots une vérité universelle, le fin du fin de la sagesse
et de l’expérience du monde, du monde de Tortoni
ou de la Maison Dorée, du monde auquel « on ne la
fait pas » — pour employer une expression plus
moderne. Et, comme au cher Capus, la vie s'est char¬
gée trop tôt d'apprendre aux magnifiques viveurs de
l'école du duc de Morny qu’on ne l'apprivoise pas,
ainsi qu’une demoiselle du corps de ballet, avec une
pichenette et un mot féroce, quelle ne pardonne pas
certains sourires.
Le père de Drumont n était pas de la même espece
de rêveurs que l'historien Buchon ; du moins à tra¬
vers le témoignage de son fils apparaît-il comme un
de ces hommes modestes, mais intraitables, qui tout
au long du xix é ‘ siècle ont cru au génie de M. de La
Fayette, à l’innocence des sauvages, et à la science
pacifique et humanitaire. Selon un mot célèbre du
philosophe anglais, il croyait « au grand sérieux de la
vie ». Simple expéditionnaire à l’Hôtel de Ville, avec
un traitement de douze cents francs, il accomplissait
sa besogne quotidienne, honnêtement, ponctuelle¬
ment, mais il lisait Victor Hugo.
Parfois ma vieille tante venait le soir tricoter des bas
de laine pour mon hiver. Quand la soirée se prolongeait
un peu. mon père allait prendre un volume tout petit et
très gros dans le tiroir d’une étagère qui, un peu cassée
Artisans, Laboureurs, Filandières
45
et désemparée, n’en a pas moins fini par s'échouer jus¬
qu’à ma maison de Soisv. Il lisait quelques vers des Châti-
ments : Le Manteau d'abeilles, L’Êgout de Rome.
« Adolphe ! Adolphe, soyez prudent », s'écriait ma tanie
qui semblait craindre qu'on écoutât à travers les murs.
Car s'il est vrai que la solide bourgeoisie libérale
réussit de 1850 à 1870, à imposer aux futurs Gau-
dissart de la révolution du Quatre-Septembre l’hypo¬
crisie de la vertu, le corme Hugo, dans sa prison de
verre, au milieu de ses meubles cocasses, entre sa
femme et sa maîtresse, leur imposait l'hypocrisie de
la grandeur. Le vieillard magique, toujours béant,
inassouvi, grondant d’autant de fantômes qu'une
grotte envahie par la mer, prodigieux rassembleur
de mots ennemis qui ont l’air de se défier d’une
rime à l’autre en grinçant des dents, ou tout à coup
ferment les yeux, pâlissent avec des visages d’an¬
ges — l’homme au ventre de demi-dieu, encore ivre,
au seuil de la vieillesse, de tous les rêves impubères,
d'aplomb entre le grotesque et le sublime, jamais
plus sûr de lui, plus réellement ménager de sa force
qu alors qu’il feint de se livrer, se tord de haine,
écume et crache une salive qui a l’odeur de l'em¬
brun — l Olympio bedonnant au visage glabre, tel
que nous le peignent les gravures populaires de
l’époque, avec au coin de la bouche éloquente, au
pli humide, je ne sais quoi qui rappelle l'avoué de
province ou le procureur, fut vingt ans grâce
à la majesté de l’exil, et d'ailleurs sans aucun
risque, la conscience lyrique d’une foule de braves
garçons, impatients de jouir, bien peu disposés à
jouer les Scévola ou les Brutus, et qui durent
cependant, bon gré mal gré, face au public, accor¬
der leurs petits airs aux orgues immenses de
Guernesey.
Il y a des vers admirables dans Les Châtiments.
Il y en a aussi d'absurdes. Pour moi, j’avoue que je
préfère encore les seconds, d'une espèce de sincérité
si grossière, si peuple, où l’on croit entendre le
« han » de l'ouvrier, les soupirs, la plainte presque
46
Démission de la France
obscène d'un tempérament extraordinaire, en proie
aux affres de la vanité déçue.
O rutfians ! bâtards de la fortune obscène.
Nés du honteux coït de l'intrigue et du sort.
Rien qu'en songeant à vous mon vers indigné sort
Et mon cœur orageux dans ma poitrine gronde
Comme le chêne au vent dans la forêt profonde...
O Cosaques ! voleurs ! chauffeurs ! routiers ! Bulgares !
0 généraux brigands ! Bagne, je te les rends !
Les juges d'autrefois pour des crimes moins grands
Ont brûlé la Voisin et roué vif Desrues !
Prêtre, on voit frissonner, aux cieux d’où nous venons.
Les anges et les vierges
Quand un évêque prend la mèche des canons.
Pour allumer- les cierges.
L'opprobre est une lèpre et le crime une dartre.
Soldats qui revenez des faubourgs de Montmartre...
Lui, l’homme frémissant du boulevard Montmartre
Ayant son crime au flanc qui se changeait en dartre 1
Et moi qui suis assis au bord des Ilots, pensif,
Ne voyant même pas les horizons sévères,
Regardant, noir rêveur, dans la nuit des calvaires
Les Socrate mourants, les pâles Jésus-Christ,
J'écris ces vers au pied des rochers des Proscrits
Pendant qu’un Hollandais qui prétend être corse
Met à l'esprit humain la chemise de force.
De tels vers laissaient indifférents les raffinés, mais
ils atteignaient le peuple en plein cœur, ils étaient
faits à son usage. Quand l’homme de Belleville,
1 • “ Il faut, laver les dartres avec de l’eau dans laquelle on a fait dissoudre
quelques grammes de borate de soude ei les badigeonner à la teinture
d'iode, a (Dictionnaire Larousse, passim.)
Artisans, Laboureurs , Filandières
47
aujourd’hui seul survivant du bon peuple des fau¬
bourgs, celui-là qu’aimait Henri IV, dont le cardinal
de Retz savait l’argot, quand cet homme-là croit réel¬
lement que l'esprit humain a la chemise de force, il
voit rouge, il est prêt à mourir pour la science et les
savants, comme jadis il mourait pour ses prêtres.
Magnifiques natures ! Quoi que nous pensions de
l'enchanteur, saluons ce prodige de poésie par quoi
fut maintenue vingt années, de 1850 à 1870, dans la
simplicité de l'héroïsme cornélien, une foule de
modestes employés de bureau, de commerçants, de
fonctionnaires, de braves ouvriers qui finiront peut-
être par se faire tuer sur les barricades de la Com¬
mune, et que leurs pauvres compagnes retrouveront
la poitrine crevée par les balles de chassepot, et trente
sous dans la poche, donnés le matin même par le
vaguemestre !
Moins qu’un autre, le père de Drumont n'était
homme à souffrir qu’on mît une chemise de force à
l'esprit humain : c’était un de ces rêveurs sages et cir¬
conspects, mais têtus, comme on en voit dans nos
vieux pays du Nord, avec leurs yeux bleus tranquilles,
enfantins, et leurs colossales épaules. D’ailleurs
ancien élève de l’École des Chartes, ami des livres, et
fort érudit.
Ma pauvre maman aimait tant mon père, elle était si
pénétrée de sa supériorité, qu’elle était encore plus républi¬
caine que lui, mais clic avait aussi grand-peur qu’il ne per¬
dît sa place à l'Hotel de Ville.
N'est-il pas charmant ce fonctionnaire chimérique
qui, sans ambition, risque tranquillement son pain
quotidien, pour le seul plaisir d'exprimer publique¬
ment son avis sur un cas de conscience résolu d’une
manière différente par un grand poète et par l'empe¬
reur des Français ? Risque imaginaire, à vrai dire. Car
jamais peut-être on ne vit souverain plus débonnaire
48
Démission de la France
que ce même despote que l’opposition comparait cou¬
ramment à Tibère.
Mon père et ses camarades de l’Hôtel de Ville tenaient,
a deux pas des Tuileries, sous les galeries de Rivoli, à la
musique, des propos énormes sur Badinguct, sur l'impé-
ratnee, sur Plonplon, sur Mlle Sellier, sur Haussmann.
Le fidèle Alcssandri et les Corses du Château qui nous
rencontraient à chaque instant connaissaient certaine¬
ment la situation de mon père. Jamais pendant tout le
Second Lmpire, le chef du personnel de la préfecture
de la Seine ne fit aucune observation aux employés sur
leurs opinions.
L’ancienne classe moyenne, et particulièrement
cette armée de fonctionnaires, redingotes et cha¬
peaux haut de forme, avec sa foi naïve, scs ambi¬
tions puériles et compliquées, sa discipline, le res¬
pect de ses humbles privilèges, n'est pas une espèce
depuis si longtemps disparue que nous n'en avons
gardé le souvenir. Mais, à une époque où tout sem¬
ble glisser le long d’un plan incliné avec une vitesse
chaque jour accrue, il est à peine possible de se
faire une juste idée de la principale vertu de ces
hommes étranges : leur extraordinaire puissance de
résignation. L'épargne, le goût légendaire de
lépargne, que la révolution financière universelle
dont nous sommes si loin encore de prévoir les
conséquences, vient d’enterrer sous le ridicule, ne
faisait que traduire en langage économique cette
merveilleuse patience.
Les vrais Français, ceux qui ont étc conçus dans d’hon-
netes lits, ont le dégoût des fortunes maudites; ils se rap¬
pellent le mal que le père s’est donné pour les élever, la
peine qu ils ont eue eux-mêmes pour gagner leur pain...
Jamais je n’ai vu dépenser à la maison un centime inutile¬
ment. Tous les premiers du mois, ma mère mettait une
pièce de quarante sous dans la poche de mon père pour
imprévu, au cas où il cassât un carreau, par exemple, et,
la plupart du temps, le matin du jour où l’on devait
toucher, elle allait la reprendre, avec'un geste que je me
rappelle, pour qu’on ne restât pas sans un sou à la maison.
Artisans, Laboureurs, Filandières
49
J'ai parlé un peu longuement peut-être d'une
famille de bonnes gens français, mais c’est vraiment
parce que je les aime. Il serait sans doute absurde de
prétendre qu Édouard Drumont leur doit son œuvre,
car ce qu ils ont laissé paraître de leurs humbles vies
semble surtout marqué du signe de l acceptation, et
personne ne fut moins résigné, moins « acceptant »,
que celui qui écrivait un jour cette parole désespérée :
L’homme du passé avait de nobles motifs pour vivre,
l’homme d’aujourd'hui a seulement quelques prétextes
plausibles pour ne pas se tuer et accomplir jusqu'au bout
sa corvée.
Mais résignés ou non, simples ou non, les bonnes
gens de cette sorte qui n'attiraient jamais l’attention
de qui que ce fût, car ils étaient véritablement ccs
Français moyens dont parle M. blerriot avec un
aplomb d’agrégé, commencent à nous paraître, à dis¬
tance, d'une originalité singulière : une espèce d’hu¬
manité infiniment précieuse dont la perte est irrépa¬
rable. Ce qui manque le plus aux hommes de notre
temps, — et qui se tuent pour essayer de vivre une
vie individuelle, vivent leur vie en s'aidant de manuels
et de romans policiers comme les enfants jouent au
sauvage grâce à un ingénieux système d’images et de
conventions d'une naïveté presque cynique — c'est
justement de se distinguer nettement les uns des
autres, sitôt que l'observateur tente de prendre un
peu de recul dans le temps et dans l’espace. L’histo¬
rien futur, s’il veut faire autre chose que de la statisti¬
que, devra mettre au point des méthodes nouvelles
pour traiter une matière humaine devenue aussi
lourde, aussi compacte. Et les moindres souvenirs
authentiques, le plus maladroit des livres de raison,
un carnet de notes, le journal d'une petite provinciale
deviendront des témoignages d’un intérêt inestima¬
ble, comme les assiettes ou les pots que se disputent
les amateurs, et dans lesquels nos arrière-grands-
pères faisaient manger leurs chiens.
Que laisserons-nous de comparable à ceux qui
50
Démission de la France
viendront après nous ? Même dans l’ordre de l’esprit,
la notion de qualité semble avoir perdu son sens, et
l’authentique, par un prodige étrange, est devenu
réellement l'artificiel. L’abject mot de chiqué, dune
origine inconnue, et vraisemblablement satanique
(du moins on l’espère), s’applique à un très petit nom¬
bre d'œuvres ou de personnages du passé. Il n’eût
signifié très probablement pour nos ancêtres qu’une
sorte de ridicule ostentation, une certaine insincérité
des mœurs. Au lieu qu'il qualifie aujourd'hui un vice
fondamental et comme une forme nouvelle de la vie.
Toute la rhétorique de Bernardin de Saint-Pierre
n'empêche pas qu’une époque entière se reflète dans
son livre niais et charmant. Mais que sauront de nous
ceux qui nous chercheront plus tard dans les livres les
mieux réussis de M. Cocteau ou de M. Giraudoux ?
Je plains ceux qui ne sentent pas jusqu’à l'angoisse,
jusqu'à la sensation du désespoir, la solitude crois¬
sante de leur race. L’activité bestiale dont l'Amérique
nous fournit le modèle, et qui tend déjà si grossière¬
ment à uniformiser les mœurs, aura pour consé¬
quence dernière de tenir chaque génération en
haleine au point de rendre impossible toute espèce de
tradition. N’importe quel voyou, entre ses dynamos
et ses piles, coiffé du casque écouteur, prétendra faus¬
sement être à lui-même son propre passé, et nos
arrière-petits-fils risquent d’y perdre jusqu’à leurs
aïeux.
De cette solitude qui menace les derniers hommes
libres, Drumont a eu le pressentiment. Son œuvre
entière où l'on a cru voir parfois 1 expression d’un pes¬
simisme foncier respire une sorte de terreur physi¬
que, charnelle, à peine réprimée par une volonté
magistrale, et parfois délivrée par le rire. C’est pour¬
quoi elle paraît dans notre littérature un témoignage
unique. Nulle part ailleurs en effet on ne rencontre
alliée à l’expérience la plus riche des événements et
des êtres, à un sens aussi exceptionnel de l’histoire,
une imagination presque sauvage à force de sincérité.
Artisans, Laboureurs, Filandières
51
qui a le naturel et pour ainsi dire la gaucherie de l’en¬
fance, loute la puissance de l'instinct.
L’instinct ! Le dernier secret de tels livres est dans
ce mot magique. Il explique leur brusque retentisse¬
ment, puis la période obscure qui suit aussitôt le
triomphe, l’injustice des uns, l’oubli des autres, la
révolte des consciences, leur rancune inavouée contre
une vérité trop dure qui, à travers l'intelligence, va
ébranler, au-delà, notre mémoire héréditaire,
déchaîne en nous cette rumeur vague, comparable à
nulle autre, par quoi s’annonce la race, l'appel des
ancêtres, ainsi qu'une chanson portée par le vent. Les
jeunes Français, en petit nombre, qui gardent encore
le sens national, parlent et pensent, aiment ou haïs¬
sent dans leur langue et non pas dans le charabia
international des professeurs, peuvent ignorer jus¬
qu’au nom du vieux maître ou ne connaître de lui que
la caricature qu’en font certains tartufes rouges ou
noirs qui sentent encore la brûlure de son touet sous
leurs robes, ils n’en sont pas moins, pour la plupart,
les fils ou les petits-fils d’un lecteur de La France juive.
« La France juive, disaient-ils, La Libre Parole, qu’est-
ce que c’est que ça ! » Hé bien, ce fut le témoignage
d’un homme libre, ce fut vraiment le cri de ses
entrailles. Et si telle ou telle page a vieilli, qu’im¬
porte ? Le secret de certains livres, leur miracle, reste
d'être apparus tout à coup alors que nul ne croyait
les attendre — et dès la première ligne chacun les
avait déjà reconnus. Ils expriment moins la crainte
d'un péril certain que l’attente anxieuse d’un peuple
de braves gens, un pressentiment populaire. Leur évi¬
dente puissance de libération vient de là. Ils en appel¬
lent à la vérité la plus rude, comme on en appelait
jadis au roi. Car la première entreprise d'une race
opprimée par les partis, livrée à des exploiteurs
secrets, c'est de faire éclater le mensonge où elle se
sent descendre peu à peu, ainsi que dans une gaine
de boue. Mais elle n'v réussira pas seule. L’homme
prédestiné qui jette alors le cri d'appel et de rassem¬
blement et sera entendu longtemps après sa mon,
reste un des pères de la patrie.
52
Démission de la France
Avant tout, je me suis efforcé de mettre bien en relief
ce fait qui me paraît dominer la situation où nous nous
débattons : le tarissement de toute source de vérité à
laquelle les hommes de ce temps se puissent abreuver.
Il faut avoir vécu comme moi dans les coulisses de la
Presse pour savoir que tout cc monde qui gambade, qui
gesticule, est condamné à ne pas sortir d’un certain cercle
d'idées... Avec les sermonnaires du Moyen Âge, on reconsti¬
tuerait la vie des générations disparues, on aurait une sin¬
cère et vivante peinture des sentiments qu'ont éprouvés
nos ancêtres, on retrouverait les joies, les douleurs, les tra¬
vers et jusqu aux modes de chaque époque. En mettant
bout à bout tous les serinons qu'on prononce en France
pendant douze mois, on ne saurait absolument rien de ce
qui s est passé pendant l’année : on aurait une paraphrase
plus ou moins éloquente du catéchisme, et voilà tout
... C’est pourquoi notre œuvre aura été féconde, et un
avenir qui n’est pas éloigné se chargera d’en montrer la
Portée. Il ne dépendait même pas de nous de détruire cc
que nous vous avons fait. Demain les princes d'Israël nous
couvriraient d'or et nous décideraient à célébrer leurs
louanges du matin jusqu'au soir que ce qui est écrit reste¬
rait écrit, que ce que nous avons semé demeurerait au fond
de toutes les intelligences, incorporé en quelque sorte à
l'âme de nos concitoyens...
*
* *
Entré à dix-sept ans, dès la mort de son père, à
l'Hotel de Ville, Drumont semble y avoir fait de la vie
un apprentissage assez dur. L'administration ne
paraît pas d'ailleurs avoir tiré grand profit de ce fonc¬
tionnaire fantaisiste qui passait ses nuits à flâner
dans Paris, puis revenait des Halles, au petit matin,
avec une brassée de fleurs fraîches qu’il allait déposer
mystérieusement, par des prodiges d'acrobatie, sur la
fenêtre d’une jolie voisine.
Le souvenir de mon père était encore si vivant à l'Hôtel
de Ville qu'on ne me renvoya pas ; on se contenta de me
dire : « Me faites rien, c’est tout ce quon vous demande. >*
De temps en temps une terreur traversait l'esprit de mes
Artisans, Laboureurs, Filandières 53
supérieure, le chef entrouvrait la porte du bureau et disait
anxieux :
« Monsieur Dm mont ne fait rien, n’est-ce pas ?
— Oh ! non, monsieur, après un petit somme, il est allé
faire un tour dans l’administration. »
Un article heureux sur Émile de Girardin ouvrit à
Drumont les portes de La Liberté. Le fils adultérin du
beau premier veneur de Charles X, l'adversaire heu¬
reux d'Armand Carrel, l’ancien exile du coup d’Etat
rentré dans les bonnes grâces du nouvel Empire libé¬
ral, devenu par la toute-puissance de la presse à deux
sous maître absolu de cent mille abonnes, qu'il trai¬
tait d'ailleurs avec la fantaisie d’un grand seigneur et
l'insolence d'un parvenu, croyait bien, à cette der¬
nière heure de l’Empire, tenir une part de ce pouvoir
auquel il avait aspiré toute sa vie. La famille impé¬
riale, le corps diplomatique, les ministres, le Tout-
Paris d’alors étaient venus se presser rue de Villejuif,
quelques jours après la formation du ministère Olli-
vier. L’homme qui jadis ne possédait rien, pas même
son nom, avait, un de ces soirs de triomphe, attiré
dans un coin du salon Dolfus, alors secrétaire de La
Liberté , et à deux pas du groupe éblouissant des
ambassadrices, incapable de retenir une minute de
plus un râle d’orgueil et de plaisir, il lui avait jeté dans
la figure, d’une voix étranglée :
«L'empereur vient de m'annoncer que jetais
ministre des Affaires étrangères ; je vous prends pour
chef de cabinet. »
Ah ! la phrase puérile ! le cri d'enfant ! Barres eût
aimé cc cri-là, puis on l'aurait vu chercher aussitôt,
sur le clavier invisible, en tâtonnant, quelques
accords, ainsi qu’un pianiste pris au dépourvu et qui
vient de manquer la note du ténor... Mais il y a là bien
autre chose que de la musique. L'aventurier, dont il
ne reste absolument rien — « pour arriver à ce résul¬
tat d'être oublié huit jours après sa mort, dit admira¬
blement Drumont, il s'est levé toute sa vie à
cinq heures du matin » — par la seule magie des
dates, a l’air de faire sortir un siècle entier de la
54
Défît iss ion de ta France
manche de sa redingote, ainsi qu'un prodigieux pres¬
tidigitateur ; car il est mort en 1881 — c'est-à-dire
presque hier — alors que M. Clemenceau qui venait
de renverser le ministère Jules Ferry approchait déjà
de la cinquantaine, et que l'on voyait paraître à la
Chambre beaucoup de ces politiciens que nous ren¬
controns aujourd’hui dans les couloirs du Sénat ! Et
pourtant, ce fils d'un officier de l'Empire était né au
lendemain de la Terreur et avait fondé le Voleur et la
Mort en pleine Restauration, lancé à 120 000 exem¬
plaires, sous Louis-Philippe, son fameux Journal des
Connaissances utiles, créé la grande presse, abattu
d’un coup de pistolet Armand Carrel... À quoi bon se
flatter d’échapper au passé, quand il nous presse si
étroitement ? Cent ans paraissent un rempart solide
entre nous et les fantômes, mais, des que nous le
mesurons du regard, tout sentiment de sécurité s éva¬
nouit, le cœur se serre.
Hélas ! lequel de nos jeunes tyrans qui s'imaginent
avoir inventé le cynisme, parce qu’ils sont nés avec
une moelle usée, des goûts canailles, et le sens du
commerce hérité d'une lignée d’aïeux aux mains mol¬
les, au poil blond, pâles et velus, grandis dans l’humi¬
dité des arrière-boutiques, risquera d’égaler jamais
les affronteurs impavides du dernier siècle, celui-là
surtout dont Drumont nous a laissé un inoubliable
portrait :
Je n’ai jamais rencontré detre humain qui eût fait plus
complètement table rase dans son esprit de toutes les
conceptions sociales ou religieuses du passé, de toutes les
traditions sur lesquelles vit le monde : il avait un cerveau
d’enfant trouvé, d’enfant de la nature à qui les ascendants
n’ont fait aucun legs, ni legs d'argent, ni legs d'idées. Un
tel homme pouvait se dire indifférent en matière reli¬
gieuse, car jamais la pensée de Dieu ne le préoccupa un
instant, elle n'entrait pas dans son entendement, et jamais
il n'a écrit une ligne contre les prêtres ou contre l’Église...
Girardin ne fut jamais ministre, ni chef de cabinet
le charmant Dolfus... Pauvre Dolfus... !
Artisans, Laboureurs, Filandières
55
C était un être exceptionnellement doué, à qui tout sem¬
blait promis, mais son étoile sc voila tout à coup. Il
éprouva cette « peur de la vie » qui est un sentiment plus
commun qu’on ne croit à notre époque ; les uns réprouvent
à la première marche, les autres s'arrêtent au milieu de
l'escalier, s'allongent sur le palier et refusent d aller plus
loin ; il avait renonce au journalisme pour écrire des
romans ; il ne put arriver à trouver un éditeur pour les
imprimer ; il se souvint alors d’une petite ville moven-âge
que nous avions visitée ensemble, Senlis, célèbre par Ner¬
val. Il s'installa dans la cité dormante, sc mit au lit et ne
bougea plus. Un oncle lui fit une rente modique, et il mou¬
rut là, tout jeune, doucement...
II
SEDAN
ou
L'AVANT-DERNIÈRE
DES DERNIÈRES GUERRES
K
A la veille de cette guerre de 1870, si peu connue,
qui tient de la tragédie eschylienne et de la comédie
bouffe, tragédie par le fulgurant désastre, comédie
par l’abjecte mise en scène qui suivit, et dont la lec¬
ture des journaux de l’époque peut seule donner
l’idée, ces démissions soudaines d’êtres en apparence
ambitieux, ardents, ou même avides, mais fragiles,
passèrent peut-être inaperçues : la mélancolique his¬
toire de Dolfus rt'en est pas cependant, il s’en faut, le
seul exemple.
Si vous regardez d’un peu près, sur des toiles
aujoiird hui démodées, invendables, ces visages célè¬
bres du Second Empire, vous reconnaîtrez la bouche
au pli amer, la mâchoire longue, fine, agile, faite pour
mordre et non tenir, vous remarquerez sûrement le
regard presque indéfinissable, à la fois voluptueux et
dur, aussi prompt à séduire qu’à se rendre, si peu sûr.
Une race de chefs, venue au jour comme à l’impro-
viste, faite à l’image de l’empereur, surgie d’on ne sait
où, tenant au grand monde, au monde des cercles, au
Sedan
57
demi-monde, tellement différente de la rude et gros¬
sière lignée dépossédée par la révolution de 1848,
mais plus différente encore des vieillards coriaces,
indestructibles, de la Restauration, presque sans ana¬
logie dans l’histoire, et comme née d'un rêve balza¬
cien, a brillé de 1850 à 1870, puis s'est éteinte avant
d’avoir réussi à se reproduire — stérile — avec les
dernières fusées de l’Exposition de 1884. Non moins
âpre à la curée des places, non moins féroce dans le
plaisir que certaines de ses devancières, avec quelque
chose du cynisme impitoyable des hommes de la
Régence, mais où les connaisseurs peuvent discerner
une espèce d’insolence savoureuse à l’excès, un peu
peuple, déjà vulgaire, elle était néanmoins trop
impressionnable, trop nerveuse pour résister à l’as¬
saut des anciens culotteurs de pipes, des gros garçons
du Quatre-Septembre. En vain de rares survivants
tenteront de se rallier au régime ; on en verra, dans
des préfectures importantes, soutenir au profit de la
République de nouvelles candidatures officielles,
mais ils garderont encore, jusque dans leur trahison,
trop d’élégance, un sourire insupportable à leurs maî¬
tres. D’ailleurs, il est vrai que leur subtil génie n’eût
pu se déployer que dans une atmosphère favorable de
luxe, de bals, d’intrigues mondaines corsées d’un peu
de débauche ; les meilleurs d'entre eux, après un
court essai, passèrent la main, s'éloignèrent discrète¬
ment du pouvoir ainsi que d'une table de whist. Sous
la présidence d’opérette du maréchal Mac-Mahon, ils
commenceront à former les cadres du parti conserva¬
teur, s'empareront peu à peu de l’ancien Faubourg
jusqu’alors, intact, introduiront dans ce qu’il est
convenu d’appeler la haute société les mœurs des
cercles équivoques, le goût d’un luxe boulevardier,
des comptes rendus de la presse, des jeux de Bourse
et des mariages juifs. Mais à Senlis avec Dolfus,
comme dans les salons de la princesse de Sagan, au
fameux bal des Bêtes, ils n'en sont pas moins démis¬
sionnaires de leur premier rêve, des vaincus. La
convulsive agitation des uns vaut tout juste la pais¬
ible agonie de l'autre, au fond de la cité dormante.
58
Démission de la France.
Peut-être même l’auteur de La Fin d'un monde n'a-
t-il pas compris la signification mélancolique de cet
universel trémoussement lorsqu’il écrivait plus tard :
La duchesse de Persignv était née dans un chapeau de
Pierrot. Sa mère était accouchée au moment où le général
de la Moskowa allait partir pour le bal, et le père, à la hâte,
avait recueilli la petite dans son grand chapeau aux rubans
multicolores. Il semble que l'aristocratie actuelle ait eu un
semblable berceau ; elle sent des fourmillements dans les
jambes aussitôt qu'elle est un moment sans danser.
En 1870, Édouard Drumont a vingt-six ans. Il a
tenu, comme on disait jadis, le sceptre de la critique
au Bien Public , écrit un livre charmant, Mon vieux
Paris, publié les Fêtes nationales de la France et les
Papiers inédits du duc de Saint-Simon. Évidemment,
il a vu et retenu déjà bien des choses, mais le bavar¬
dage des salles de rédaction, la bousculade de la
copie, les collaborations à trois sous la ligne ne
conviennent guère à ce puissant tempérament, que
toute espèce de facilité déconcerte. Dans le gai
tumulte de cette fin de régime, traversé d’éclairs ful¬
gurants, il essaie sans doute en vain de se recueillir,
emporté par le prodigieux jaillissement d’images dont
il ne se rendra maître qu après bien des années de
labeur et pour un court moment : dix ou quinze
autres années de pleine maturité, d équilibré — jus¬
qu’à ce que saturé de tristesse, il cède de nouveau au
torrent, s’abandonne...
Comme la plupart des Français de ce temps-là, il
n’a guère pris au sérieux une guerre qui débutait par
des chansons, sous un soleil magnifique, ainsi qu’une
immense partie de campagne — les maris en man¬
ches de chemise, les femmes avec les provisions et
l'enfant qui souffle dans sa trompette. Le public est
surtout curieux de la tête que fera l'empereur, et
dresse 1 oreille aux Marseillaises , hier interdites,
aujourd'hui entonnées à chaque carrefour par d'hé¬
roïques pékins. Jamais grand peuple ne donna le
spectacle d'une vanité si grossière, si nue, encore
Sedan
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exaltée par les coups de trombone du vieux Silène
au poil gris, qu’on croit voir courir de rocher en
rocher, ivre de haine et de vengeance, dans une pous¬
sière d'écume, autour de son île, là-bas, à Guemesey.
Chaque brasserie de la capitale, chaque estaminet,
le moindre beuglant des faubourgs, dégorgea jus¬
qu’au trottoir, puis du trottoir à lcgout, une littéra¬
ture inspirée, où revient sans cesse le nom de la Ville-
Lumière, ainsi qu’un de ces refrains idiots qui font
la fortune des cabotins. Le peuple des campagnes,
lui, restait extraordinairement passif, groupé autour
de solides curés, de maires à la trogne fleurie, étran¬
glés par de gigantesques cornets de toile blanche,
tels qu'on en voit sur d’anciennes lithographies
coloriées...
Mais, d'ailleurs, qui crut alors à ces rodomontades,
à ce débordement de niaiserie épique, sinon peut-être
un petit nombre d’ébénistes de la rue Saint-Antoine,
révolutionnaires, socialistes et patriotes, quelques
lorettes, ou les policiers des brigades, à barbiches et
moustaches cirées, tous anciens militaires, médaillés
de Sébastopol et du Mexique ?... Du moins, il ne
paraît pas que le Paris des boulevards se fît beaucoup
d’illusions : chacun y sentait vaguement que le
régime, comme son chef, avait perdu confiance.
Fâcheuse affaire, lorsqu’on a toujours joué hardiment
quitte ou double ! De plus le personnel lui-même a
cessé d'être pris au sérieux, trop bon enfant, trop sou¬
cieux de plaire, de désarmer l’opposition : les maîtres
ne gouvernent plus, subsistent au jour le jour, laissent
la porte entrouverte, où commencent de passer, un
par un, les fourriers du désastre prochain, les entre¬
metteurs juifs ou allemands, aux noms encore peu
connus qui seront célèbres demain, les Reinach, les
Strauss, les Meyer, les Wolf, les Spuller. Cette liquida¬
tion d'un Empire sent la fumée refroidie des cigares,
les parfums, la sueur, la cire des bougies, la poussière
des parquets, comme une salle de bal au petit jour,
quand l’aube sale qui monte traîne sur les parquets
on ne sait quelle vie sinistre, à peine distincte, lar¬
vaire : le tragique y explosera tout à coup, ainsi que
60
Démission de la France
dans un air saturé. Drumont a très bien vu depuis,
dans La France juive, le caractère singulier d’une
guerre déclarée comme à l'improviste sur la foi d’une
espèce de dépêche de Bourse. Évidemment la Prusse
a su mettre à profit le laisser-aller, le « je-m'en-
fichisme » augurai d’un chef d’État fataliste : elle a
pousse ses hommes un peu partout. Aux Tuileries
même, et dans l’entourage de l'Impératrice, supersti¬
tieuse comme une Espagnole, on rencontre des visa¬
ges étranges — tel ce prêtre juif-allemand, Jean-Marie
Bauer, converti suspect, auquel le vénérable abbé
Deguerry vient d’abandonner la grande-aumônerie.
Drumont en a tracé un inoubliable portrait :
Parvient-il à son but à force d’hypocrisie, en affichant
d apparentes vertus ? Nullement ; sa devise à lui, comme à
tous les Juifs, est qu’on peut se permettre n'importe quoi
avec les Français ; il organise ces fameux lunchs ecclésias¬
tiques où assistent les futurs conseillers de Paul Bert, ceux
qui chantent sans doute avec un prélat connu pour son
républicanisme :
Notre paradis est un sein chéri.
Habillé par Worth, il porte un costume de charlatan, il
étale un luxe de dentelles qui fait rêver les femmes.
Le siège commence ; cet acrobate à bas violets chausse
des bottes à l’écuyère ; il est aumônier général des ambu¬
lances, il galope aux avant-postes et ses cavalcades l'entraî¬
nent toujours si près de l’ennemi qu'il aurait le temps de lui
jeter quelques renseignements utiles sur la ville assiégée.
Quand tout est fini, il éclate de rire au nez de ceux qu’il
a dupés ; il jette sa robe de monsignore dans les coulisses
d un petit théâtre ; il inspire des publications pornographi¬
ques sur les cocodettes du Second Empire ; il parade à
l’Opéra, où les plus grands seigneurs admettent ce prêtre
indigne dans leur loge; l'après-midi, vous le rencontrez à
cheval au Bois de Boulogne, où il fait le salut militaire à
Gaîlifet, qui d’un geste de la main, lui renvoie une bénédic¬
tion épiscopale. Enfin, légèrement démonétisé, il finit par
aller se marier à Bruxelles.
C est ainsi quà la veille de disparaître, l’Empire
expiait la faute d’avoir toujours, au fond, douté de sa
Sedan
61
légalité, de n être qu'un gouvernement de compromis,
situation fâcheuse, qui devait en faire peu à peu la
proie des intrigants, et d une espèce chaque jour
moins avouable. Quoi qu’on puisse dire, la distance
est déjà grande d'un Gallifet à un maréchal de Saint-
Àrnauld, mais presque infinie d'un Bauer à un Sibour.
Avec son éternelle cigarette, son regard de biais, son
goût du jeu et des aventures, son flegme insolent,
Louis-Napoléon craignait le jugement de l'Histoire, la
revanche des principes, la flétrissure de M. Jules
Simon. Conscient de n’avoir sur la France que les
droits de l’amant de cœur, il eût rêvé de conduire un
jour sa maîtresse à la mairie selon les prescriptions
du Code civil inventé justement par le grand-oncle,
mais il devait se contenter des rares et précaires suc¬
cès d’un protecteur à cheveux gris, offrant à sa capri¬
cieuse bonne amie tantôt une Exposition universelle,
tantôt une victoire toute fraîche, ou les constructions
de M. Haussmann, ainsi qu’un fil de perles ou une
rivière de diamants. Puis il ruminait un nouveau plé¬
biscite, pareil à ces malheureux jaloux qui lasseraient
la fidélité même de Lucrèce par des « M aimes-tu ? »
et des « Bien sûr ? » et des « Jure-Ie que tu m’ai¬
mes ! ». Scrupule naïf, doux souvenir des idylles de
l’année 1848, témoignage un peu ridicule sans doute
mais si touchant d’une époque aimable, amoureuse,
où M. Joseph Caillaux eût sans doute porté l’habit
de chambellan, mais qui n’aurait vraisemblablement
permis à M. Malvy qu’une obscure carrière de poli¬
cier... En somme, l’Empire était un faux ménage, et
chacun sait ce que les faux ménages ont à craindre
des domestiques et des fournisseurs ! Le moindre
retard à l’cchéance, la plus légère atteinte au crédit
prend aussitôt les proportions d’une catastrophe, et
le concierge vient en savates, au nom de la morale,
regarder l’huissier qui instrumente au nom de la loi ;
mais les amis sont déjà loin !
Tout, dans cette avant-dernière guerre, reste
obscur, respire la fraude. Et d’abord, il paraît hors
de doute que la force française ait été trahie par des
généraux incapables, qu’un témoin nous a montrés
62
Démission de la Fiance
jadis, dans la Revue des Deux Mondes, essayant vaine¬
ment quelques jours avant le désastre, d’arrêter un
plan d offensive, et n’arrivant même pas à indiquer
sur la carte, de leurs doigts tâtonnants, les emplace¬
ments des corps d’armée. Mais la démagogie de l’op¬
position républicaine avait déjà trahi par avance le
moral français. Comme le rappelle quelque part
Edouard Drumont, huit mois à peine avant la guerre,
Michelet entonnait dans Nos Fils un hymne ardent à
sa « chère Allemagne » dont il regrette d'être séparé
par le pont de Kehl, et il rêvait de faire de ce pont
une espèce de pont d’Avignon où tous les peuples dan¬
seraient en rond. Le chœur des publicistes de gauche
qui couvraient de ridicule, dans le même temps, les
contre-projets sauveurs du maréchal Niel, comme,
une quarantaine d’années plus tard, ils tenteront de
taire échouer la loi de trois ans, soutenaient la même
thèse, mais à l’usage des petits rentiers libéraux du
Siècle qu’effrayait l’aventure militaire. Enfin le demi-
dieu de Guemesey, entre deux billets à Suzon, faisait
gronder au-dessus de ces fêtes de lecritoire son
bonhomme de tonnerre verbal, où siffle tout à coup,
pour s envoler jusqu'au fond de l’azur, une de ces
images inouïes qui figent le sourire sur les lèvres, et
vous ont déjà traversé de pan en part, avec une
pluie d’étincelles.
Qu'on ne cherche pas ici un cours d’Histoire : qui
1 • m 4 j — je dis l’Histoire, avec sa
probité cabotine, ses entêtements sournois, sa cour¬
toisie — d'événements encore si proches, où notre
destin reste engagé ? Que ne puis-je seulement don¬
ner à de jeunes Français, en petit nombre, la certitude
enivrante que Je désastre de Sedan clôt, trente ans
d avance, ce qu’on est convenu d'appeler le xix e siècle,
qu'avec le coup de main du Quatie-Septembré
s affirme la dictature d’un parti, toujours le même
sous des noms divers — car il est vain d'opposer un
Clemenceau à un Ferry, un Waldeck à un Caillaux,
un Malvy à un Constans — et qu a l’encontre de ce
qu affirment chaque jour les beaux esprits, cette pré¬
tendue évolution démocratique, dont on voudrait
Sedan
63
Faire on ne sait quel phénomène cosmique, n'est
qu'un médiocre incident de notre histoire, le signe
extérieur d’une conquête politique qui ne saurait
tenir éternellement les âmes asservies, et dont il reste
l’espoir de briser la force, un jour, par le fer et par
le feu.
Telle est, d'ailleurs, la leçon de Drumont. Car, avec
le coup d’Etat du gouvernement provisoire — lors¬
qu’un groupe de Juifs comme les Simon, les Cré-
mieux, les Magnin, les Picard ou les Sée, entreprit de
relever l'honneur français nous sortons du
désordre où la faiblesse d’un régime avait fini par
donner le champ libre aux partis, nous entrons dans
ce cycle d’événements, en apparence contradictoires,
ou même absurdes, néanmoins secrètement liés, d’où
l’auteur de La France juive a tiré ses puissantes syn¬
thèses. Nous allons mettre nos pas dans ses pas.
Il est sûr que la capitulation de Sedan fit la fortune
du parti républicain. On se rappelle le cri fameux :
« Les armées de l’empereur sont battues ! » Mais
cette prodigieuse fortune Je prit au dépourvu, pensa
l'étouffer sous sa masse. À peine était-il d’ailleurs un
parti : un petit groupe d'agitateurs plutôt, ou de cour¬
tiers, travaillant de concert, et auquel un autre groupe
de professeurs, de juristes, d'anciens notaires, servait
de répondant vis-à-vis de l'immense bourgeoisie libé¬
rale, toujours en chaleur de quelque nouvelle trahi¬
son et nourrissant en secret son vieux rêve de faire
les affaires de la France, ainsi qu’elle fait un si grand
nombre des siennes : par personne interposée. Com¬
ment la minuscule armée de l'opposition, avec ses
chefs presque inconnus hors des limites de Paris
les Picard, les Crémieux, les Garnier-Pagès, les Arago,
les Pelletan, les Ferry — financée par des banquiers
juifs aussi obscurs — Cahen, Godchaux, Heyman,
Lazard, Wimpfen ou Rheims — eût-elle osé assumer
la tâche ingrate de signer la paix ? Peut-être y pensa-
t-elle pourtant ? Car, lorsque le mercredi 14 sep¬
tembre 1870, dix jours après la proclamation de la
République, le roi de Prusse quitta Reims pour se
64
Démission de la France
rendre à Ferrières, le vieux Bismarck vint trouver le
maire de la ville, M. Werlé, qui rapporta plus tard
cet entretien au journal Le Figaro : « Nous partons
demain, dit le chancelier. Je m’en vais le cœur gros.
Nous espérions signer l’armistice ici, c était la volonté
du loi et mon ardent désir On nous force de conti¬
nuer la guerre, on le regrettera. — Monsieur le comte
interrompit Werlé, la France n'a aucun intérêt à
continuer la guerre, et pour quelle refuse la paix, il
faut que vos conditions soient inacceptables. — Je
vais vous les dire, reprit Bismarck ; nous demandons
deux milliards, Strasbourg avec une bande de terrain
de 4 ou 5 lieues de large jusqu'à Wissembourg, afin
que le Rhin coule des deux côtés dans les villes alle¬
mandes. Mais nous demandons aussi la réunion
immédiate des Chambres, car c'est avec elles seules
que nous pouvons traiter, et c’est cette dernière
condition qui rencontre le plus de difficultés, car le
gouvernement provisoire ne se sent pas encore assez
fort pour les convoquer. »
Si durs que soient les hommes, la nature des choses
est encore plus dure. Qu'ils désirassent ou non la
paix, les parvenus du Quatre-Septembre ne virent
pour eux de salut que dans un véritable soulèvement
de la passion nationale, une sorte de guerre d'indé¬
pendance, à I espagnole, où le nouveau régime trou¬
verait sa consécration. Lorsque ce résultat leur parut
atteint, et quils se trouvèrent face à face, devant les
barricades de la Commune, avec ce meme peuple
qu une prodigieuse mise en scène avait fini par pren¬
dre aux entrailles, ils le rafraîchirent avec du plomb.
La situation était très simple : notre pays a passé son
existence de nation à gagner des victoires éclatantes et à
subn d ai lieuses défaites; elle a eu tour à tour Tolbiac
Bouvines, Marignan, Rocroy, Austerlitz, Solférino, et
Lrecy, Azmcourt, Poitiers, Pavie, Rosbach, Waterloo; elle
pouvait taire ce qu elle avaii toujours fait dans des circons¬
tances analogues : signer la paix, soigner ses blessures,
dire : Je serai plus heureux une autre fois... Après quoi
chacun seraii rentré chez soi, les uns avec un pied de nez!
Sedan 65
les autres avec des lauriers, ainsi que cela se voit depuis le
commencement du monde.
Il se produisit alors un des faits qui restera le plus singu¬
lier du xix c siècle, et on peut le dire, de tous les siècles. Un
monsieur du nom de Gambetta, né de parents restés Ita¬
liens, à peine Français lui-même, puisqu'il n’avait opté
pour la nationalité française qu’au dernier moment, et avec
la certitude qu’une infirmité le dispenserait de tout service,
doublement étranger puisque d'origine juive, et qui, en
tout cas, ne représentait que les douze mille électeurs qui
l’avaient élu, vint dire :
« Mon honneur est tellement chatouilleux, mon courage
est d’une essence si rare, que je ne puis consentir à ce qu’on
lasse la paix, et que, de mon autorité privée, je veux conti¬
nuer une guerre à outrance. »
Les rois chevelus consultaient leurs leudes ; Charlema¬
gne consultait ses pairs ; sous l’Ancien Régime on réunis¬
sait les états généraux dans les circonstances critiques. À
force de marcher dans la voie du progrès, comme on dit,
on a rétrogradé au-delà des Cafres : et, durant cinq mois,
un aventurier génois envoya les gens se faire casser les bras
et les jambes pendant qu’il fumait son cigare.
Mais qu’oserait-on refuser à un gouvernement qui
s'est donné à lui-même le nom de « gouvernement de
la Défense nationale » ? L'idée de lutte à outrance, de
levée en masse, rendue familière à une foule de bra¬
ves gens par la publicité faite depuis un demi-siècle à
la légende révolutionnaire, parut transformer tout à
coup cette gigantesque partie de nation à nation en
une espèce de guerre inexpiable de peuple à peuple,
le duel au couteau d’hommes en blouse clouant sur
leurs canons des soudards armés jusqu’aux dents.
Une fois de plus le triomphe du droit et de la justice
fut tenu pour certain par ce bon peuple auquel Victor
Hugo enseignait la stratégie, et sa déception fut telle
que, le moment venu, il ne voulut voir d'autre cause
à la défaite des soldats de la liberté qu’une affreuse
trahison. Quelques-uns n'y survécurent pas, tel ce
malheureux ouvrier dont René Lagrange a conté l’his¬
toire, qui, le jour de l'entrée des Allemands à Paris,
fou de douleur patriotique, plongea son couteau
dans le ventre d’un cheval d'officier prussien et, livré
66
Démission de la France
aussitôt à la prévôté allemande, fut le soir même
fusillé derrière le palais de l'Industrie.
« Cette exécution sommaire, écrit Drumont, avait
le caractère d'un présage, et la signification d’un aver¬
tissement. » Elle pouvait, en effet, annoncer la Com¬
mune : « L'entrée des Prussiens, déposera Thiers,
devant la commission d’enquête, a été une des causes
principales de l'insurrection. Je ne dis pas que, sans
cette circonstance, le mouvement ne se serait pas pro¬
duit, mais je dis quelle lui a donné assurément une
impulsion extraordinaire. »
III
AU RÉGIME DE LA VIANDE CRUE
Oui sait lire les livres de Drumont y découvre aisé¬
ment un certain nombre de puissantes images autour
desquelles les faits semblent venir se grouper d’eux-
mêmes, ainsi qu'en une sorte de champ magnétique.
L’absurde et horrible histoire de la Commune est une
de ces images-là. Mais l’auteur lui-méme ne semble
pas s’en être rendu tout à fait maître, ne l’évoque
jamais de sang-froid. Elle a été visiblement le grand
scandale de sa vie intellectuelle, la crise morale, peut-
être décisive, dont bien des années plus tard, et jus¬
qu'à sa mort on pourra deviner l’âpreté à un certain
Irémissement de colère, qui fait, sous chaque allu¬
sion, resplendir et rougeoyer sa phrase, comme si
venait de se rallumer, derrière lui, la ville insurgée.
Pour comprendre la Commune, il faut tâcher d’en¬
trer dans l'amère déception de ceux qui l’ont faite —
mis à part un certain nombre de ces hyènes intellec¬
tuelles que toute émeute fait sortir de leurs trous.
Avant d être une fête du sang — mais la fameuse
« Semaine de mai », qui vit, en sept jours, les incen¬
dies, l’exécution des otages, le massacre des domini¬
cains d'Arcucil, n’approcha pas encore des grandes
orgies révolutionnaires de 1793 — elle fut d’abord
une de ces fortes galéjades telle qu’en a su toujours
improviser, depuis des siècles, ce peuple de Paris si
68
Démission de In France
sensible, si vain, si amoureux de théâtre, avec des
retours soudains qui le jettent de la vantardise dans
la mort, par une espèce de pudeur farouche. L’armée
des gardes nationaux, levée pendant le siège dans un
but à peine dissimulé de propagande politique, ainsi
qu'une armée de figurants, avec ses uniformes ridicu¬
les, ses larges baïonnettes, ses fusils à tabatière, ses
sabres de bal des Quat-z-Arts et ses cantinières, dail¬
leurs soigneusement tenue à l'écart par le vieux
finaud de Trochu — dévot expert, Breton sournois,
qui jadis à l'impératrice lui redemandant si on pou¬
vait compter sur lui, faisait celte réponse dilatoire où
la restriction mentale est si savamment dosée :
« Madame, je suis Breton, catholique et soldat ! » —
mais exaltée, au cours des interminables semaines du
blocus, par les flatteries extravagantes du gouverne¬
ment provisoire, abrutie de sermons révolutionnai¬
res, de Marseillaises, de sorties en masse, et aussi d es¬
pérances trompées, de nuits de jeûne au corps de
garde, d’innombrables manilles et de petits verres,
cette armée s était crue vraiment legale des plus
héroïques armées de l'Histoire. Entre ses pauvres
murailles cernées par l’ennemi, avec ses pigeons
voyageurs, ses ballons sphériques, les inventions de
ses maniaques, aérostats, dirigeables, explosifs,
machines infernales, machines à finir la guerre, tout
le bric-à-brac de la science au service du droit, elle
avait senti sur elle, le regard amoureux de la France
entière. Mais la France entière, mieux nourrie, ne
voyait plus que le ridicule de ces petits hommes
bavards et barbus, pris dans la ratière et tâchant de
tirer la moustache du chat au travers des barreaux...
Si peu de temps après le dernier, le triomphal plébis¬
cite, le bas de laine bourré de napoléons d’or, l'oreille
encore pleine des belles musiques militaires d’Inker-
mann ou de Magenta, elle ne pouvait pas encore
prendre au sérieux les vieux étudiants devenus secré¬
taires d’Etat, d'obscurs feuilletonistes, de solennels
Pipe-en-Bois. Ainsi la médiocrité de quelques dizai¬
nes d’obscurs politiciens, dont la littérature s'étalait
dans les gazettes expédiées de Paris par ballots, avait
Au régime de la viande crue
69
suffi pour achever de compromettre la dignité du
malheur ! La garde nationale, le peuple des fau¬
bourgs, la petite bourgeoisie républicaine qui croyait
en Gambetta comme en un nouveau Danton, à la pre¬
mière nouvelle de la capitulation refusa d'y compro¬
mettre les héros favoris de son cœur, elle pensa n'être
dupe que du seul Trochu. Elle 1 était en effet. Car le
bonhomme avait bien juré qu’il ne capitulerait pas.
Néanmoins, le moment venu, plus « breton, catholi¬
que et soldat » que jamais, il se contenta de donner
sa démission. La Province, indulgente à ce tour de
sous-officier roublard, ou peut-être impuissante,
après tant d’angoisses, à en savourer l’ironie, n’ap¬
plaudit qu’à la prochaine reprise des affaires. Les
héros en vareuse du faubourg du Temple ou de la rue
Saint-Antoine, qui s'attendaient à un ban d'honneur
furent priés poliment de s'en aller coucher avec leurs
épouses : à peine obtint-on de Bismarck qu'ils conser¬
vassent leurs canons encore alignés dans les parcs et
leurs fusils à tabatière. Ce peuple si tendre, fait pour
la sympathie et qu’un mot d'amour porte aux nues,
prit tout à coup conscience de son effroyable solitude,
au milieu d’un silence hostile, ou railleur. Le critique
Jules Levallois, dans ses Souvenirs littéraires, raconte
que parti de Paris le 27 mars pour Rouen, l’impres¬
sion qu’il y reçut fut celle d'un bain de glace en sor¬
tant d’une étuve : « Nous autres, Parisiens, nous
étions très fiers de nous être si bien et si longtemps
défendus, mais on ne voyait pas en province les cho¬
ses du même œil que nous. On nous accusait d’avoir,
par notre obstination, rendu la paix plus onéreuse et
ruiné le commerce. Ce qui surprendra plus encore le
lecteur, c'est que le personnage qui me débita le plus
violent réquisitoire contre Paris et les Parisiens fut
non pas un notable commerçant ou un rentier, trou¬
blé dans sa tranquillité, mais tout simplement Gus¬
tave Flaubert. »
Déception d’amour, la seule qui ne sera jamais par-
donnée !
70
Démission de la France
On connaît les faits : Tliiers refusant de défendre
Paris, concentrant autour de Versailles l'armée de la
répression, tandis que les faubourgs jouent au soldat,
s'emplissent de guerriers déguisés, de femmes en
culottes, de pochards galonnés jusqu'au ventre. A
l’Hôtel de Ville, un petit nombre de véritables insur¬
gés, des visionnaires comme Delescluze, des ouvriers,
des artistes aigris, pareils à ce singulier Vallès qui
voyait dans la Commune « la revanche du collège, de
la misère et de décembre... ».
Que cela plaise ou non à certains de ces prétendus
hommes d’ordre qui mesurent la perversité d’une
entreprise révolutionnaire à l’intensité ou à la durée
de leurs douleurs d’entrailles, je rendrai ici à des
morts ce témoignage : tant que la Commune demeura
maîtresse des événements, elle ne laissa accomplir
aucune exécution. Mais dès le 22 mai Mac-Mahon
réussissait à faire entrer dans Paris 70 000 hommes ;
le soir meme, les assiégeants avaient le Palais-Bour¬
bon, les Invalides, la place de Breteuil, poussaient jus¬
qu’à la porte de Vanves, et la Commune, tenant sa
dernière séance à l'Hotel de Ville, laissait la place à un
comité de salut public. Les buttes Montmartre étaient
enlevées le 23 mai. Tous les prisonniers faits dans
cette affaire, conduits aussitôt sous les arbres du parc
Monceau, y furent exécutés sans jugement. « La jour¬
née du 24, écrit le maréchal dans son rapport officiel,
comptera parmi les plus sinistres de l'histoire de
Paris. C'est la journée des incendies et des explosions.
Le ciel reste obscurci pendant tout le jour par la
fumée et par les cendres. » Au soir, les Versailîais se
trouvaient maîtres d'une moitié de la ville. « La lutte
a été atroce de pari et d’autre, dit-on dans un article
impartial du journal L'/lInstration. Les soldats de l'ar¬
mée régulière poursuivant les fédérés à l’intérieur du
séminaire de Saint-Sulpicc transformé en ambulance
y achevèrent les blessés. » Enfin, vers quatre heures
de l’après-midi, les restes du 66° bataillon entraî¬
naient vers la Roquette une population ivre de grands
mots, de gros vin, qui roulait avec elle une écume
de villes.
Au régime de la viande crue
71
Deux jours plus tôt, en eifet, le comité de salut
public s'étant substitué au gouvernement insurrec-
lionnel, avait ordonné le transfert à la prison de la
Roquette de l’archevêque de Paris, Mgr Darbois, du
président Bonjean, de quelques ecclésiastiques, gar¬
des de Paris ou sergents de ville détenus à Mazas
depuis le début d’avril. Cette histoire des otages reste
assez mal connue, obscure. Il semble pourtant proba¬
ble qu’en ordonnant l'arrestation d'un certain nombre
de personnages notables, ou jugés tels, la Commune
n’ait fait que céder à la pression des terroristes. Elle
proposa d’ailleurs presque aussitôt de les échanger
contre le vieux révolutionnaire Blanqui, mais le gou¬
vernement de Versailles ne lui répondit que par un
refus méprisant. La lettre déchirante datée du
12 avril, que l’archevêque de Paris écrivait à Thiers
de sa cellule à Mazas, jette quelques lueurs sur cet
épisode ténébreux :
Il n'y a, écrivait Mgr Darbois, que trop de causes de dis¬
sentiment et d'aigreur parmi nous ; puisqu’une occasion se
présente de faire une transaction, qui du reste ne regarde
que les per sonnes et non les principes, ne serait-il pas sage
de lui donner les mains et de contribuer ainsi à préparer
l'apaisement des esprits ? L’opinion ne comprendrait peut-
être pas un tel refus.
Dans les crises aigues comme celles que nous traversons,
des représailles, des exécutions, quand elles ne touche¬
raient que deux ou trois personnes, ajoutent à la terreur
des uns, à la colère des autres, et aggravent encore la situa¬
tion. Permettez-moi de vous dire, sans autres détails, que
cette question d'humanité mérite de fixer toute votre atten¬
tion, dans l’état présent des choses à Paris.
De son côté, l’abbé Deguerry, curé de la Made¬
leine, avait adressé au même Thiers, le 7 avril, une
lettre où il demandait « comme prêtre » qu’on
empêchât toute exécution de blessés ou de prison¬
niers de la Commune « pour ne pas exposer les
otages à de terribles représailles ». Au nom du
conseil des ministres et de la Commission des
quinze, le petit mégalomane à lunettes décida,
72
Démission de la France
« quoique avec la plus amère douleur », de ne pas
entrer « en communication avec la Commune » et
refusa de gracier Blanqui, « avant que celui-ci n'eût
subi lepreuve d’un jugement contradictoire ». En
même temps, il faisait donner l'ordre aux troupes
de n’accorder aucun quartier.
Versailles apprit dans la nuit du 25, avec stupeur,
l'exécution des six otages. L'archevêque de Paris,
auquel Bonjean donnait le bras, haussa les épaules
et dit avec amertume : «J’aurais pu me dispenser
d'écrire à Thiers. » Il était huit heures du soir. Aussi¬
tôt prévenu par Genton, Vermorel lui jeta ces mots
à la figure : « Vous venez de faire une jolie besogne !
Nous n’avions qu’une chance d'arrêter l'effusion de
sang. À présent, c’est fini. » Ferré courut annoncer
la chose aux débris de la Commune réunis à la
mairie de la place Voltaire, et dit textuellement :
« L'archevêque est mort convenablement, Bonjean
est bien mort, mais le P. Allard et les jésuites sont
morts héroïquement. » À quoi Delescluze, brisé par
la maladie, répondit d’une voix éteinte : « Nous
aussi, nous saurons mourir. » Le lendemain, après
avoir écrit à sa sœur et à un ami, sans armes, et
toujours ceint de son écharpe rouge, il s’achemina
vers la barricade du Château d'Eau, la gravit lente¬
ment et tomba foudroyé. À la même heure, Vermo¬
rel se faisait tuer boulevard Voltaire. La populace,
maîtresse de la me, va massacrer les dominicains
d'Arcueil, puis reflue en désordre vers la Roquette,
où elle se fait livrer, par le directeur, dix prêtres,
trente-six gardes de Paris, et quatre prétendus poli¬
ciers quelle ira fusiller à Belleville, au milieu des
rires que recouvre parfois l'écho d’un air de valse
joué par les musiques allemandes, à cent mètres du
glacis de l’enceinte. Mais déjà l’atroce répression
commence.
Je n'emploie pas ces mots à la légère, je vous prie
de les entendre clans le même sens que moi. Compre¬
nons-nous bien. La génération à laquelle la plupart
d'entre nous appartient ne professe pas pour la vie
humaine l’idolâtrie hypocrite de certains de ses aînés.
Au régime de la viande crue
73
Nous avons vu mourir. Nous savons ce que c est que
mourir. Ce n’est pas une chose difficile. Les survi¬
vants de la dernière guerre savent, au contraire, que
c'est une chose simple, très simple et très pure. Et,
pour tout dire, si la crainte n'en altérait parfois la
sincérité sacrée, une chose de l’enfance acceptée d un
cœur d’enfant. D’autre part, il ne nous déplaît pas non
plus qu'une idée mûrie dans le cerveau aille un jour
payer son tribut au risque, nous revienne humanisée,
ennoblie, ayant consommé ses épousailles avec la
mort, toute ruisselante du sang de ses noces. Non, je
ne perdrai pas mon temps à déplorer le sort d'insur-
gés tués en soldats sur la brèche. Mais une répression
peut être aussi dure qu’on voudra, non pas atroce,
c’est-à-dire vile. La répression des semaines de Mai
hit vile.
Ici, les témoignages abondent. Je n'en citerai qu’un
très petit nombre et n’invoquerai que ceux des adver¬
saires de la Commune. D'ailleurs, la lumière est faite
aujourd'hui sur ce funèbre épisode, dans l'apaisement
des passions.
Maxime du Camp, dont le livre est un réquisitoire
très dur, écrit cependant : « La population fut basse¬
ment cruelle. Exaspérée par deux mois de Commune
forcée, elle n essaya même pas de contenir son indi¬
gnation ; bien loin de là, elle l’exagéra et se rendit
odieuse. »
Dans un article du Figaro , daté du 13 septembre
1895, Paul Bourget qui fut, presque enfant, le specta¬
teur de ces tueries, s'exprime ainsi : « J’ai vu crever à
coups de crosse le crâne des blessés, fusiller les cada¬
vres. » Déjà, au cours des derniers combats, Thiers
répondait aux protestations de la Société internatio¬
nale de secours aux blessés qui accusait l'artillerie
versai llaise de tirer systématiquement sur les ambu¬
lances, « que, la Commune n'ayant pas adhéré à la
Convention de Genève, le gouvernement n’avait pas
à l'observer à son égard ». Au séminaire de Saint-
Sulpice, le docteur Faneau, qui, le 25 mai, s’opposait
au massacre des blessés, fut collé au mur et fusillé
séance tenante. Le journal Le Bien public, organe de
74
Démission de la France
M. Thiers, et dont on ne saurait récuser le témoi¬
gnage, raconte en ces termes, dans un numéro du
23 juin 1871, l’anecdote suivante :
On avait installé au sommet de la Butte, derrière les bat¬
teries, dans la maison qui porte le nom si tristement célè¬
bre du n° 6 de la rue des Rosiers, une prévôté présidée par
un capitaine de chasseurs. Comme les habitants du quar¬
tier rivalisaient de zèle pour dénoncer les insurgés, les arres¬
tations étaient nombreuses. Au fur et à mesure que les pri¬
sonniers arrivaient, ils étaient interrogés, puis on les
contraignait à se mettre à genoux, tête nue, en silence,
devant le mur au pied duquel avaient été assassinés les
malheureux généraux Lecomte et Clément Thomas. Ils
attendaient ainsi la mort en silence...
Ce même dimanche 28, la lutte terminée, plusieurs mil¬
liers de personnes ramassées aux environs du Père-
Lachaise furent amenées à la prison de la Roquette. Un
chef de bataillon se tenait à l'entrée, triant les prisonniers
à sa fantaisie et disant : « A droite ! » ou : « A gauche ! »
Ceux de gauche étaient fusillés. Leurs poches vidées, on
les alignait au mur. En face, deux prêtres murmuraient les
prières des agonisants.
D’ailleurs, la victoire de l’Ordre prit presque par¬
tout le caractère d’une revanche aveugle. À ce point
de vue, les circonstances de la mort de Millière
offrent un exemple saisissant. Millière avait fondé Le
Marseillais avec Rochefort, en 1869; élu député de
Paris le 8 lévrier 1871, il vote les préliminaires de la
paix, et, dès les premiers événements de la Commune,
refuse de rejoindre à Versailles le gouvernement légal
dont faisait partie Jules Favre, qui le haïssait, et s’ef¬
force de jouer un rôle assez effacé d’intermédiaire.
En somme, il ne fut jamais sérieusement mêlé aux
affaires de l’insurrection. Mais il était devenu, au
cours des dernières années de l’Empire, par ses
furieuses polémiques contre « Badinguet », la bête
noire des officiers bonapartistes.
Le 26 mai, il fut arrêté chez son beau-père, nie
d’Ulm, et conduit devant le capitaine Garcin qui le
fit fusiller sur-le-champ ; voici comment cet officier a
Au régime de la viande crue 75
raconté ce sombre épisode devant la commission
d enquête :
Millière a été amené. Nous étions à déjeuner avec le
général au restaurant Foyot. Nous avons entendu un très
grand bruit et nous sommes sortis. On m'a dit : « C’est
Millière. » — je lui ai demandé : « Vous êtes bien
Millière ?— Oui. mais vous n’ignorez pas que je suis
député. — C'est possible ; mais je crois que vous avez perdu
votre caractère de député. »
J'ai dit ensuite à Millière que les ordres du général
étaient qu’il fût fusillé, il m'a répondu : « Pourquoi ? » Je
lui ai riposté : « Je ne vous connais que de nom. J'ai lu des
articles de vous qui m’ont révolté. Vous êtes une vipère sur
laquelle on met le pied. Vous détestez la Société. » il m'a
arrêté en me disant d’un air significatif : « Oh ! oui, je la
hais, cette Société ! Eh bien, elle va vous extraire de son
sein, vous allez être passé par les armes. — C'est de la bar¬
barie ! — Du moment que vous êtes Millière, il n'v a pas
autre chose à faire. »
Le général avait ordonné qu’il serait fusillé au Panthéon,
à genoux, pour demander pardon à la Société du mal qu'il
lui avait fait. Il refusa de se mettre à genoux. Je lui ai dit :
« C'est la consigne, vous serez fusillé à genoux et non
autrement. » Il a joué un peu la comédie, il a ouvert son
habit, montré sa poitrine au peloton chargé de l’exécuter.
Je lui ai dit : « Vous faites de la mise en scène, vous voulez
qu’on dise comment vous êtes mort. Mourez tranquille¬
ment, cela vaut mieux. » Je l’ai fait mettre à genoux par
deux hommes, et on a procède a son execution. Il a crié :
« Vive l’Humanité ! » Il allait crier autre chose quand il
est mort.
Madame Louise Millière poursuivit depuis le capi¬
taine Garcin pour avoir fait fusiller sans jugement le
député Millière qui n'avait occupé aucun poste civil
ni militaire pendant la Commune, et qui n’avait pris
aucune part à la guerre civile. Le tribunal civil de Ver¬
sailles se déclara incompétent, et condamna la veuve
Millière aux dépens.
Dans son rapport officiel sur les operations de la
justice militaire, le généra) Appert estime à 17 000 le
nombre des individus fusillés sur place au Panthéon,
76
Démission de la France
au Luxembourg, au Châtelet, à la caserne Lobau, à
l'École militaire, à Mazas, à la Roquette, par four¬
nées. Camille Pelletan donne le chiffre de 35 000 exé¬
cutions en une semaine. L'armée avait eu 873 morts.
Dès le 28, Drumont était rentré à Paris. L'amoureux
de sa ville la retrouvait défigurée par l’incendie, toute
fumante, pleine de cadavres qu elle essayait en vain
de dégorger dans l'égout, méconnaissable. On ima¬
gine ce rêveur auquel rien n’échappe, si habile à faire
entrer sa vision dans son rêve sans la déformer
jamais, errant à travers ces rues noires, tordues par
le feu, la pioche, les obus, horriblement vides, avec, à
chaque carrefour, la tache rouge d’un poste de sol¬
dats. À lui qui écrivait un jour si tendrement : « Paris
est au fond de toutes mes pensées, il fait partie de
mon être même ; mais je ne sais comment exprimer
la façon dont je l'ai dans le regard et dans le cerveau.
Il me suffit de m’asseoir une minute, de fumer une
cigarette et de fermer les yeux, pour voir des pans de
maisons, des devantures de magasins, des ponts, à
certaines heures, avec leurs paysages et leur perspec¬
tive, des coins de me absolument tels qu’ils sont — et
cela me plonge dans des abîmes d’idées, m'emporte
peu à peu loin du rivage, comme au large, dans des
lointains infinis », à celui-là, l’énorme blessure de la
cité devait apparaître ainsi qu’un signe encore obscur,
méconnu de tous, et dont il aurait à pénétrer le sens
prophétique, augurai. Car le Liberavi animarn meam,
qui clôt d'un cri magistral les deux volumes de La
France juive , n’est probablement que le terme d’une
méditation commencée par ces jours d’un printemps
précoce, déjà lourd, orageux, et qui semblait cuver
pesamment la mort de tant d’hommes. Médile-t-il
déjà sa conquête juive ? Il ne le semble pas. L’antisé¬
mitisme du vieux maître, quoi qu'on en ait pu dire,
ferme le cycle de ses expériences, leur apporte une
conclusion. Pour lui, il n’en est encore qu'aux pre¬
miers éléments du problème posé, il remonte lente¬
ment des effets aux causes, de ce même pas solide qui
ramenait sur le terrain, face à l'adversaire attentif.
Au régime de la viande crue
77
Comme autour d’un symptôme, le médecin voit se
construire tout à coup, s'équilibrer en un dixième de
seconde, la vision d’une maladie avec le deroulement
de son histoire, ses origines, ses épisodes, sa termi¬
naison probable, Drumont paraît avoir trouvé là,
parmi ces pavés gluants d'un sang fraternel, l’une des
images les plus fortes, les plus solides de son œuvre,
cette peinture de la bourgeoisie conservatrice, esquis¬
sée par Veuillot et Proudhon, mais qu’il a reprise à
sa manière, en traits puissants, avec un génie de la
vraisemblance véritablement balzacien, un sens éton¬
nant, divinatoire, des événements et des êtres.
Nous n écrivons pas ici, on le voit assez sans doute,
la vie d Édouard Drumont, au moins à la manière des
biographes qui ne laissent paraître au premier plan
que les péripéties d’une aventure particulière. La vie
de l'auteur de La France juive a ce privilège, comme
aussi, par exemple, celle de Maurras, de ne prendre sa
signification et, pour ainsi dire, sa forme et sa couleur
propres, que vue au travers de cette fraction de notre
histoire dont la haute raison de l’un, l'imagination
magistrale de l'autre, sest comme assimilée à la
substance. Encore le destin de Maurras a-t-il ce déve¬
loppement harmonieux qui, de la fondation de l’École
romane à celle de l’Action française, et de la fonda¬
tion de l’Action française à la prodigieuse entreprise
de redressement national, poursuivie sans trêve, sans
merci, avec une incroyable, une effrayante faculté
d’espérer contre tous et contre tout, permet d’en des¬
siner la courbe. Au lieu que celui de Drumont n’est
qu’une apparition fulgurante entre deux zones obscu¬
res. Rien ici qui ressemble, en effet, à la démarche
égale d’une intelligence toujours maîtresse de soi,
même dans le mépris ; mais une nature d’une excep¬
tionnelle puissance trouve tout à coup son expres¬
sion, accomplit sa tâche, et rentre presque aussitôt
dans son rêve, pour y mourir. Si l’on veut entendre
une telle œuvre, il faut tâcher de la replacer sans parti
pris, sans violence, dans le courant des faits, des
idées, des impressions, des étonnements et des colè¬
res, où clic s’est insensiblement formée avant que de
78
Démission de la France
paraître au jour. C’est ce que Léon Daudet tenta jadis
pour Shakespeare dans un livre vraiment unique, que
lui seul pouvait écrire, et qui de la première à la der¬
nière ligne est comme un furieux trait de flamme
dans la nuit. Mais l’illustre écrivain, pour tenir sa
gageure, a dû réinventer tout un monde et jusqu’à son
héros même, dans une espèce d’hallucination gran¬
diose. Tandis que l’œuvre de Drumont nous présente
à mesure, épars en dix volumes, les points de repère
nécessaires.
Qu'on s’accorde d'abord sur le sens de ce mot bour¬
geoisie, à présent si démodé, puéril. 11 est trop sûr
que pris, par exemple, au sens balzacien de classe
rivale de la noblesse, il a terriblement vieilli par l'abus
qu'on en a fait, plus vieilli peut-être qu’il n'eût été
nécessaire, car le désordre, l'instabilité des mœurs,
recouvre un fonds solide où les comiques de grande
race retrouvaient aisément leurs types éternels. On ne
peut guère douter pourtant que depuis un demi-siècle
la bourgeoisie semble bien avoir cessé d'exister
comme classe — pourvoi que l'on entende par là le
groupe social conscient de ses droits et de ses devoirs,
qui a gardé sa tradition propre, ce que les militaires
appellent d’un nom magistral : l'esprit de corps. Et
néanmoins, le mot subsiste, trouve chaque jour son
emploi, définit à merveille une certaine espèce d’hom¬
mes encore vivante, bien qu elle s'efforce de se perdre
dans la masse, composée d'individus auxquels peu¬
vent ne manquer personnellement ni la générosité, ni
même l’audace, mais dans son ensemble facile à inti¬
mider, rendue plus craintive encore par celte obses¬
sion du péril révolutionnaire, dont rien ne la préserve,
car elle croit désespérément, naïvement, au triomphe
inéluctable des idées quelle abhorre. On pourrait la
désigner du nom qui lui fut cher jadis, quelle n’ose
plus revendiquer désormais, par crainte du ridicule :
le parti des honnêtes gens. Mais c'est plutôt le parti
des gens qui regardent, des spectateurs, pareils à ceux
qui se hasardent parfois dans un cercle de badauds,
les mains dans les poches, le collet du pardessus
relevé, puis s'effacent comme par magie au premier
Au régime de la viande crue
79
risque d’avoir à donner un témoignage, à prendre
parti. Est-il juste de donner à ces passifs, le nom com¬
mun de bourgeois ?
Juste ou injuste, le mot est entré dans le langage,
entendu par tous. Et d’ailleurs qui songe à nier que
les éléments les moins scrupuleux, les plus actifs de
cette classe découronnée ainsi de son élite, tenue hors
du pouvoir, dressée à obéir à des lois qu’elle n’a pas
faites et que la presse à sa dévotion réprouve chaque
matin, dont toute la philosophie politique se résume
dans l’aveu de son impuissance, la résignation à dis¬
paraître, à céder la place dans un univers évolué, qui
peut nier que ces éléments-là tiennent une bonne part
des grands rôles d'administration et de gouverne¬
ment ? Mais ces enfants prodigues de la bourgeoisie
se sont deux-mêmes déclassés, en embrassant —
pour la plupart du moins — des partis et des doctri¬
nes extrêmes, en horreur à l’esprit bourgeois. Ce qui
reste d’une classe ainsi affaiblie ne peut être évidem¬
ment que médiocre, et notre malheur commun, la
mauvaise fortune de la France, veut que ce reste ait
incarné cinquante ans, aux veux du peuple ouvrier, la
propriété, l'ordre social, la religion — que ces faibles
aient longtemps passé pour servir une pensée forte,
s’intitulant avec modestie les « gens bien-pensants».
Plus justement encore, disaient-ils, les « modérés ».
Modéré, en effet, est un mot qui fut toujours en
faveur chez leurs pareils, parce qu’au temps plus
ancien où, possédant un grand nombre de charges,
avec une bonne part de la fortune française, et s’effor¬
çant de ne laisser à la noblesse que les coûteux privi¬
lèges de l'honneur militaire, la bourgeoisie avait
adroitement fait de la vertu de modération le premier
article du code de l’honneur bourgeois — prétexte
admirable à justifier par avance de profitables aban¬
dons d’amour-propre. Il est hors de doute, il est
notoire qu’au cours de sa lutte contre les partis de
gauche, cette « classe aisée », qui aujourd’hui a fini
d’absorber un certain nombre d’éléments très divers
et la presque totalité de l’ancienne aristocratie, n’a
pas été trop avare de ces sortes d’abandons. Avare
80
Démission de la France
seulement de son argent et de ses hommes. Qu’on
pense ou non du bien de la modération, indispensa¬
ble à la vie de société, il est difficile de s’empêcher de
sourire au spectacle de modérés par système qui, de
leurs mains diligentes, déplacent et reculent sans
cesse le fameux jalon qui doit marquer la limite des
concessions possibles — avant-hier conservateurs,
hier opportunistes, libéraux, progressistes, républi¬
cains de gauche... Mais la surprise cesse lorsqu’on
réfléchit que ces sages, dont le réflexe politique natu¬
rel n’est pas même celui de l’homme d’affaires, mais
du simple commerçant, ne souhaitent, au fond, que
garantir leurs intérêts, à l’égard du gouvernement,
quel qu'il soit, par une espèce d’assurance, payée son
prix. Tant pour la patente, tant pour la liberté de
conscience, tant pour les successions, tant pour le
droit de conduire sa femme à la messe, d’envoyer ses
enfants chez les Pères. Si cette rage de conciliation
s'arrête momentanément, sans doute, au parti com¬
muniste, dont les pauvres gens croient bloquer l’of¬
fensive par une campagne d’affiches illustrées, de
graphiques, sur le modèle des plus sottes annonces de
spécialités pharmaceutiques, c’est que l’exemple de la
Russie démontre assez que le communisme ne fait
pas honneur à ses engagements commerciaux, ne res¬
pecte pas les règles du jeu. Encore n'attendent-ils plus
qu'un politicien sérieux, d'honnête renom, qui veuille
donner à la Révolution intégrale la garantie de sa
signature et de son crédit.
Car les mêmes hommes qui réprouvent le moindre
acte de violence, pourvu qu’il soit toutefois commis
au service du droit, ou de l'honneur, retrouvent aussi¬
tôt, en cas de nécessité, leur habituelle indulgence.
Qui n’aura pas eu un mot de pitié pour le jeune
meurtrier du général Obrégon, par exemple, tirera
son chapeau à un nouveau duc d’Otrante. Peut-être
même n’attendra-t-on pas qu'il soit duc... Dans ses
papiers inédits, Choudieu rapporte le petit fait sui¬
vant : « Je le tiens, dit-il, d’un témoin oculaire, notre
collègue Duhem qui dînait le 3 septembre chez
Pétion. Ce jour-là, dans la soirée, une troupe d’égor-
Au régime de la viande crue
81
geurs, encore toute dégouttante de sang, entre dans
Fa salle à manger de Pétion, et le chef de la bande
déclare : 'Citoyen maire, nous venons prendre les
ordres ! — Mes amis, leur dit Pétion, est-ce que cela
finira bientôt ? Il est temps que cela finisse...”
Mme Pétion se leva, et leur versa à boire. »
Est-il complet, s’écrie Drumont avec son ironie furieuse,
est-il complet ce bon bourgeois investi de la plus haute
magistrature de la cité, et venant dire, doucement, la ser¬
viette sous le menton : « Il faut que cela finisse... » pendant
que les mourants râlent et que les travailleurs de Maillard,
avant du sang jusqu’aux genoux, mettent, pour s’éclairer,
des torches dans les yeux crevés des morts !
Au cours des semaines de ce mai rouge et noir
dédié à toutes les furies, l’auteur de La France juive a
pu voir Pétion en exercice, c’est-à-dire les deux mains
dans la cuvette de Ponce Pilate. Qu'on ne s'y trompe
pas ! Quel que soit, un jour, le jugement de l’Histoire
sur ce bref et flamboyant épisode de nos guerres civi¬
les, il est impossible de nier qu’il ait fourni des indica¬
tions très précieuses sur un phénomène mal connu,
ce nouveau classement, regroupement des forces
sociales, qui a rendu possible, presque sans nouvelle
crise apparente, le triomphe des puissances d’argent.
L’immense classe moyenne, l'armée des gens paisi¬
bles, des hommes d’ordre, les ruraux dont parlait le
Juif Gambetta avec un mépris sournois, la foule
épargnante et moutonnière qui avait soutenu de ses
votes la monarchie de Juillet, puis l'Empire, s’est jetée
tout à coup entre les bras d’une poignée de politiciens
qu elle regardait la veille comme des destructeurs, et,
dans un véritable accès de panique qui fait penser à la
légende du mouton enragé, a pris, vis-à-vis du monde
ouvrier, la responsabilité d’une répression féroce qui
ne lui fut jamais pardonnée. Dès lors elle vivra, du
moins jusque la dernière guerre, dans la hantise des
premier mai, d’une nouvelle insurrection des fau¬
bourgs, et dans le culte de la gendarmerie qui la pro¬
tège — tandis que la finance internationale mon-
82
Démission de la France
nayera derrière son dos une révolution sans
barricades autrement terrible, parce quelle tend à
dénationaliser le prolétariat, c’est-à-dire à trancher le
dernier lien entre les fils d'une même race.
Ce sera l’éternel crime des conservateurs —je l’ai déjà
dit, mais il ne faut pas craindre d'insister sur ce point —
de s'être associés à cette répression infâme. Représentants
du sol, de la tradition, de la vieille France, tous ces ruraux
semblaient amenés à Versailles par la main de la Provi¬
dence pour y faire justice de tous les rhéteurs et de tous
les avocats qui venaient de conduire le pays au bord de
1 abîme. Ils devaient être à Paris, au milieu de la lutte, arrê¬
ter les exécutions, haranguer les prisonniers, leur dire :
« Vous voyez bien cc que c'est que tous ces sophistes, ces
bâtonniers de l'ordre des avocats, ces membres de l’Insti¬
tut, ils se servent de vous comme d’un jouet, et quand vous
les avez mis au pouvoir, ils vous fusillent ; nous allons les
exécuter eux-mêmes et vous rendre la liberté, à la condi¬
tion que vous ne recommencerez plus. »
Le peuple aurait parfaitement compris ce langage. Au
lieu que les conservateurs s'acharnèrent sur les pauvres
diables, et se mirent à faire des politesses à des hommes
comme Gambetta.
Et il ajoute encore, quelques lignes plus loin :
Ce qui rend la répression de la Commune ignoble, c’est
quelle fut laite par les courtisans, les corrupteurs de ceux-
là même dont on versait le sang à Ilots, les Jules Favre, les
Jules Simon, les Picard.
Le journaliste inconnu, avec ses longs cheveux un
peu retroussés sur le col, sa barbe hérissée, son
regard myope, et ce nez gourmand qui flaire l'idée, la
poursuit, ne la laissera plus échapper, que les faction¬
naires regardaient curieusement errer à travers les
rues demi-mortes, enjamber les tronçons de barrica¬
des, rêver sous les porches ou dans les cours où flotte
la lourde odeur de la poudre noire, des cendres
encore chaudes et du phénol, devait paraître assez
suspect, dangereux. Il l'était en effet. Comme qui¬
conque s'est juré de voir clair, d aller au-delà des
An régime cle la viande crue
83
apparences et des simulacres, d’atteindre les causes,
il l’était. Autour de lui les équipes de M. Alphand, aux¬
quelles la troupe associait à coups de crosse les pas¬
sants mal vêtus, réquisitionnés au petit bonheur, se
hâtaient de relever les morts, qu'on alignait ensuite
sous une mince couche de paille, d'où sortait, pour la
joie des gavroches, l’interminable file des pieds nus et
noirs. Déjà quelques boutiques ouvraient leurs por¬
tes, l’eau ruisselait sur les pavés, on entendait partout
le joyeux tintement des seaux de zinc, le gémissement
des pompes, la plainte de mille fontaines. Quelques
semaines de plus, et la ville gorgée de sang, mais lavée
de frais, innocente, pardonnée, luirait doucement
dans la nuit légère, impalpable, de juin. L’ordre
régnerait de nouveau, du moins celui qu'assure le ser¬
gent de ville. « Qu'est-ce qu’ils entendent par ce mot-
là ? » pensait Drumont, tirant sur son éternel cigare.
C'est un point qu’il serait difficile de définir. À l’institu¬
tion nouvelle du « prolétariat » la bourgeoisie a annexé le
« conciergérat » que nos pères ne connaissaient pas non
plus.
L'idéal d’une maison bien tenue, clans le conciergérat, est
une maison où l'on peut commettre toutes les turpitudes,
se livrer à toutes les débauches, mais dans laquelle on ne
fait pas de bruit, où les escaliers sont bien cirés, la
moquette régulièrement brossée et les boules de cuivre
vigoureusement astiquées, et où l’on obéit ponctuellement
à l'écriteau : Essuyez vos pieds, s’il vous plaît.
Il soulève du bout de la bottine la paille poissée de
sang, découvre ces faces hirsutes, ces gueules sauva¬
ges, tirées de travers par l'éclatement de la poitrine
sous la grêle de balles du peloton, et dont quelques
photographies, que j’ai en ce moment sous les yeux,
peipétuent l’effrayante image. Mais, sans compter les
innocents — Gallifet lui-même en évalue le nombre à
plus d’un millier — victimes d’une conjoncture
imprévisible, d’un malentendu, d’une dénonciation
ou, plus simplement encore, de l'énervement d’un
caporal, combien d’honnêtes ouvriers, lecteurs de îxi
Lanterne de Rochefort, qui ont pris M. Favre pour un
84
Démission de la France
bon copain, le bonhomme Thiers pour un pote, et
continué naïvement la tradition des géants de 93, jus¬
qu au petit matin blême où la ménagère est venue
reconnaître leurs cadavres, timidement, après avoir
demandé la permission à Messieurs les militaires,
traînant ses mioches à son pauvre jupon !
Drumont n’est pas encore chrétien, mais il est de
vieille race française, il a vu de près les bonnes gens
de son pays ; les phrases du communiqué officiel ne
lui en imposent guère. Tout républicain qu'il soit
resté, la mise en scène révolutionnaire lui paraît réel¬
lement trop bien réglée : il y flaire une énorme impos¬
ture. Or les misérables qu r il voit étendus à ses pieds
ont cru dur comme fer aux rois tyrans, à la libération
de la classe ouvrière par les Robespierre et les Dan¬
ton. Eussent-ils autrement jamais quitte l’atelier, pris
le chassepot ? Au fond, se dit le futur auteur de La Fin
d'un monde en passant dans sa barbe, par un geste
familier, sa longue main étroite d’escrimeur ou d’ar¬
tiste, cette Révolution fameuse, celle de 89, n’a eu
qu un résultat certain : la consolidation des biens
acquis grâce à quelques poignées d'assignats, fraudu¬
leusement. Une comédie se jouait, à l’avant-scène,
avec la petite armée terroriste, les porteurs de pi¬
ques, les sectionnaires, ou ces bonshommes habillés
en femmes de la Halle que recrutait Choderlos de
Laclos, tandis que les malins s'assuraient les dépouil¬
les du régime, bouleversaient le code civil pour y
introduire une nouvelle conception du droit de pro¬
priété propre à décourager les anciens possesseurs
légitimes en conférant au vol garanti par la Loi une
sorte de caractère sacré.
Un des derniers actes de la Convention fut dabolir la
confiscation. Jadis, dès qu’un homme avait trahi ses
devoirs, il était indigne d’exercer sa fonction de riche, il
était dégradé, déclaré déchu. Dans son Système de politique
positive, Auguste Comte a bien discerné le sens qu’avait la
confiscation, au point de vue social. Mais la bourgeoisie
tenait à bien marquer, au contraire, le caractère absolu,
imprescriptible, indélébile, que devait avoir la propriété.
Au régime de la viande crue
85
des quelle était passée entre scs mains. Cctait sa façon à
elle de clore la Révolution : Claudite jam ripas, piteri, sat
prata biberunt...
Fermez les barrières ! Les prés de nobles, de religieux,
d’anciens riches ont été suffisamment arrosés, grâce à
nous, du sang de leurs propriétaires ; ils sont bien à nous ;
il n'v a plus à revenir sur la question. Nous avons solennel
lement brûlé, en haine du Fanatisme et de l'Aristocratie,
les livres des anciens possesseurs ; les seuls vrais livres sont
ceux que nous avons, en vertu du nouveau code, chez les
nouveaux notaires.
Et tout à coup, ce trait de lumière, qui porte à
fond :
La bourgeoisie n a-t-elle pas, d’ailleurs, fait passer sur la
collectivité toutes les charges dont étaient grevées autrefois
les propriétés quelle avait acquises pour quelques chiffons
de papier ? Le traitement du clergé, l’assistance publique,
l’instruction primaire, tous les services auxquels pour¬
voyaient jadis les propriétés vendues pendant la Révolu¬
tion retombaient sur le plus grand nombre, et les acheteurs
de biens nationaux avaient les domaines, tandis que lÉtat
prenait pour lui les obligations, c'est-à-dire les mettait sur
le dos de tous les citoyens.
Il n’est nullement présomptueux de faire dater des
promenades de Dru mont à travers le Paris des barri¬
cades, la première conception d'une œuvre qui, après
Maistre et avant Maurras, fut une véritable entreprise
de contre-révolution. Mais l’hypothèse a un autre
avantage : elle explique à merveille une des nuances
du génie de Drumont, cette sorte de bonhomie féroce
avec laquelle il aborde certains problèmes, et qui
hausse insensiblement le ton de son discours jusqu a
l’ironie des tragiques. Il n était que le souvenir dune
guerre civile pour marquer si profondément la sensi¬
bilité d’un grand écrivain.
Après avoir institué la propriété sur des bases tout à fait
nouvelles, la bourgeoisie organisa le travail à sa façon... On
n’avait pas encore inventé cette concurrence insensée qui
pousse les gens à s’agiter comme s’ils avaient la danse
86
Démission de la France
de Saint-Guv ; la bourgeoisie changea tout cela ; chaque
usinier voulut renchérir sur le concurrent et avoir plus
de nègres blancs que lui. Le chef de l’Etat venait de temps
en temps visiter les plantations et on lui montrait les
spécimens.
« Combien en avez-vous comme cela ?
— Trois mille, Sire.
— Et vous les tenez à l'attache toute l'année ?
— Toute l’année. Majesté.
— Voilà ]etoile des braves... «
Dès qu’on soufflait lin peu, les statisticiens s’écriaient
effarés : « Où allons-nous ? L’Angleterre a fabriqué l’an der¬
nier 375 millions de boutons de culotte et nous n’en avons
produit que 374 millions ! »
On a vu qu’il se donnait à cette forme nouvelle de
la propriété le nom de propriétariat « propriété impie,
égoïste, jouisseuse, qui ne se reconnaît pas de
devoirs ».
Dieu dit à l'homme : « Tu gagneras ton pain à la sueur
de ton front. » Il ne dit pas à l’homme : « Tu gagneras par
ton travail non seulement le pain, niais les plaisirs, les
débauches, le luxe, les voitures, les équipages de chasse des
Schneider, des Halphen, des Mcnicr. » Il dit à l'homme :
« Tu sueras » — cc qui, après tout, est supportable, mais il
ne lui dit pas : « Tu vivras enfermé dans une atmosphère
meurtrière, tu épuiseras les forces de ton corps, tu videras
les moelles et lu brûleras ton sang pour produire du sucre
ou de la cotonnade. »
Et, aussitôt après ce trait proudhonien, la page
toute baignée d’humble et pourtant savante poésie,
comparable au clair de lune sur la pente d’un clocher,
au milieu d’un village endormi.
Notre bonne et sainte mère l’Église, chargée par N.S.
Jésus-Christ detre une providence visible sur la terre, et
d'organiser tout pour le mieux, avait encore, tant quelle
avait pu, adouci dans la pratique l’exécution de la loi de
Dieu. Suave conductrice des âmes en même temps que
ménagère vigilante pour les choses temporelles, elle n’au¬
rait jamais permis que le travail prit le caractère qu’on lui
voit aujourd’hui. Elle ne cherchait que des occasions de
Au régime de la viande crue
87
donner des vacances, des congés ; elle avait d'abord ses cin¬
quante-deux dimanches, puis les fêtes chômées, puis les
pèlerinages. On allait au tombeau de saint Germain, de
saint Loup, de saint Hubert selon le pays; on buvait sur
l'autel le vin de saint Rémy, qui rend les femmes fécondes
et, comme c'est l’usage encore aujourd'hui, en Auvergne,
on dansait un peu à l’auberge ou dans la prairie, après le
pèlerinage. Le mari, en rentrant, s'esbattait honnêtement
avec sa femme, et lui faisait de beaux enfants.
L’Eglise disait : « Tous mes fils sont-ils sages ? sont-
ils heureux ? » et pensait, non sans raison, que c'était l'es¬
sentiel, et qu’il y aurait toujours assez de grègues pour cou¬
vrir les pudenda du pauvre monde, assez de chaperons
pour abriter les têtes, assez de marmites pour faire cuire
la soupe...
En un temps où la pensée d’un Maistre ou d'un
Bonald était si bien étouffée par le libéralisme acadé¬
mique qu’un comte de Chambord sera méconnu de
la plupart de ses amis mêmes, on voit que ce fils d’un
père républicain, élevé hors de l'Église, n’a pas mal
profité, du moins, des leçons d'un Veuillot, d’un Le
Play, d’un Coquille... Et sans doute serait-il injuste de
méconnaître l’influence qu’ont pu avoir sur lui à ce
moment de sa carrière, l’abbé d'Hulsl, ou l'auteur de
Noire-Dame de Lourdes, Henri Laserre, mais on ne
doit pas oublier non plus cette passion de la vérité, le
goût de sa recherche ardente, qui lui a fait écrire un
jour ces lignes si fières :
Je ne vois, pour ma part, que cette sorte de fidélité à la
vérité, cette résolution qui était en moi de l’outrager le
moins possible, de la servir dans la mesure de mes forces,
qui ait pu me mériter les bontés de Dieu.
L’homme qui. au péril de sa vie, a combattu la
Commune et n’a sans doute échappé que par la fuite
au sort des otages, qu'aucun lien ne rattache au
régime écroulé le 4 septembre, dont les goûts, les
habitudes, les intérêts, sont avec les républicains de
Versailles et la poignée d'opposants de l'ancien corps
législatif, eût pu contempler les tristes restes de l'in-
88
Démission de la France
surrection vaincue avec la joie égoïste, presque
inconsciente, du convalescent qui retrouve la vie au
point où il lavait laissée un jour de fièvre, recom¬
mence à jouir en sécurité des matins et des soirs.
Entre cette insurrection manquée, étalée dans une
boue sanglante, la bouche pleine de fange, et celle qui
toute dorée, place de la Bastille, brandit un tronçon
de chaîne au haut de la colonne de Juillet, quel est le
lien secret ? D'où vient qu’on honore l’une et qu'on
méprise l’autre ? Qui a tiré profit de ces saturnales ?
Alors il revient d'un trait à cette première révolution,
type et modèle de celles qui la suivirent, épisode déjà
si déformé par l'Histoire, si puissamment reformé,
transfiguré par toutes les forces du Drame et de la
Poésie mobilisées pour sa gloire, — et l’évidence lui
arrache un cri : « La bourgeoisie barbouilla le peuple
de la boue sanglante de la Terreur, et lui affirma que
c était lui qui avait tout fait ! »
Cri de colère où la mauvaise foi ne veut entendre
que l'écho des haines civiles, cri dont on ne peut nier
pourtant qu'il fut prophétique et comme un appel de
la race, pourvu qu’on repasse la succession de
désastres qui fut l’histoire des partis de l’ordre, depuis
1875 jusqu’à 1900, et au-delà. L’aimable cynisme de
quelques gentilshommes de cour avait suffi jadis pour
compromettre la noblesse tout entière, et enfin la
perdre. Mais c’est l'âpreté au gain, l’avarice, et cet
abject entêtement à déplorer les gaspillages des révo¬
lutions sans rien lâcher de leurs profits, qui a désho¬
noré la classe rivale aux yeux du monde ouvrier. Peut-
être même ce dernier se fût-il satisfait d’un demi-
aveu, d’une reconnaissance discrète, mais loyale, des
communes fautes du passé ? Les Blanc de Saint-
Bonnet, les Le Play, les Veuillot ont parlé en vain.
Aujourd’hui le redressement viendrait trop tard : les
frères ennemis en ont appelé à l'arbitrage des ban¬
ques, comme dans certaines querelles de famille on
en appelle, hélas, à l’avoué ou au notaire. Les jeux
sont faits.
IV
LE MARÉCHAL GRIBOUILLE
L’aventure peut paraître d’abord incroyable d'une
classe aussi solidement constituée que la bourgeoisie,
si formidablement défendue par le code, son propre
ouvrage, renforcée d’ailleurs à son origine par les
meilleurs éléments des autres groupes sociaux anéan¬
tis ou dispersés, riche de ses précieuses conquêtes,
mais enrichie encore par le travail, l’épargne, les
coups de chance heureux des Mines, des Chemins de
Fer, le développement inouï des affaires, et qui, maî¬
tresse du pouvoir après une guerre désastreuse, sous
le nom de République conservatrice, perd tout en
quelques années, devient ce ramas de bonnes gens,
cette armée de parapluies, qu’un général éreinté pro¬
mène aujourd'hui de paroisse en paroisse, sous les
veux de curés émus mais goguenards. Sans doute,
une telle faillite a bien des causes, mais son caractère
humiliant, grotesque, dénonce infailliblement parmi
eclles-ci quelque profonde défaillance morale. Une
classe, comme un homme, peut être victime de ses
fautes, mais elle n’est réellement déshonorée que par
son cœur.
Cette défaillance d'ailleurs a un nom : le mépris du
risque. Nous ne disons pas la crainte du risque, car
chaque nouvelle guerre apporte la preuve que la bra¬
voure est chez nous la chose la mieux répartie, peut-
être parce qu’un si long usage en a fait une qualité
90
Démission de la France
toute spirituelle et comme la plus haute et la plus
pathétique expression du goût français. Il reste pour¬
tant que la classe dont nous parlons, n'a jamais
apporté dans l'exercice du pouvoir que l’application
consciencieuse qu'un honnête homme peut donner à
la besogne pour laquelle il ne se sent pas né. À mieux
dire, elle n'eût désiré de l'exercer que le temps stricte¬
ment nécessaire à la sauvegarde de ses propres inté¬
rêts, avec l'arrière-pensée, le péril sitôt écarté, d'v lais¬
ser tranquillement s'v compromettre autrui, jusqu’à
la prochaine intervention. S'est-elle jamais élevée,
dans son ensemble, à cette conception de l'honneur
particulière aux hommes de gouvernement, qui fait
les Richelieu, les Bismarck, les Cavour ? Il ne le sem¬
ble pas. Or l'honneur seul, ou si l'on veut, une haute
opinion de sa charge et de soi-même inspire, le
moment venu, les résolutions intrépides que les spec¬
tateurs qualifient d’abord de téméraires, mais où la
postérité ne voit plus que la force et le pressentiment
du génie, sa prudence surhumaine. En somme, elle a
sournoisement discrédité le risque en politique, de
peur d'être jamais sommée d'en courir aucun, tandis
qu elle donnait le nom de sagesse à une tactique à la
fois puérile et malhonnête, puérile par ses provoca¬
tions verbales, malhonnête par ses tractations et ses
alliances secrètes, qui sont d'ailleurs la fable et la
risée de ses adversaires.
Il est inutile de discuter là-dcssus, vous ne rencontrerez
chez la plupart des conservateurs influents que des men¬
teurs, des fourbes, detemels chercheurs de voies obli¬
ques... Mettez-les sur la grande route de Versailles, sur
cette route large à faire défiler une division de front, qu'on
appelle le Pavé du Roi ; dites-leur : « Vous voyez, c'est tout
droit, il n'y a qu'à marcher, vous apercevez le palais d’ici. »
Au bout de quelques instants vous les retrouverez dans
d'infâmes petites nielles, perdus, crottés, embourbés,
gémissant et comptant sur l’habileté de Mackau pour les
tirer de là.
On ne saurait résumer l'étonnante histoire, trop
oubliée, du régime équivoque né en 1875, mort six
Le maréchal Gribouille
91
ans plus tard d’une mort enfantine, d’une mort blan¬
che comme un bal blanc. Il serait même difficile de
lui donner un nom, si Thiers n avait inventé le mot
de République conservatrice, contresens énorme,
capable de torpiller n’importe quel parti vainqueur,
mais qui commença par faire explosion sous les bas¬
ques du vieux renard philippiste contraint de donner
sa démission le 24 mai 1875. Une fois tombé l'accès
de mégalomanie sénile qui l’avait soutenu au cours
des événements de la Commune, et où l’entretenaient
alors par sottise ou par ambition une petite troupe de
généraux croquemitaines, jouant les scrognogneu et
les durs-à-cuire, mais roublard, il se sentait
condamné à ne plus pouvoir gouverner qu’avec des
complices, ne craignait rien tant qu'une restauration
légitimiste, où il n’eût été qu’une encombrante épave.
Pris entre Gambetta et un grand seigneur de l’espèce
académique, du nom de Broglie, catholique libéral
qui tenait de sa mère protestante un sectarisme bigot,
le petit homme disparut comme par une trappe, avec
un ricanement sardonique, et fit plouf î dans le sang
français.
Le maréchal Mac-Mahon prit sa place, comme il eût
pris de nos jours celle de président de la Fédération
nationale catholique. Promu, en quelques mois de
publicité tapageuse, héros chrétien par la grâce des
révérends pères jésuites et des journaux de leur obé¬
dience, en remplacement du général Trochu décidé¬
ment hors d’usage, il donna, dix années, le spectacle
extraordinaire d’un homme scrupuleux attaché au
rétablissement de l’ordre moral dans le pays et qui,
pour avoir en cette édifiante conjoncture l’appui de
tous les honnêtes gens, finit par mentir à tout le
monde. Conscient de sa propre faiblesse et des vanités
implacables qui s’affrontaient sur son dos, attaché à
l’Empire par son titre de duc et d’anciennes camarade¬
ries, ami des princes d'Orléans, légitimiste par goût
de terroir, gentilhommerie, solidarité de classe, perdu
entre tant d'espérances contradictoires, il se sentit peu
à peu gagné à l'idée d’un compromis, car ce
compromis, c était lui. « Vous voulez la monarchie,
92
Démission de la France
disa j t G J év > à l'Assemblée nationale, et vous ne pouvez
pas la faire. Vous pouvez faire la République, et vous
ne le voulez pas. Nous n allons pas vous permettre de
rester indéfiniment ici pour attendre les occasions ! »
Qui dit conservateur dit surtout conservateur de
sot-meme. Lorsqu on pense à l'immense travail fourni
pat exemple, de Louis XI à Louis XIV, on doit conve¬
nir que l’Ancien Régime, traditionnel en son principe,
était sans doute réellement le moins conservateur de
tous. Même à la veille d événements irréparables la
politique de Louis XVI, avec Necker ou Turgot/ne
lut pas répressive, mais au contraire imprudemment
réformatrice, comme si une dernière Fois, face à un
péril inconnu, notre vieille monarchie à l'agonie
essayait de se jeter en avant. Il fallait vraiment la sot¬
tise compliquée de certains hommes de droite pour
mventer lepithète saugrenue qui devait leur faire un
ennemi de chaque Français mécontent, — et quel
Français n’est mécontent, c'est-à-dire ne rêve de
détruire ou réformer quelque chose ?
D’ailleurs le pays ne se fit pas illusion. Déjà trop
ignorant de sa propre histoire, il eût sans doute
accueilli la restauration du comte de Chambord avec-
plus de curiosité que de sympathie, mais à la seule
v yi e . u 1 c ^ u p Albert de Broglie, il comprit d’instinct que
cetait là justement cette espèce d'homme qu'aucun
régime n avait jamais pu utiliser ni réduire : un grand
seigneur libéral et bigot.
Ce fils d'un ministre de Louis-Philippe, petit-fils de
Mme de Staël, a fait des siens, c’est-à-dire de lui-
même, une peinture innocente, mais qui est aussi un
document de premier ordre, pourvu qu'on n’en
veuille retenir que l’impayable ton : « Les Broglie
étaient plus remarquables par les grandes qualités de
l esprit et du cœur que par la souplesse et la grâce,
plus vertueux que sympathiques, plus convaincus que
persuasifs, plus austères qu'aimables, plus imposants
qu attrayants, plus respectables qu'agréables. » Ainsi
comblé à sa naissance par toutes les fées de l'Impopu¬
larité le chef du parti de l’Ordre moral se mit à sa
tâche avec la grimace d'un homme sûr de perdre,
Ij.' maréchal Gribouille
93
mais auquel une excellente éducation épargnera, le
moment venu, la manifestation de regrets indiscrets.
Quant à Drumont, de son modeste observatoire du
journal La Liberté 1 qui appartenait alors étonnante
et troublante rencontre — aux Juifs Pereire, il a pu
assister, simple spectateur, à l’une des plus dégoûtan¬
tes comédies politiques qu'on ait jamais vues : la farce
d’une restauration monarchique tentée par les enne¬
mis sournois de la monarchie. Et c’est bien à une
farce, et des plus grossières, presque obscène, que fait
penser une telle aventure, avec ce je ne sais quoi de
glacial, d’horrible, qu’y ajoutent le sérieux, la gravité,
l'élégance austère des protagonistes. Comme la plu¬
part de ses contemporains pour lesquels le refus libé¬
rateur du comte de Chambord resta une énigme,
parce qu’ils y cherchaient des intentions secrètes,
alors qu'il fut d'abord l'inspiration, l’illumination d'un
cœur vraiment royal, il n’a retenu que la vision poi¬
gnante d'un certain nombre de gens distingués
manœuvrant dans l'indifférence croissante du pays.
De trop bonne race paysanne pour ne pas sentir, à
travers les préjugés de son éducation et de son temps,
le prestige de la vieille France, il a cru jusqu’alors,
sans oser l’avouer peut-être à ses camarades, avec la
naïveté d’un petit-bourgeois, que la tradition chevale¬
resque des Tancrède et des Godefroy de Bouillon
s'était transmise intacte aux Mac-Mahon, aux Bro-
glic, ou aux Fourtou. Il n'oubliera pas l’amertume de
sa déception.
Que mon expérience serve à d’autres. Ne croyez jamais
aux conservateurs, il n’y a rien à faire avec eux. J étais
l’homme le plus réformateur, le plus avancé, le plus épris
de justice sociale qu’il y eût en France ; cette erreur m’a
fait passer pour un rétrograde, elle m’a enlevé toute action
sur la masse. La masse, en effet, plus sûrement guidée par
son instinct que nous ne le sommes par nos connaissances,
a horreur du parti conservateur ; elle s’éloigne de lui
comme les chevaux d’un endroit où il y a un mon...
1. Il v resta dix ans. aux appointements de 300 francs par mois.
94
Démission de lu France
Pourquoi ?
C'est que ces intrigants ne croient pas à ce qu'ils déten¬
dent. Ils n'ont pas le verbe, parce qu'ils n'ont pas la pensée ;
il ne faut pas leur demander cette inspection des choses
lace à face et cœur à cœur, qui seule est la caractéristique
de toute bonne pensée en tous temps ; ils vivent, comme
dit Carlyle, dans les hypothèses insincères, les plausibilités,
les ouï-dire. Ils estiment que la religion, par exemple, vaut
mieux que l’irréligion, mais leur âme n'est pas pleine de
l’idce de Dieu.
Car le grand homme n'est pas un homme comblé de
dons extraordinaires, c’est un homme ordinaire qui veut
résolument accomplir tout ce que Dieu attend de lui ; il
sait qu’il y a une volonté divine, une idée de Dieu sur le
monde, et il s'efforce simplement, ingénument, de corres¬
pondre à cette idée. L'être qui a cette conception est fort ;
tous les Mackau 1 de la Chambre ont beau le happer dans
les couloirs et lui dire : « Prenez bien garde ! Et patati, et
patata... » Il passe en répondant civilement : « Bonjour,
Mackau ! Faites votre petite cuisine à votre aise... Moi, je
vais remplir ma mission. »
Quel était donc le plan des hommes de l’Ordre
moral ? Ou, pour mieux dire, avaient-ils un plan ?
Non, pas un plan, mais un si grand nombre de combi¬
naisons et d’intrigues, qu’elles donneraient l’illusion
d’une politique — et même perfide — si l'expérience
n’avait démontré maintes fois, depuis, l’invraisem¬
blance d'une telle hypothèse. Le cardinal de Retz, un
Saint-Simon, et si près de nous, un Balzac ou un
Veuillot, ont exprimé la même surprise en face de cc
phénomène social : l'impuissance brouillonne des
honnêtes gens, l’étonnante duperie qui, d’invocateurs
ou de prêcheurs du mieux, les fait incessamment ser¬
viteurs du pire, par une sorte d âpre et comique fata¬
lité. Balzac seul, qu’une certaine grossièreté de nature
préserve des élégants contresens à l’usage des mora¬
listes mondains, et qui va toujours droit devant lui,
avec sa force de lion, semble avoir entrevu au moins
l’une des solutions de ce problème de psychologie :
1. Baron de Mackau. chef du parti conservateur.
Le maréchal Gribouille
95
I éducation religieuse ne saurait transformer à coup
sûr une âme médiocre. Trop souvent elle n’y fonde
l ien, n'imprime en elle, comme au fer rouge, que la
terreur de la mort, du Jugement, de l’Enfer, et cette
dévotion superstitieuse, à peine supérieure au
fétichisme des sauvages, qui dispense d’agir, au sens
surnaturel, c'est-à-dire d’aimer.
De tous les enseignements de l’Église — dit très bien
Drumont —, ils n’ont guère retenu que la peur de l'Enfer,
qui subsiste en eux comme ces terreurs nerveuses de l'ado¬
lescence qu'un homme n’oublie jamais complètement ;
vers Pâques, cette pensée du diable les travaille, elle les
tracasse dans leurs plaisirs, et ils vont se confesser... Ils
sont tous un peu pareils à ce marquis de Créquy dont
parlait Rivarol : « Ils ne croient pas en Dieu, ils craignent
en Dieu. »
Non pas, sans doute, qu’un tel résultat soit négli¬
geable, ou ne puisse être cherché, faute de mieux,
mais le déracinement des vices par la crainte, qui
laisse à vif les plaies de lame, risque de faire ces
hommes inhumains, d'une frivolité inhumaine,
dépouillés avec leurs passions de toute puissance
créatrice, en proie à toutes les furies de la vanité.
L’illusion des misérables qui croient se mettre au
plus profond de la médiocrité à l’abri des fautes
dites mortelles, seules définies, seules redoutées, est
assurément l’une des plus tragiques méprises de la
vie intérieure : au-dessus de ces destins avortés
retentit le glapissement des démons, la joie même
de Satan, énorme et noire.
Mais, je vous le demande, à quoi bon ? A quoi
bon prodiguer ces évidences aux imbéciles ? Quel¬
ques hommes de notre génération, échappés par
malchance à la dernière guerre, ont assez vécu pour
voir, avec stupeur, puis avec révolte, et enfin avec
désespoir, certaines collusions barbares qu’on a cru
résumer d’un mot, dont nous restons seuls à sentir
laitière ironie : la Primauté du Spirituel.
96
Démission de la France
11 est probable que les législateurs de l'Assemblée
nationale n'eussent demandé qu’à vivre au chaud
dans leur médiocrité confortable, mais la démangeai¬
son de leur amour-propre ne leur permit pas de rester
tranquilles. En se grattant, ils se découvrirent à leur
insu, montrèrent le grain de leur peau. En somme,
aucun d entre eux n'avait jamais voulu sérieusement
ce qu’il prétendait vouloir, mais chacun n était pas
éloigné de croire à la sincérité du voisin, par un phé¬
nomène assez banal, qui assure parfois le triomphe
provisoire des honnêtes gens. Aussi, lorsque après
l'entrevue de Frohsdorf, qui marque l’adhésion solen¬
nelle du comte de Paris et de sa maison au principe
de la légitimité, la restauration du comte de Cham¬
bord parut certaine — tout Paris put aller voir, chez
Binder, les carrosses du prochain sacre — l'inventeur
de la République conservatrice, le bonhomme Thiers,
retrouva les grimaces de sa jeunesse pour flétrir « une
entreprise » qui menaçait « les droits de la France et
les principes sacrés de 89 ». Les orléanistes rappelè¬
rent sournoisement la phrase célèbre du testament de
Ferdinand d’Orléans, propre père du comte de Paris :
« Je désire que mon fils soit avant tout le serviteur
passionné et exclusif de la France et de la Révolu¬
tion », tandis qu'ils faisaient soutenir à chaque nou¬
velle menace de crise, réelle ou prétendue, la candida¬
ture du duc d'Aumale et que les bonapartistes,
partagés entre Jérôme et Rouher, reprenaient le pro¬
jet d’une gigantesque alliance des droites, qui eût
sans doute éternisé le statu quo . Seuls, entre des mes¬
sieurs si occupés, les républicains cléricaux erraient
tristement à la recherche d’une espèce de pensée. On
les voyait ruminer, entre des mandibules flétries, leur
vieux rêve d'une république sacristaine, administrée
par les prêtres, qui mettrait au service de la seule
humanité — bien — pensante une gendarmerie
céleste et supplémentaire, les dispensant ici-bas de
tout souci national, en leur assurant la gloire et les
projets de l’autre monde.
Un court moment, d'ailleurs, cette république parut
réalisée en fait. Avec l'extraordinaire manque de
Le maréchal Gribouille
97
mesure qui semble marquer toute initiative du clergé
dans les affaires de l'État, passant du soumissionisme
le plus chaleureux, le plus embarrassant aussi pour
ceux-là mêmes qui en sont bénéficiaires, à la
conscience exaltée, frénétique de sa puissance et de
ses droits, prêtres, évêques et dévots multiplièrent à
travers le pays des démonstrations qui ressemblaient
trop à des revanches — et à la pire espèce de revan¬
che, celle qui humilie l'adversaire sans le désarmer 1 .
A Lourdes, à La Salette, à Pontmain, à Paray-le-
Monial, au mont Saint-Michel, à Sainte-Anne-d'Au-
rav, à Saint-Martin-de-Tours, à Chartres, on vit se
succéder ces pèlerinages d’expiation qui sollicitaient
la pitié de Dieu en faveur de la France vaincue, cou¬
pable — comme voulait bien l’écrire alors Relier,
dans son rapport sur l'érection de la basilique de
Montmartre — « de crimes qui ont mis le comble à
nos douleurs ». Nul doute que la Prusse, ainsi réhabi¬
litée par une victoire logiquement aussi providentielle
que notre défaite, n'ait vu avec joie, ou peut-être
entretenu, le naïf échauffement d’une poignée de
dévots et de dévotes acharnés à faire à notre malheu¬
reux pays la réputation, qu’il a gardée, d’une sorte de
gigantesque Babylone inépuisable en blasphèmes et
en stupres. Du moins eût-on mieux agi envers le
vaincu en attendant qu'il eût relevé scs mines et fini
d'enterrer ses morts. Il est vrai que quelques années
plus tard, la franc-maçonnerie triomphante avant de
nouveau rempli les coffres des banques et consolidé
le régime, le même clergé, probablement convaincu
par ce signe évident des faveurs d'en haut, s’est fait
républicain.
Ne l'était-il pas déjà, et peut-être à son insu ? Car
le goût un peu pervers, féminin, des solutions ingé¬
nieuses et provisoires, instables, des succès bruyants,
éphémères, tout en paroles creuses, — dans ce stvle
impayable de réunions ecclésiastiques où les envies,
I. Le gendre de Montalembert, le vicomte de Meaux, écrit, dans ses Sou -
venirs politiques : « L’opinion aurait eu besoin d’être ménagée, tout au
contraire les organes du clergé ne cessaient de l'irriter comme à plaisir. »
98
Démission de la France
les rancunes, les ambitions, les inimitiés secrètes sont
comme noyées dans un sirop d’adulations fades,
écœurantes, relevées du latin des pions — pour tout
dire enfin, ce génie de la facilité, qui distingue le prê¬
tre médiocre, procède de l'esprit démagogique, ne se
déploie jamais plus heureusement que dans les cou¬
lisses des partis... Au fond, les presbytères n'eussent
rien souhaité de mieux que cette république de biblio¬
thèque Rose, présidée par un maréchal qui fait pouf-
pouf dans sa moustache pour effrayer les commu¬
nards. mais tient sagement sa place au banc d’œuvre.
Et même, à 1 exemple de beaucoup d'imprcvovants
qui vivent sur l’immédiat, on les vit exploiter leur
chance avec la hâte et le sans-gêne du parvenu. Pour
ne citer qu'un exemple, le préfet du Rhône avant
décidé que les convois civils ne pourraient se rendre
au cimetière qu a six heures du matin en été, à sept
en hiver, et par le plus court chemin, l’Assemblée
approuva la mesure par 415 voix contre 250, aux
applaudissements de la presse gouvernementale. Jus¬
tifié ou non, Je succès d'une telle politique suppose à
la tête de l’État un chef plus efficace qu'un simple
fauteuil recouvert de damas de Lyon, même avec
(uniforme d’un militaire dessus.
* *
V
A la différence des hommes de gauche, toujours
rustres, qui jettent aussitôt la main au plat, se parta¬
gent les morceaux, le conservateur pille discrètement
le buffet, s'en va d'un pas solennel, sous les regards
déférents des serveurs, croquer son butin dans une
embrasure, et il se garderait bien d’essuyer sa mous¬
tache aux rideaux. En 1875, cette espèce crut un
moment que la monarchie serait un buffet très conve¬
nable, avec sa vieille argenterie aux armes de France
et le maître d'hôtel en habit noir, barré du grand cor¬
don du Saint-Esprit, sous les traits d’Henri V, comte
de Chambord. A quoi bon s'embarrasser des préfé¬
rences de chacun, pourv u qu’on trouve dans la garni-
I# maréchal Cri houille
99
lure de quoi satisfaire tous les appétits? Et quelle
obéissance n'est-on pas en droit d’exiger d’un monar¬
que instruit par l’expérience des révolutions,
trop heureux déchanger une pauvre maison de cam¬
pagne étrangère contre les palais nationaux et l’agréa¬
ble société des gens du monde ? Au cas d’ailleurs que
le prétendant s’aviserait d'exiger, par convenance, des
satisfactions de pure forme, ils se chargeraient de l’en
combler, ils ne demandaient, mon Dieu ! qu'à mentir.
C’est alors qu’une parole royale eut ceci de scanda¬
leux quelle rendit d’un coup tout mensonge ineffi¬
cace, et même un peu ridicule. Us la tinrent, à l’unani¬
mité, pour un impardonnable manque de tact.
Si les monarchistes avaient voulu la monarchie, ils
l’eussent faite, au besoin par un coup d État. Une vio¬
lence de pure forme n’eût pas dû coûter beaucoup à
la conscience des vainqueurs de la Commune, mais
les mêmes généraux à tête de femelle hypocondre qui,
sur un mot d'encouragement du bonhomme Thiers,
avaient trempe hardiment leurs culottes jusqu’à la
braguette dans le sang français, pâlirent à la pensée
d’imposer au pays, du moins jusqu’à la mort sans
doute prochaine d’un vieillard fidèle à sa maison, le
drapeau qui avait été celui de Henri IV. « S'ils refu¬
sent de se compromettre avec moi, disait le préten¬
dant de ses propres amis, que veulent-ils que je fasse
tout seul ? » Et il ajoutait : « Je n’ai donc ni sacrifice
à faire, ni conditions à recevoir. J'attends peu de la
justice des hommes, et beaucoup de la justice de
Dieu. » Car la monarchie n’a pas, comme la républi¬
que ou l’empire, la ressource de céder sur les princi¬
pes en se vengeant sur les hommes : un roi concilia¬
teur, dans la mesure même où il entend ménager les
personnes par un juste oubli des querelles du passé,
ne saurait se permettre un geste équivoque, exécuté
sous la menace, et d’ailleurs attendu, escompté
depuis des mois par l’adversaire. On oublie trop que,
quoi que pût faire le prince, la question du drapeau
était posée devant l’opinion, que celle-ci attendait le
choix du prétendant avec une curiosité déjà malveil¬
lante.
100
Démission de la France
Cette autre révolution pour rire du Seize-Mai eut
un résultat déplorable, dont les conséquences n'appa¬
rurent clairement que beaucoup plus lard : elle ridi¬
culisa les militaires dans la personne du chef de
1 Etat. Sans doute la sensibilité française eût supporté
à merveille, une fois de plus, l’antique spectacle des
gens de bien rossés par Guignol ; car c’est réellement
à Guignol que fait penser le vainqueur de l’Ordre
moral, un Gambetta, l’aventurier subtil, à la langue
dorée, câlin comme un Grec, aimé des femmes,
expert en bonnes et cruelles malices, avec ses yeux
magnifiques de joueur de bonneteau, l’un fulgurant,
1 autre glacé, son cigare puant, sa redingote couverte
de taches et ses ongles noirs, d'ailleurs plus jovial que
pervers, fait pour tirer la langue au curé, au notaire,
au gendarme, ne tenant lui-même à rien, sans tradi¬
tions ni ancêtres, l’homme dont Drumont disait :
« Gambetta ne naît pas de parents étrangers, car
somme toute, être étranger dans un pays, c’est avoir
une patrie quelque part : il a pour générateurs des
forains ! » Mais la faillite de l’Ordre moral fut d’abord
et profondément une faillite militaire, la première de
nos faillites militaires, avant Boulanger, avant Drey¬
fus, une des plus affreuses déceptions du cœur fran¬
çais, A l'instant, nul ne comprit la gravité d'une telle
blessure — nul peut-être, sinon le futur auteur de La
Dernière Bataille qui portait déjà, dans sa solide tête
celte, un des plus beaux chapitres de son livre.
Au fond, l’esprit révolutionnaire avait moins
conquis que frappé dune sorte d’inhibition, sidéré
1 intelligence française. Une propagande inouïe,
menée par les ordinaires brasseurs d’opinion, jour¬
nalistes, romanciers, cabotins, poètes, l’emportait
désormais sans combat, par la toute-puissance de ses
clameurs et de ses huées. Qui eût osé s’avouer réac¬
tionnaire ? Mais pour détaché qu’il fût de son passé,
le petit citoyen français, dans sa vie publique devenue
si médiocre, gardait secrètement la nostalgie d’une
certaine grandeur oubliée. La tyrannie, le despotisme
lui apparaissaient comme la rançon d’une telle gran¬
deur, et il eût pensé la payer trop cher à ce prix. Mais
Le maréchal Gribouille
101
semblable à beaucoup d'autres rêveurs, qui rassasient
de Fumée la part la plus haute de leur être, il chéris¬
sait dans son armée le seul legs vivant du passé, le
passé vivant, tout le romanesque de l'histoire mis à
sa portée, non pas seulement toléré, mais entretenu
aux frais de la démocratie, en attendant lere de la
paix universelle et la fraternité des peuples. Ainsi, par
un atroce malentendu, la France, à chaque nouvelle
crise nationale, se retourna vers son armée comme si
elle en avait cm appeler du même coup à la vieille
tradition politique dont elle avait jadis tiré sa force,
et qui lui paraissait incarnée en ces guerriers à mous¬
taches ou à barbiches, qu’elle croyait de bronze.
Or le militaire moderne est moins qu’aucun autre
un homme d'Ancien Régime. À vrai dire, il n’est
l’homme d’aucun régime : la conception napoléo¬
nienne de la guerre en a fait un transmetteur
d’ordres, sans responsabilité, auquel il suffit d’avoir
de bonnes jambes, des nerfs à l’épreuve, une intelli¬
gence moyenne, et la passion de l’avancement, com¬
mune à tous les fonctionnaires. C’étaient les venus
qu’on exigeait jadis des bas-officiers : elles suffisent
aujourd’hui à faire des généraux ou même des géné¬
raux en chef, que personne ne s’aviserait d’ailleurs
sérieusement de comparer à Turenne ou au maréchal
de Saxe. Nul ne doute, au contraire, qu’ils n'eussent
fait dans l'administration d’excellents percepteurs, de
bons employés du Trésor — ou même des curés de
grande paroisse ou des évêques dociles. Qu’importe !
le bon public ne veut rien entendre. Il oublie que le
ministre a choisi lui-meme scs officiers supérieurs,
qu'il sait leur poids. Il poursuit son rêve un peu niais,
mais si touchant, dès que les affaires vont mal, de
lâcher aux trousses de ce ministre tel ou tel dur-à-
cuire dont le jeu de prunelles lui a paru irrésistible.
Le dur-à-cuire proteste de son loyalisme républicain,
s’efforce de donner à ses traits martiaux une expres¬
sion pacifique, et poussé à bout, rosserait bien, s'il
l’osait, le pékin provocateur. Dix fois, en quarante
années de conquête radicale, la même farce s'est
jouée, avec le même âpre comique, sous le regard
102
Démission de la France
uai quoi s du politicien. Le badaud v revenait encore
<< üue voiliez-vous, aurait-il pu répondre, c'est plus
tort que moi, monsieur, c’est le tambour. — Les
lapins aussi jouent du tambour », disait Svveton, avec
son dur mépris de vrai carnassier pour les bêtes
domestiques.
Aussi la conspiration gambettiste put prendre son
temps, n intervint qu'à coup sûr, découvrant avec
beaucoup de finesse el d a-propos, à chaque occasion
favorable, 1 adversaire hors d'haleine pour que le pays
e vu mieux s’agiter dans les ridicules convulsions de
I impuissance. Incapable d'aucune pensée politique,
sans volonté et sans doctrine, l’ancienne majorité
devenue de jour en jour une minorité, s était jetée
tout entière aux bras des prêtres, s’v cramponnait
avec la furie du désespoir. Il n’est pas plus facile à
tromper que les gens d’Eglisc : leur duplicité préten¬
due nest presque toujours que l’effet de l’étonnante
disproportion entre leurs prétentions réelles, généra¬
lement modestes, ou même humbles, et le "ton de
1 éloquence de chaire. Les hommes du Seize-Mai pri¬
rent cette éloquence à la lettre. La violence de la cam¬
pagne ultramontaine fut telle que le comte de Cham¬
bord crut nécessaire d'intervenir, et écrivit aux
comités royalistes de province : « Nul ne doutera que
je ne sois disposé à laisser à l’Église la liberté qui lui
appartient et qui lui est nécessaire pour le gouverne¬
ment des choses spirituelles. Mais le clergé ne saurait
éviter avec trop de soin de s’immiscer dans les affai-
res qui sont du ressort de l’autorité temporelle. »
llelas ! le tort du clergé n’était que de prendre au
seneux un Fourtou, comme il prendra au sérieux
qudques années plus tard, M. Waldeck-Rousseau.
Déjà I autorité temporelle qui semblait ainsi se don¬
ner, s abandonnait elle-même, refusait de se défen¬
dre, ou tout à coup éclatait en vaines fureurs accueil¬
lies par les sourires du centre et les rires méprisants
de 1 extrême gauche. Enfin la dissolution fut pronon¬
cée le 22 juin 1877. La campagne électorale commen¬
çait, qui devait s’achever en désastre, parce quelle
allait être conduite sans audace par des hommes sans
I^e maréchal Gribouille
103
loi, de ces hommes qui, selon le mot célèbre de Gui¬
zot, s’imaginent avoir agi quand ils ont parlé.
Des deux chefs du Seize-Mai, écrit Drurnont. le plus dis¬
posé à sacrifier sa vie eût été certainement le duc de Bro-
glie, mais il était gêné par les habitudes d'un tempérament
tout littéraire, par cette perpétuelle hésitation d’esprit qui
rend les hommes de 1 école liberale impropres à une déter¬
mination virile. Fourtou, pur Gascon, vrai capitan de
comédie ; était avec plus de rouerie, le modèle de Sulpice
Vaudrey, de Monsieur le Ministre, le provincial corrompu
par la vie de Paris ; il ne profita de son passage au minis¬
tère que pour « s’en mettre jusque-là ». Le duc de Broglie
était timoré comme un parlementaire, l'autre poltron
comme la lune; le premier avait peur d’endommager sa
doctrine, le second tremblait de compromettre sa peau.
Toutes les fois qu’il fallut agir ou qu’on leur proposa
d’agir pour eux, les hommes du Seize-Mai reculèrent.
M. Oscar de Vallée me racontait à ce sujet un détail qui a
son intérêt. On avait annoncé dans Le Français sa nomina¬
tion comme procureur général à la Cour' de Paris. « Je suis
prêt à accepter, dit-il à maître Brunet, mais je vous pré¬
viens que mon premier acte de magistrat sera de faire arrê¬
ter M. Gambetta et son fameux comité. »
Le gouvernement ne pensait guère à cela. Ces prétendus
catholiques, que nous avons vus si durs pour les pauvres
diables de la Commune, tremblaient devant cet Italien fac¬
tieux.
Évidemment, avec de tels chefs, la partie était per¬
due au Parlement. Restait le prestige du maréchal.
Ce prestige n avait été qu a peine entamé à Sedan.
Le souvenir de Malakoff effaçait tout. Jusque dans
les plus sauvages bourgades, l’imagerie d’Épinal avait
rendu populaire la silhouette un peu étriquée de ce
général au visage plat et tourmenté, à la moustache
grognonne, qui, l’index tendu vers le bout verni de sa
chaussure, déclare à l’Histoire « J’v suis. j’y reste ». —
« Il y est, il y restera », pensait plus d’un électeur
républicain avec un petit frisson. « On verra bien —
ricanait le politicien dans la coulisse : pourvu seule¬
ment qu’ils le montrent ! Ce pays ne sera pas à nous
avant que nous ne layons dégoûté des militaires. »
104
Démission de la France
Ils le montrèrent. — Ce malheureux, qui eût pu être
Cromwell ou Monk, nourrissant encore on ne sait
quelle illusion sénile, accepta de promener de ville en
ville son infortune, récitant comme un écolier la
leçon de Fourtou, tantôt gauchement conciliateur, ou
sacrant au commandement. À Bourges, il balbutie :
« On accuse mes intentions, on dénature mes actes.
On parle de relations extérieures compromises, de
constitution violée, de liberté de conscience mena¬
cée ; on est allé jusqua évoquer le fantôme de je ne
sais quel retour aux abus de l'ancien régime, de je ne
sais quelle influence occulte qu'on a appelée le gou¬
vernement des prêtres... Brouf... brouf... sacrebleu...
Ce sont autant de calomnies... » À Évreux, à Caen, à
Compiègne, à Cherbourg, à Périgueux, à Poitiers,’ à
Tours, il répète les mêmes vagues propos, la main sur
la couture du pantalon. Il faut lire dans le livre de
Blowitz, l'effroyable récit de la visite à Bordeaux :
« La promenade à travers la ville fut un véritable cal¬
vaire et sans cesse la foule hurlante enfonçait quelque
nouvelle couronne d'épines sur le front ruisselant du
maréchal. Des rangs épais se formaient le long des
mes et des trottoirs que les troupes avaient peine à
contenir. Ceux qui étaient au premier rang avaient
ucs immortelles à la boutonnière, les autres agitaient
des petits drapeaux rouges et tous, se bousculant sur
le passage du président, hurlaient à qui mieux mieux :
Vive la République !" Des gamins, déjouant et défiant
la surveillance de la police, se hissaient le long des
réverbères, s'y tenaient accrochés, guettaient lc'pas-
sage des voitures et à l'instant précis où le maréchal
passait près d'eux, de réverbère en réverbère, avec la
souplesse des serpents, se maintenant par les pieds
aux barres d'échelle, ils se laissaient littéralement
choir dans la voiture, et leur figure contre la sienne
de toute la force de leurs voix aigres et stridentes
hurlaient leur éternel : "Vive la République !" à la face
enflammée de colère du noble soldat. Le maréchal,
pendant ce temps, faisait le geste à la fois pénible et
comique d un homme qui, du revers de sa main,
cherche à se débarrasser des moustiques, et puis, la
Le maréchal Gribouille
105
bouche serrée, il s’épongeait le front et détournait les
yeux de ht foule implacable et gouailleuse. »
Si dégoûtante que soit une telle image, car même
après quarante années, il semble quelle n’ait rien
perdu de sa virulence, quelle ait gardé cette même
odeur fade, écœurante, qui soulevait de joie les
voyous bordelais, un Français d'aujourd'hui n’en
détournera pas aisément son regard. Ce maréchal
congestionné sous les huées avec son escorte de
parlementaires en redingote, c'est le même qui pré-
lendait gravement qu’à la seule vue du drapeau de la
monarchie, les chassepots partiraient tout seuls. Mais
il n’a rien à craindre aujourd'hui de pareil, il n'es¬
suiera que les crachats. Une fois de plus le pays qui
s est laissé prendre de force par les Bonaparte, sans
garder trop longtemps rancune à ses vainqueurs,
refuse d’être roulé par les diplomates : il arrose de
salive l'homme qui, le moment venu, n’a pas ose cou¬
rir son risque, et trottine maintenant derrière l'Occa¬
sion, de ses pieds goutteux, son ridicule chapeau haut
de forme à la main et sa vieille bouche en tirelire.
Et sans doute il paraîtrait moins cruel de fermer ici
les yeux, de laisser en paix les pauvres morts, à pré¬
sent délivrés de leurs péchés. Seulement, c'est nous
qui portons désormais le poids de leurs péchés —
nous-mêmes, hélas ! A quoi bon, dès lors, cacher aux
jeunes Français le secret de nos misères ? Une littéra¬
ture aussi impudente que niaise continue d’entretenir
parmi les élèves de nos écoles libres, l’illusion sacri¬
lège d’une France, d’un peuple français donnant régu¬
lièrement, au cours d’un demi-siècle, la préférence
aux pires, et repoussant avec une haine incompréhen¬
sible d'honnêtes gens qui sont, par définition, le
modèle de toutes les vertus. Heureusement, la vérité
est plus simple, et nous la verrons surgir peu à peu,
du simple exposé des faits. Ces honnêtes gens étaient
des pleutres.
Qu’ils l’aient été, soit ! Leur erreur fut seulement
d’espérer que ça ne se verrait pas — qu’ils effaceraient
cette pleutrerie à force de hauteur et de dignité. À
106
Démission de la France
chaque concession nouvelle laite à l’adversaire, les
malheureux serraient d'un cran leur faux col, allon¬
geaient le pan de leur redingote jusqu’à marcher des¬
sus. En vain. L’homme de gauche, lui, du moins, le
« radical », a travers tant de conjonctures, parfois
graves, quelquefois désespérées, n’a guère varié
depuis les derniers jours de l'Empire. Même animal
sommaire, anticlérical tapageur, antimilitariste sour¬
nois, avec les rondeurs, les finasseries de l'avoué de
province, un fond d’amoralisme jovial que tempère le
respect de la Loi. Le peuple lui sait gré de rester tel
quel, il trouve à sa convenance ce progrès démocrati¬
que, dont I idéal enflamme les cœurs sans rien chan¬
ger au train ordinaire de la vie, aux habitudes d'un
chacun. Tandis qu'avec ces sacrés honnêtes gens, sait-
on jamais ? À toutes les questions qu’on pose, ils font
la réponse dilatoire chère aux enfants : «Républi¬
cain ? Autant que vous ! — Démocrate ? Autant que
vous ! — Socialiste ? Autant que vous ! — Cléri¬
cal ?... » Ils se taisent aussitôt, bégayent de vagues
excuses, parlent du respect des consciences, des
droits de l'homme, des horreurs abolies de l’Inquisi¬
tion, arborent comme un pavillon ce livide sourire de
Jean-Fesse à quoi se reconnaît le catholique honteux,
acculé à un oui ou à un non, et qui se demande :
« Mon curé m'a permis toutes les concessions. Mais
puis-jc aussi concéder Dieu ? »
« Où me mène-t-il ? se demande l'électeur. — Que
me veut-on ? » Car il pardonnerait aisément à quel¬
que grosse ambition mieux nourrie, mieux colorée,
solide. D’une espèce à lui connue, familière... Que ces
beaux messieurs bien-pensants souhaitent d'être élus
a n importe quel prix, bon ! il n’y a que les honteux
qui perdent. Mais leur satané langage bien-pensant
en impose^ même aux sceptiques. Nul n'ignore
parbleu, qu’un programme est un programme — une
manière de marchandage — qui a sa tradition, ses
réglés strictes, immuables, ses formules dépouillées
Par I usage de leur sens originel, où l'homme raison-
nable ne trouvera néanmoins rien à reprendre, parce
Qu il sait que le mot le plus simple a ses dangers, ne
IjC maréchal Gribouille
107
devient inoffensif qu'à la longue, et qu’en politique
comme en chicane toute innovation de langage est un
péril certain. D’où vient donc qu’en telle matière une
certaine espèce de candidats manquent aux règles du
jeu, introduisent par fraude dans le vocabulaire tradi¬
tionnel les mots réservés, les mots sacrés, qui ne ser¬
vent que dans les conjonctures extrêmes de la vie, aux
baptêmes, aux mariages, et aux enterrements, comme
si la toute-puissance même de Dieu dût intervenir, à
chaque législature, contre le vétérinaire Jolibois, radi¬
cal en faveur, du notaire Biaise, républicain modéré ?
« La politique, c’est donc si grave ? » se demande avec
angoisse le citoyen devant son pot de bière. Mais il se
souvient que le notaire Biaise, vieux routier, candidat
perpétuel, aujourd’hui effondré par les ans, fut légiti¬
miste vers 1875, rallié en 80, conservateur jusqu’en
95, libéral vers 1900, puis progressiste, pour finir en
un dernier galop de ses pauvres jambes bientôt cente¬
naires, et avec une suprême bénédiction de l’archevê¬
que, démocrate, et même démocrate-populaire, par
un hideux pléonasme, la trouvaille presque géniale
d’une démagogie délirante. Alors à quoi bon tant de
façons, d’yeux en coulisse, de larmoiements et de gri¬
maces? Depuis un demi-siècle on entend le
bonhomme jurer qu’il détient la vérité politique, avec
la garantie du gendarme et du curé, mais sa vérité
mue tous les quatre ans, change de peau. D’ailleurs
Biaise ou Jolibois, Jolibois ou Biaise, tous deux sau¬
veurs du peuple à leurs moments perdus, n’ont jamais
passé pour négliger le soin de leurs propres affaires.
Seulement le premier l’avoue avec rondeur, le second
jure qu’il mourra sur la brèche, et le bulletin parois¬
sial compare ce lutteur octogénaire, ce champion de
Dieu et de l’Église à Pierre l’Ermite ou à Godefroy de
Bouillon... Que voulez-vous ? L’électeur est générale¬
ment un citoyen modeste qui trouve les héros
gênants, surtout lorsqu’il les voit de trop près. « On
ne m’aura pas », se dit-il.
Ainsi la faillite de la République conservatrice mar¬
que une date. La lutte menée par les débris du parti
conservateur perdra de plus en plus le caractère d’une
108 Démission de la France
lutte politique pour prendre celui dune véritable
guerre de religion, que le clergé prétendra conduire
selon ses méthodes, c'est-à-dire avec l’opportunisme
un peu naïf de gens dressés à la discipline des sémi¬
naires. Une si lamentable indifférence à la doctrine,
au programme, aux conditions positives de l’ordre
qu’on se proposait de maintenir ou de restaurer, le
sacrifice délibéré, presque cynique, des principes,
dans l’espérance toujours déçue de l’emporter peu à
peu, graduellement, sans risque, par une soi*te d’in¬
filtration sournoise — calcul enfantin aisément
déjoué — n’aura pour résultat que de discréditer poli¬
tiquement les hommes de droite. Le pays commen¬
cera d’observer avec une juste méfiance des candidats
caméléons, aux étiquettes interchangeables, et bien¬
tôt ne voudra voir, dans leur excessive, leur para¬
doxale complaisance politique, qu'un piège tendu à
sa candeur par des intermédiaires suspects dont les
desseins lui restent obscurs.
Si l’œuvre d’Édouard Drumont risque aujourd'hui
d’être entendue à contresens, c’est qu’on y cherche
trop souvent un enseignement direct, une doctrine
positive au lieu de s’efforcer de la voir dans son
ensemble, et pour ainsi dire dans le rythme et le
mouvement de l'angoisse dont elle est née, ainsi
qu'une expérience tragique, la somme des décep¬
tions d’un cœur français. Le futur chef de l’antisémi¬
tisme n’cût sans doute jamais écrit La France juive,
s'il n’avait d’abord, avec une attention magistrale,
éprouvé la solidité, la force de résistance d'un corps
social dont l’apparente prospérité excitait encore
l’envie. Nous le comparerons à l’un de ces vieux
entrepreneurs de villages, qu’on voit ramper à tra¬
vers les charpentes, avec leur habit de velours et
leurs gros souliers, auscultant chaque poutre d'un
coup sec de leur doigt spatulé, noirci, énorme, puis
approchant du bois suspect une oreille aussi fine
que celle d'un médecin. En son for intérieur, pres¬
que à son insu, il a souhaité la Restauration, qu’il
se figurait à sa manière, un peu naïvement, ainsi
Le maréchal Gribouille
109
qu'une belle légende à mettre en image, pour les
petits Drumont de l’avenir.
Si le maréchal avait été de la race de ces militai¬
res francs, joviaux et ronds d’autrefois, il aurait parfaite¬
ment compris que le comte de Chambord était de ces
hommes qu'il faut jeter à l’eau pour les décider à nager,
il lui aurait donné rendez-vous, il l’aurait invité à déjeu¬
ner, il lui aurait fait boire un verre de champagne à la
santé du vieux pays, il aurait prévenu deux ou trois régi¬
ments de cavalerie dont tous les officiers étaient ardem¬
ment légitimistes ; puis brusquement il aurait montré le
souverain aux troupes. Cette fois encore on aurait crié à
lue-tête : « Vive le roi ! » Le centre droit et le centre
gauche auraient eu beau se réunir pour paperasser pen¬
dant des heures entières dans les commissions, ils n au¬
raient rien pu contre le fait accompli. Nous aurions quel¬
ques milliards de dettes de moins aujourd'hui, et la
h rance, au lieu detre un objet de pitié pour les nations,
serait redevenue l’arbitre de l'Europe*.
Il ne pardonnera jamais aux troupes légitimistes
d’avoir an jour décisif, selon le mot terrible de Villiers
de Llsle-Adam, manqué d’imprudence. Il sera sans
pitié, notamment, pour le général de Charcttc
« autour duquel on organise une espèce de légende,
de fiction journalistique capable de donner satisfac¬
tion à l’héroïsme velléitaire qui est encore sinon dans
les âmes, du moins dans les imaginations ». Il voit en
lui avec la rage aveugle de l’espérance déçue « le faux
insurge, le révolté pacifique qui est toujours sur le
point de partir et qui ne part jamais ». Si cruelle que
soit une telle page, il est impossible de ne pas la citer
tout entière parce quelle exprime, avec une lucidité
vraiment terrible, presque atroce, la désillusion d’un
certain nombre de Français de bonne volonté, aux
yeux desquels le prestige militaire de l’ancienne
noblesse restait intact, et qu’un geste héroïque eût
rallié, qu’ils attendirent vingt ans.
!. Im France juive, VI.
110
Démission de la France
Je me haie de dire qu’au jugement de tous ceux qui l'ont
vu au feu, Charette est un des plus braves officiers qui
soient... Le côté que je veux seulement peindre de lui, c'est
le côté du faux insurgé, du révolté pacifique qui, depuis
seize ans, est toujours sur le point de partir, et ne paît
jamais.
C'est là, en effet, une figure bien moderne, bien pari¬
sienne diraient les journaux boulevardiers, et tout le
monde s’emploie, comme dans un innocent complot, à ne
point la laisser dans l'ombre.
Pour Charette, le rôle d’insurgé est une sorte de situation
comme pour Anatole de la Forge le rôle d’arbitre de l’hon¬
neur. On lui ferait volontiers un service de première clans
les théâtres, et le gouvernement lui assurerait facilement
une place dans les cérémonies, comme un homme qui tient
un emploi spécial, qui est le chef incontesté des insurgés
vendéens. On est habitué à voir sur lui, à dates à peu près
fixes, des articles qui varient peu. Il marie ses filles et l’on
déploie à cette occasion la bannière de Patay ; il joue chez
lui, en famille. « la jolie saynète de Verconsin » : À la porte !
Il réunit ses zouaves à la Basse-Motte, ou bien il les pro¬
mène, à travers les méandres de la Seine, sur un bateau à
vapeur : l^e Touriste ; ainsi que fit Marie Colombier pour
fêter le succès de la « plus belle femme de Paris ». La
presse annonce la saynète, le banquet, la promenade avec
un petit air de clairon, le clairon de la Pcnissière.
Tout le monde est content. Les zouaves pontificaux
sont heureux d’avoir une allure un peu héroïque avec un
chef qui est un homme très brave, et en même temps ils
savent gré à ce chef de rie pas forcer la note. Ils bedonnent
tous plus ou moins ; ils se sont, grâce aux recommanda¬
tions du clergé, mariés presque tous avantageusement ; ils
feraient leur devoir à l'occasion, mais ils auraient éprouvé
une surprise assez désagréable si, après le déjeuner du
Touriste, Charette leur avait dit doucement, comme Napo¬
léon III à ses amis, le 1 er décembre, à onze heures : « C'est
pour demain ! »
Ce mot, il est probable, qu’à moins de circonstances
impossibles à prévoir. Charette ne le prononcera jamais.
Ajoutons qu'il lui faudrait maintenant une énergie surhu¬
maine pour le dire : il a conquis, sans avoir rien risqué,
une gloire que les plus téméraires oseurs n'ont pas eue de
leur vivant. Il aurait mené vingt ans la vie du Cabacilla,
conspiré comme Fiesquc, supporté dix fois la torture sans
rien avouer comme Carmagnola, entrepris des expéditions
Le maréchal Gribouille
111
de folle audace comme Garibaldi, passé trente-cinq ans
dans les prisons après avoir été condamné cinq fois à mort
comme Blanqui, attendu, le sourire aux lèvres, l’heure de
son exécution comme Barbes, qu'on ne parlerait pas de lui
en termes plus enthousiastes. Il jouit de ces honneurs
modestement, et il mourra nonagénaire, dans l’attitude
menaçante d’un homme qui est sur le point de s’insurger,
en disant comme Delobelle : « Je ne renonce pas ! »
Derrière le cercueil de cet homme paisible on entendra
quelques zouaves pontificaux très âgés murmurer entre
leurs dents l'appel farouche aux gars du Bocage.
« M. de Charette a dit à ceux de chez nous :
Levez-vous !
La chasse est ouverte contre les loups... »
Il serait puéril de prétendre que si Charette n'a pas agi,
c'est qu’il n'était pas assuré du succès. Ceci est un raison¬
nement de notaire ou d’homme d'affaires, ce n’est pas un
raisonnement d'insurgé. Le propre de l'insurgé, au
contraire, est de se lancer dans l’inconnu, de forcer violem¬
ment la main à la Destinée... Sans doute il est à la merci
du hasard, mais il peut aussi être servi étrangement par
ce hasard, il a des chances de renverser des gens pris à
fimproviste et qui ne sont pas sur Je même plan d’idées
que lui ; il se heurte à des résistances imprévues, mais très
souvent aussi, il rencontre des défaillances incroyables, des
affaissements inouïs, des facilités à passer sur lesquelles il
n'aurait pas osé compter; une porte de bronze, derrière
laquelle il devait y avoir des hommes prêts a se faire tuer
jusqu’au dernier, se trouve être une porte de carton, et lors¬
qu'on l’a enfoncée en pressant dessus, on aperçoit un vieux
concierge débonnaire qui vous dit : « Donnez-vous donc la
peine d’entrer. »
Pour en finir avec Mac-Mahon, il est touchant de
voir avec quelle facilité l’infortuné maréchal adopta
son nouveau rôle, méritant d’emblée, par un premier
geste qui a presque la valeur d’un symbole, le titre
d’ancêtre et de patron de ces guillotinés par persua¬
sion que la sagesse populaire nomme aussi les cocus.
Dès que la nouvelle lui panant de l’élection du vieux
Jules Grévy à la présidence, il s’empressa de se rendre
auprès de son successeur, disant aux journalistes
112
Démission de la Fronce
assemblés, avec l'énorme gravité des imbéciles :
« Messieurs, j’ai voulu être le premier à saluer le chef
de l'Etat. » — « La porte à peine fermée, dit un
témoin de cette scène, un rire général, impossible à
contenir, soulagea tous les cœurs. »
V
LA DANSE DEVANT LE BUFFET
Mais déjà, sans doute, Drumont n’était plus en
humeur de rire. Tout près de 1 âge mûr, il écrivait len¬
tement avec amour, comme on parcourt à petits pas
une allée entre les tombes, quelques-unes des pages
charmantes qu'il a rassemblées depuis sous le titre
Mon vieux Paris , chef-d’œuvre incomplet, où se déli¬
vre par à-coups, insidieusement, une des mémoires
héréditaires les plus riches qu’on ait jamais connues,
surchargée jusqu’à l’angoisse, en chapitres inégaux
dont la richesse documentaire parfois fatigue, pleins
de souvenirs, de réminiscences au second degré,
d’images doubles, cernées d’un halo, ainsi qu’une
lune polaire. Le lecteur infatigable, qui entasse des
milliers de livres dans son modeste appartement de
la aie de Grenelle, l'érudit — ou l'homme encore qui
à l’exemple de Balzac aimait à se dire docteur en psy¬
chologie sociale — se trahit dans une telle œuvre,
découvre une part de son secret. Bien naïf qui ne ver¬
rait dans sa longue rêverie qu'une évasion hors du
temps ! Quelle est émouvante, au contraire, cette
espèce de veillée funèbre de celui qui prêt à se jeter
en avant, se détourne un instant de l’ennemi qu’il a
déjà mesuré de ses yeux sans peur et jette un dernier
regard vers sa lignée !
D’ailleurs, il ne semble pas que ces promenades
parmi les ombres à travers les rues de Paris aient
114
Démission de la France
jamais interrompu tout à lait le travail intérieur d’où
va jaillir un livre farouche, un véritable cri de guerre
civile. Dégoûte par une première expérience politi-
que, le futur auteur de La France juive ne prétend plus
qu à faire, du moins en lui-même, place nette : il a
lair de reprendre ses idées une à une, d’en comparer
chaque nuance au terme du vocabulaire qui l'ex¬
prime, pour mieux relever les contradictions ou les
équivoques de tant de mots en usage, qui ne servent
que la paresse quasi mystique, la lâcheté de l'homme
moderne, sa prodigieuse indifférence au vrai. À la let¬
tre, il n’accepte réellement plus grand-chose des hom¬
mes de sa classe, ni de son temps, et bientôt, à l'heure
décisive, rayonnante de sa vie, il n’en recevra plus
rien, fera lace. Magnifique gageure que ceux de son
espèce ne peuvent tenir qu'un moment parce que l'in¬
justice, présente partout, ne fait face nulle part. Mais
celui que nous verrons aller si loin dans l'analyse
d'une certaine dégradation profonde, à peine visible
à d’autres yeux que les siens, croit encore que le mal
ne s’impose que par la force, qu'une majorité de Fran¬
çais n'endurent le joug que par lâcheté, qu’il y a dans
ce pays, enfin, selon le mot célèbre de Guizot, « plus
de servilité que de servitude ». « La Révolution, écrit-
il, a tellement avili ces hommes jadis si fiers, si jaloux
de leurs droits, si prompts â réclamer ce qui leur était
dû, qu'ils nosent même plus demander à vérifier le
texte en vertu duquel on les frappe. Ils ne regardent
pas plus les pièces de procédure que le musulman ne
regarde un firman, ils voient un griffonnage de gref¬
fier, et se prosternent dans la poussière. » Sans doute,
ils n'osent plus. Mais ils ne voudraient plus oser. Ils
ne redoutent qu’un vrai maître, capable de vouloir,
d’entreprendre, un maître au cerveau et au cœur
d homme, un maître humain. Quiconque entreprend
de les libérer, leur paraît devoir être un jour ce maî¬
tre-là, et ils sc défendent de lui avec une haine sour¬
noise, poussent tout doucement le héros dans les
filets de la Loi, se pressent pour le regarder manger
par l'idole aveugle qui, faisant elle-même le bien et le
La danse devant le buffet 115
mal, les dispense d'avoir une âme, les décharge de
i/e fardeau.
ML Maurice Talmeyr, dans un des livres si drus et
si verts 1 , où l’on retrouve le tempérament, la forte
morsure du polémiste de jadis, avec tout à coup, à
rimproviste, le sourire de mélancolie résignée des
belles vieillesses, donne du Drumont d'avant La
France juive une silhouette tracée d'un trait si vif qu’il
serait absurde d’y vouloir retoucher ou retrancher
quoi que ce soit :
Toute la presse se rendait alors chez Victor Hugo, aux
soirées de la me de Clichy, et l’un des souvenirs les plus
vivants qui m’en soient restés est celui d’un journaliste alors
peu connu, mais qui devait devenir illustre, et dont la pré¬
sence chez le grand poète occasionnait parfois des incidents
assez vifs. C était un jeune homme à barbe noire, à longs
cheveux romantiques, et dont les yeux malins brillaient
sous des lunettes pétillantes. Il publiait, dans La Liberté, des
articles de critique littéraire très remarqués par une cer¬
taine élite, et manifestait pour le Maître la plus grande
admiration, mais la plus indépendante. Il lui arrivait même
de répondre à certains mots de Victor Hugo par des protes¬
tations respectueuses, mais qui n’en soulevaient pas moins
des tollés. On s’y récriait comme à des énoimités.
« Allons, mon cher ami, linissait par dire Victor Hugo,
en lui posant paternellement la main sur l’épaule comme
pour le protéger contre les mouvements malveillants, vous
savez si je vous apprécie et si je vous aime, si je vous trouve
un noble esprit, un noble cœur... Mais le catholicisme,
voyez-vous... Mon, non, le catholicisme, rcnonccz-y !... Et
tenez., vous confessez n’être pas un catholique religieux,
iï'être qu’un catholique historique, et vous avouez ainsi par
là être dans l’erreur... Allons, rendez-vous. »>
Dm mont ne se rendait pas, se retranchait dans sa cita¬
delle catholique, se contentait, devant les bras qui se
levaient ou les voix qui s’exclamaient, de secouer sarcasti¬
quement la tête sous sa barbe et ses lunettes.
Cette citadelle n’était encore, d’ailleurs, qu’un
réduit assez peu sûr. Lauteur de La France juive
I Souvenirs de la Comédie humaine, chez Perrin.
116
Démission de la France
avouait à Talmeyr, bien des années plus tard, qu'il
n'avait longtemps connu « qu’un catholicisme céré¬
bral, un catholicisme de raison ». — « J'avais lu, dit-
il, en fait de livres impies, tout ce qu’il est possible de
lire. » A certaines lignes amères de La Fin d'un
monde, on devine que l'étude du vieux socialisme
fiançais des Constantin Pecqueur ou des Benoist-
Malon l’avait plus rapproché qu'éloigné de l’Église,
mais que les catholiques l'avaient d’abord cruelle¬
ment déconcerté, notamment par leur conception de
l'ordre dans la cité moderne, qu’une phrase vraiment
monumentale de Troplong à l’Académie des sciences
morales et politiques a défini sans doute pour l'éter¬
nité : « Au milieu de tant d’institutions qui tombent
de vieillesse, s’écriait ce magistrat plein de zèle pour
les puissants, la Propriété reste debout, assise sur la
Justice et forte par le Droit. »
Déception banale, épreuve commune à la plupart
de ceux qui naissent avec le besoin d'admirer, dont le
premier regard sur le monde fut un regard d'admira¬
tion. Qui n'a rencontré parfois, au berceau d'un petit
enfant, la flamme trop fixe de deux yeux volontaires
et purs, où brûle un présage secret ? Mais la vérité ne
prend personne aux entrailles, dédaigne d'arracher de
personne ce cri qui suit la stupeur, et qui n est pas
seulement un cri de délivrance. Car la Beauté seule,
du moins en ce monde, et si pénétrée quelle soit par
l’esprit, a cet élan de bête affamée, se jette sur nous
comme sur sa proie. La Vérité ne désire d'être admi¬
rée mais d'être cherchée, puis aimée. Si l'Église
romaine n'était qu’une institution comme les autres,
elle tirerait sa force des apparences, elle alignerait des
prestiges et des uniformes, n'ajoutant qu'un men¬
songe de plus à tant de mensonges. La curiosité s'ar¬
rête au seuil, l’admiration ne le dépasse guère, et s’en
retourne déçue. Mieux vaut mille fois, plutôt que
cette grande dame trop nerveuse, une curiosité sans
vertige qui ne se rebutera jamais tout à fait !
Drumont connut évidemment l'épreuve classique
de l’écrivain élevé hors de toute croyance, volontiers
railleur, mais qui garde au plus profond de sa sensibi-
La danse déviait le buffet
117
lité quelque chose de ce grand dogme de la Commu¬
nion des saints qui a si visiblement enivré lame
médiévale. N'ayant jamais entrevu que de loin ce que
les bulletins diocésains appellent les milieux catholi¬
ques, il s’est fait du dévot une idée à la fois injuste
et charmante, celle d'un homme un peu naïf, chaste,
d’intelligence médiocre, mal portant, mal vêtu, qui
sent le cierge, se signe au nom de Voltaire, possède
contre le diable une demi-douzaine de recettes sûres,
méticuleux avec un brin d’avarice, mais d’ailleurs
trop facile à duper pour n’être pas imaginatif et sensi¬
ble. Aux seuls mots d'enfant prodigue et de conver¬
sion, le bonhomme inondé de larmes ouvrira les bras,
tuera le veau... Si ridicule que cela paraisse, une telle
image d’Épinal est admirablement tolérée par le cer¬
veau de plus d’un professeur de scepticisme, chez qui
survit, moins rarement qu’on ne pense, dégrade jus¬
qu a n’être plus qu’une sorte de fétichisme machinal,
l’humble respect de tant de grand-mères pour tout ce
qui approche de l’autel, du curé au dernier chantre —
Et sans doute il y a Tartuffe. Mais Tartuffe est trop
complet, trop parfait, un personnage de théâtre trop
réussi, trop naturel, avec ce petit grincement de haine
vigilante où se devine l’intention de l’auteur, et ses
rancunes. En somme le monde dévot présente peu de
tartufes, ou peut-être même il n’en présente aucun,
car Tartuffe n’appartient pas plus à la médiocrité qu’il
exploite que le ver à la noix. D’ailleurs, en dépit de
l’art, l’écrivain reconnaît de loin certaines ficelles du
rôle, et il est bien improbable que le pauvre Poquelin
ait jamais arrêté un confrère sur le chemin du para¬
dis. Drumont moins que tout autre. La réalité suffit.
Car en s’approchant pour la première fois d’une
espèce d’hommes qu’il connaît mal, l’incroyant se
résignerait volontiers à la trouver ridicule. Son désir
de Dieu, s’il existe, est encore si trouble, si charnel,
qu'il accepterait même, sans trop de désespoir, de la
trouver abjecte, pareille à la peinture qu’en font les
renégats. La déception est quelle ne soit ni l'un ni
l’autre, mais d’une médiocrité si étrangement compli¬
quée, si raffinée, sous des dehors frustes, qu’elle évo-
118
Démission de la France
que la lare des très vieilles races, l'inconsciente per¬
fidie, l'impuissance sournoise et jalouse d’une classe
déchue. 11 faut beaucoup de temps, de persévérance
et d’amour pour comprendre que la grande détresse
de l'Église est justement ce maigre troupeau, tenu
rassemblé par l’habitude ou la crainte, pour qui le
divin n’est plus guère qu’une sorte d’alibi à sa paresse,
à son horreur de toute lutte virile, à son goût maladif
de subir, d’endurer, d'éprouver la force d’un maître.
Mais qui les recueillerait, sinon l'Eglise ? Elle ne solli¬
cite que les consciences, ne prétend régir qu’un
domaine intérieur où ne peut avoir accès que Dieu
seul, au lieu qu’un parti politique réclame première¬
ment des gages. Ainsi voit-on se presser autour de
l’autel, repoussant les saints sur le parvis, une foule
de malheureux qui n’y viennent chercher d’âge en âge
que le repos, des honneurs ou des rentes, incapables
de trouver ailleurs le pain de leur pauvre convoitise.
Quiconque s’étonnerait de les voir là ressemblerait
aux pharisiens sourcilleux toisant d’un regard de
dégoût le rabbi Jésus avec son escorte de béquillards,
d'aveugles, de mendiants, et probablement aussi de
simulateurs. Car l’Église n’est rien moins que le pan¬
théon des grands hommes, mais, sous la rage de la
pluie et du vent éternels, le refuge où la plus miséra¬
ble espèce vient recevoir de Dieu et de ses saints, jour
après jour, de quoi subsister, vaille que vaille, jusqu’à
l'universel pardon. Malheureusement, il suffit d'une
persécution insidieuse, larvée, telle qu’en subit le
catholicisme dans le monde depuis un siècle ou deux,
pour rendre inévitables certains marchandages qui
risquent de mettre au premier rang, sous le nom de
parti catholique et par une dégoûtante équivoque, la
part assurément la moins noble, la moins saine, la
mieux faite pour d’obscures tractations, comme la
seule menace d’une banqueroute fait surgir une nuée
de prêteurs véreux. Ce phénomène à la fois social,
politique et religieux, aujourd'hui banal, et dont les
phases successives ont littéralement épuisé l’ironie ou
le dégoût de l'observateur, a pu paraître presque nou¬
veau à la génération d’Édouard Drumont, lorsque,
La danse devant le buffet
119
iout espoir de restauration monarchiste aboli, la
déclaration de guerre du juif Gambetta au clérica¬
lisme faisait sortir de terre, tirait brutalement au jour
de blêmes et louches laces d’entremetteurs.
Nous ne faisons allusion ici, bien entendu, qu au
premier mouvement d'opinion, né des fautes du
Seize-Mai, adroitement entretenu par les futurs exé¬
cutants de la politique vaticane, contraints encore au
silence, et qui précéda de plus de dix années la
fameuse encyclique de Léon XIII. Que Drumont, dis¬
ciple de Le Play, intime ami d’Albert de Mun, sa
cervelle érudite pleine des grands souvenirs du
xm e siècle, ait cru un moment, vers 1880 ; au désinté¬
ressement politique de l’entreprise, il n’en faut pas
douter. Mais dès les premières fusces, bien avant
qu éclatât la bombe, il avait reconnu le savoir-faire
des artificiers transalpins, et en pleine explosion des
chandelles romaines, alors que les rédacteurs déchaî¬
nés de L'Univers ou de La Croix faisaient poum ! dans
l’espérance d’imiter le bruit du tonnerre, contre l’opi¬
nion même de la majorité de ses collaborateurs, et au
risque dcffrayer les abonnés républicains de La Libre
Parole, le vieux lion, incapable de rester neutre,
découvrait ses dents magnifiques et leur jetait bruta¬
lement à la figure :
Lame française sc révolte contre ce bruyant : Glona vic-
toribus ... Que nous demande d'ailleurs le pape ? Dadhérer
au régime actuel. Mais nous ne faisons que cela d adhérer !
Nous adhérons au régime des Constans, des Ferry, des
Rouvier. comme Hercule adhérait à la tunique fatale qui
lui bridait les épaules; nous adhérons comme des chiens
collés !
C’est dans cette sincérité absolue qu'il faut d ail¬
leurs chercher le secret de Drumont, la cause de son
immense et brève fortune, et comme la force d’explo¬
sion d une œuvre qui a sa part d obscur, où passent
tant dombres tragiques. L’expression populaire, au
goût ignoble, « avoir une idée », — comme on a une
maison, une vigne, un fût de vin blanc était certai-
120
Démission de la France
nement, pour ce fanatique, dénuée de sens : c était
l’idée qui le possédait, disposait de lui, comme un
suzerain de son vassal. Qu'importe d'avoir raison ? Il
faut d’abord se jeter en avant : « Retournez la situa¬
tion dans tous les sens, regardez à droite, regardez à
gauche, il est évident que le seul homme qui puisse
avoir une action quelconque est l'homme qui dit :
« Mon sacrifice est fait. Je suis prêt à tout; j'ai
regardé en face l’hypothèse suprême, la Mon ; je l’ac¬
cepte d'avance »... Seulement Drumont n'est tout de
même pas ce croisé barbu qu’un dessinateur nous
montre à la première page d'une édition populaire de
La France juive foulant aux pieds Moïse et les Tables
du Décalogue, par un blasphème niais qui mettait
hors de lui le vieux Bloy. C’est aussi un Parisien de
Paris, prompt à l'enthousiasme, incapable de pardon¬
ner une déception d’amour, lui qui pardonne pres¬
que tout.
Je suis resté longtemps étonnamment naïf ou même
gobeur, et, au fond, peu curieux, aimant la contemplation
plus que la fatigante investigation. Aussi ai-je toujours
trouvé admirable un mot de saint Thomas d'Aquin. Il était
à son travail lorsqu’un jeune frère vint lui dire : « Regardez
donc ! Un bœuf qui vole en l'air! » Le saint se met à la
fenêtre, 1 autre éclate de rire : «Comment avez-vous pu
croire cela ? — Il me semblait bien plus naturel d’admettre
qu un bœuf volât en l’air que de supposer qu'un religieux
pût mentir. »
C’est là un sentiment très parisien. Le Parisien est d'es¬
sence crédule, il se livre à tout, il croit tout, mais il sait se
reprendre. Quand il a mis l'objet en main et qu'il comprend
qu on I a bafoué, il n’est pas endormi pour se venger par le
rire de ceux qui l’ont mystifié. « Ce sont des farceurs,
pense-t-il, il faut le leur dire. »
Il allait le leur dire, en effet. Pour s’asseoir à sa
table, dans sa maison solitaire, pour écrire d’un seul
jet, d’une seule coulée d'or sombre, ce terrible et
grouillant livre, encore chaud après tant d’années, il
ne lui fallait qu’une dernière expérience, et la grotes¬
que épopée des « Décrets » allait la lui fournir. Après
La danse devant le buffet
121
la faillite de l’Opposition tout court, celle de fopposi-
lion catholique — avec les ridicules défis d’une poi¬
gnée de gens décidés d’avance à capituler, conduits
au leu par des chefs qui portaient le texte de la capi¬
tulation dans leurs poches : histoire qui. hélas ! n’est
même plus de l'Histoire, que la frivolité des protago¬
nistes, en dépit de la surhumaine dignité des princi¬
pes, a fait entrer pour jamais dans la petite histoire,
l'anecdote. Histoire qui n'aura laissé derrière clic
qu’un rcsidu de discours, une bouillie d’héroïsme ver¬
bal qui passe désormais de gencive en gencive,
change de bouche à chaque promotion d'un nouveau
chef du parti catholique, et qui lustre aujourd'hui la
muqueuse du général de Castelnau. Sans doute cette
persécution, comme tant d’autres, eût pu susciter des
héros, elle n’a malheureusement réussi qu’à déchar¬
ger les émonctoires d’une foule de palabreurs et
d’avocats, elle a littéralement vidé leurs glandes. Ainsi
lorsque les amateurs d'escargots ont fini la cueillette
de leur gibier favori, on les voit jeter dessus une poi¬
gnée de gros sel, dans l’intention de les faire dégorger.
Car la conquête juive ne serait qu’un épisode, une
des tentatives sans nombre faites au cours des siècles
contre l’unité morale de notre peuple, — ou du moins
pourrait être tenue comme telle — si l’étonnante pas¬
sivité des conquis n’annonçait un mal plus grave, plus
profond. Il est aujourd’hui trop clair que, se trouvant
tout à coup, par surprise, maîtres d'un vieux pays, le
seul de l’Europe où, sans inquisition ni bûchers, la
Réforme n'avait pu mordre, et d'ailleurs totalement
étranger par sa bonne humeur, sa joyeuse bravoure,
son idée chevaleresque de Dieu, et aussi son goût du
plaisir, à un système idéologique inspiré de l’aride, de
l’inhumaine philosophie luthérienne, et tout infecté
de moralisme genevois, les hommes de la Révolution
durent faire face à une situation presque désespérée.
Si intimidée qu’on la suppose, une nation vieille de
mille ans reste un être organisé, garde un cœur et un
cerveau, ne saurait s'arrêter de penser Elle a besoin
d’un fonds d’idées et de sentiments communs, d’une
122
Démission de la France
opinion : la république a mis près d'un siècle à le
Créer. Ayant d abord abruti de notions contradictoi¬
res, de grands mots venus d’ailleurs, puis finalement
réduit au silence le peuple autochtone, elle a dû se
servir, pour refaire peu à peu ce quelle avait détruit
des quelques éléments restés à sa disposition. L'ar¬
dente minorité juive, admirablement douée pour la
controverse, profondément indifférente à la phraséo¬
logie occidentale, mais qui voit dans la lutte des idées,
menée à coups de billets de banque, un magistral
alibi, devint tout naturellement le novau d’une nou¬
velle France qui grandit peu à peu aux dépens de l’an¬
cienne jusqu’à se croire, un jour, de taille à jouer la
partie décisive. Mais entre-temps, l’autre France était
morte... Tradition politique, religieuse, sociale ou
familiale, tout avait été minutieusement vidé, comme
l'embaumeur pompe un cerveau par les narines. Non
seulement ce malheureux pays n’avait plus de
substance grise, mais la tumeur s’était si parfaite¬
ment substituée à l’organe quelle avait détruit, que la
France ne semblait pas s'apercevoir du changement,
et pensait avec son cancer !
Ceux qui étudieront mes livres plus tard y trouveront un
document qu'aucune époque ne nous a légué dans de sem¬
blables conditions : la phase ultime d'une société saisie en
plein travail de dissolution, un monde en quelque sorte
photographié dans les spasmes de son agonie. Ils seront
frappés de ce fait que cette œuvre de désagrégation de tous
les éléments qui constituent une nation s'opère sans que
personne y prête attention. L’anarchie s'est installée dans
ce pays comme la nuit s’installe sur la terre, sans qu’on
s aperçoive du moment où il a cessé de faire jour...
Que les conservateurs aient triomphé au Seize-Mai,
on les aurait vus aussitôt mal à l’aise dans leur vic¬
toire. Les malheureux, tant que l'événement les presse
d'agir, montrent l’espèce d'angoisse d’un acteur qui
vient de faire craquer ses bretelles, n'ose plus se pré¬
sente!' que de biais, les bras collés au corps, et mange
la moitié de ses répliques dans sa hâte à sortir de
Im danse devant le buffet
123
scène pour aller rajuster son pantalon. Mais quelle
délivrance d’être vaincus, quel soûlas ! Cette fois, ils
n'eurent pas le temps de respirer. Car la gauche victo¬
rieuse rassemblant ses meilleurs chefs et sa troupe la
plus solide, se jeta sur la dernière position de l’adver¬
saire, et l'emporta du premier coup.
On retrouve mélancoliquement, dans de vieux
livres, les visages anéantis de ces politiciens, dont
le nom même est usé. Mon Dieu ! ni Mac-Mahon,
ni Fourtou ne furent des anges, mais ces Jules
Ferry, ces Paul Bert sont d’une vulgarité si grasse !
Le premier avec sa peau mate et grenue, son nez
sans cartilage, sa bouche effondrée entre deux énor¬
mes touffes de poil, l'autre avec l’obscène pli de ses
petits yeux porcins, son regard luisant, sa mous¬
tache rare, son cou pris dans un faux col de
cuistre... Furent-ils nos maîtres, ou d'inavouables
courtiers ? Impossible d’imaginer le second ailleurs
qu’un jour de foire, dans l’arrière-salle de l’auberge
quand, le café bu, les soucoupes débordent d’un jus
noir où macèrent les culots de pipe, et que les murs
tremblent du rire énorme d'un gaillard plein jus¬
qu’aux ouïes, sa sacoche sur le ventre, tout fumant
de rigolade et de gros vin. Mais quoi ! Peut-on les
haïr?... Parlant du vieux Gréard encore vivant —
brodé, palmé, cravaté de rouge, habillé de vert, un
pied dans les Loges, l’autre dans les salons bien-
pensants, directeur de l’enseignement primaire, anti¬
clérical douceâtre reçu néanmoins à l’Académie par
un duc de Broglie (pour cette cérémonie peint en
rose), et « qui aura sans doute à son enterrement
la députation maçonnique et les pompes de
l’Église » — Drumont conclut avec cette espèce de
bonhomie atroce dont il a le secret :
Sans doute il reste l’au-delà, et ce doit être tout de même
un vilain moment que celui où l'homme ballotté par les
croque-morts à chapeau ciré se retrouve seul dans le cer¬
cueil rempli de la poudre blanche appelée « le conserva¬
teur » et se dit : «J’ai consacré toute mon intelligence à
préparer une loi qui prive les enfants de tout idéal divin,
124
Démission de la France
et qui est destinée, dans un bref délai, à faire de la France
un peuple de désespérés.
Oui, bien sûr. À moins que ces redingotes universi¬
taires, ces pantalons effondrés sur des fesses tant
d’années mal nourries, puis finalement détendues par
les graisses d’une quarantaine trop prospère — mais
laites pour le banc de la carriole ou la croupe des
chevaux de labour — le chapeau de cérémonie, les
bottines à bout verni, tout ce pauvre appareil enfin
n ait été qu’une fraude presque innocente, un dégui¬
sement. Pour un seul Combes, le bélier au pas obli¬
que, discret, propret, bien brossé, mais plein sous son
poil blanc du pus de la haine, que de rustauds vernis
d’un peu de latin qui, au fond — à leur insu — n’ont
vraiment contre Dieu qu’un grief, le vieux grief du
pataud villageois, crevant de santé, puant la chair
fraîche, dont la méfiance flaire un ennemi dans cet
autre pataud suspect, l’homme sans femme, le curé
enfin, au nez duquel il ricanera bien un an, dix ans,
vingt ans, après boire, mais qui finalement l’enter¬
rera. Une telle vue va sembler courte, je le crains, à
quiconque n'a pas observé sur soi-même la puissance
sournoise de certaines images de l’enfance entrées si
profond que la mémoire en a perdu le contrôle, ne
les reconnaît plus sous tant de prétextes et de faux
semblants, jusqua ce qu’un grand désastre moral, ou
peut-être la mystérieuse poussée de l'agonie, les fasse
rayonner de nouveau, les restitue à la conscience.
Evidemment un recteur de l'université de Paris, un
chef de cabinet, un ministre, poursuivant « la réalisa¬
tion d’un type d éducation idéal, capable de répondre
aux aspirations les plus hautes et les plus pratiques
de la démocratie française » n'avouera pas aisément
qu’il sert la rancune ou le mépris d’un papa volontiers
riboteur, pour lequel un monsieur prêtre ne fut
jamais qu’une sorte de mâle déchu. Mais après cent
volumes de discours ou de projets de loi rédigés dans
le patois des hommes d’Etat, qu'un banquet trop
copieux rallume aux reins du cuistre la vieille ardeur
héréditaire, le manant reparaît aussitôt sous la redin-
Im danse devant le buffet
125
gote officielle, l'éloquence d'Académie prend tout à
coup le graillon des plaisanteries de cantine, comme
dans le toast célèbre de Paul Bert aux vignerons de
fYonne :
Je bois à la destruction du phylloxéra... (Rires) le
phylloxéra qui se cache sous la feuille de vigne et l’autre...
le phylloxéra que l’on cache avec des feuilles de vigne...
(Rire général). Pour le premier, nous avons le sulfure de
carbone : pour le second, l’article 7 de la loi Ferry... (Tem¬
pêtes de rires). Quand nous aurons l'article 7, nous l’essaie¬
rons. Mais s’il ne répond pas à notre attente, nous n’hésite¬
rons pas à chercher un autre insecticide plus énergique !...
(Acclamations. Cris de : « A bas la calotte ! Vive la Répu¬
blique ! »).
Ainsi parlait, vers 1879, un professeur de physiolo¬
gie à la faculté des sciences, ivre de ferveur évolution¬
niste. Que vient faire l'évolutionnisme là-dedans ? On
se le demande. Mais notre histoire parlementaire pré¬
sente par milliers de semblables tableaux — hélas !
dédaignés — où le parvenu de la politique, le manda¬
rin, l’homme de bibliothèque ou de cabinet, au
contact du public, en pleine démocratie vivante, dans
sa chaleur et dans son relent offre lui-même le specta¬
cle d’un retour furieux à ses origines, semble descen¬
dre à quatre pattes de l'estrade pour venir se rouler
dans la sciure, aux pieds des électeurs, parmi les
bouts de cigare et les crachats.
Chose étrange ! La République anticléricale a failli
se perdre cent fois par des combinaisons trop savan-
les et elle a été autant de fois sauvée par sa grossiè¬
reté foncière, vraiment peuple, son sens de la camara¬
derie, sa facilité envers les copains qui l’exploitent, et
aussi, dès que la discussion prend un certain ton
assez vif, son goût pour la boxe canaille, le chausson,
les claques. Évidemment ce goût est de nature, mais
elle l'a grandement discipliné par l'usage, elle en a su
tirer une sorte de méthode presque infaillible, ayant
très tôt discerné chez l'adversaire l'horreur maladive
d'une certaine espèce de violence, celle qui menace le
126
Démission de la France
malheureux dans sa considération, laquelle lui est
plus chère que la vie. « Tout cc que vous voudrez,
mais pas de gille ! » semble avoir été à chaque
moment décisif, la suprême parole du conservateur
aux abois. Souhait généralement trop tardif. Car
l’homme de gauche n'ouvre la main et ne vise la joue
qu à la minute favorable, lorsqu’une discussion préli¬
minaire, un courtois « échange de vues » a fini par
mettre, de concession en concession, le bien-pensant
à longueur de bras.
Quel régime d’opinion pourrait se désintéresser de
l’école, où grandissent les futurs citoyens ? Quel parti
serait capable de sacrifier à un scrupule philosophi¬
que, à la thèse, d'ailleurs absurde, de légalité des opi¬
nions entre elles, une victoire d’ordinaire chèrement
achetée ? Les bien-pensants qui feignaient d'attendre
de la Troisième République un pareil accès de ver tu,
jugeaient simplement moins dangereux de se récla¬
mer, vis-à-vis des électeurs, du principe de tolérance,
que des commandements de Dieu. Rien de plus bas¬
sement tragique que cette bataille à coups d’équivo¬
ques entre la tolérance des bien-pensants et la tolé¬
rance des mal-pensants, toutes deux d’aussi médiocre
aloi. Car tôt ou tard, huit fois sur dix, un Français
bien né, né de bonne mère, finira par convenir du
bienfait historique de l'Église, de l’excellence de sa
morale, et s'il refuse encore son adhésion aux dog¬
mes, du moins ne parlera-t-il plus qu’avec respect
d’une discipline dont l'expérience de vingt siècles
démontre, en dépit de certaines rigueurs, la profonde,
la surprenante humanité. Mais il n’aura, en revanche,
que risée ou mépris pour le bedeau artificieux qui
jure sur son épée de fer-blanc que la déclaration des
Droits de l'Homme est un vieux texte rédigé par les
chapelains du pape Innocent III pour servir de règle
à la Sainte Inquisition. « Alors, vous êtes réellement
partisan de la liberté d'opinion ? — Sans aucun
doute. — Pour vous comme pour moi, l'erreur et la
vérité ont les mêmes droits, ou plutôt il n’v a ni vérité
ni erreur, rien que la démocratie, c’est-à-dire une
La danse devant le buffet
127
vérité provisoire qui ne dure pas une minute de plus
que la majorité qui l a faite ? — C’est absolument ce
que m'enseigne le Syllabus. — Que savez-vous de la
monarchie très-chrétienne ? — Qu elle a été heureu¬
sement détruite, vers 1793, par des gens de bien qui
en proclamant à coups de canon la Liberté, l'Égalité,
la Fraternité, comme l'avait fait d’ailleurs avant eux
Notrc-Seigncur Jésus-Christ, ont été les véritables
fourriers de l’Évangile. — Très bien. Que désirez-
vous ? — Un petit siège de sénateur, ou même de
conseiller général. Au besoin, je me contenterais d’un
bureau de tabac. — Voilà toujours une paire de cla¬
ques. Allez la renifler plus loin. »
L’histoire de la fameuse « offensive scolaire >» de la
République, sous les deux présidences successives de
Jules Grévv, n'a malheureusement pas été faite par
Drumont, bien qu’il ne soit pas difficile d’en retrouver
les fragments épars à travers les trois grands livres de
sa maturité : La France juive, Le Testament, 1 m Fin
d'un monde . Résumons-la : le 15 mars 1879, Jules
Ferry invitait la Chambre à déclarer incapable d’en¬
seigner tout membre d'une congrégation non autori¬
sée. L’article 7 fut voté le 9 juillet par 333 voix contre
164. Quelques jours plus tard fut décidée l’exclusion
des évêques du Comité supérieur de l’instruction
publique. Le Sénat rejeta l'article 7 à une très faible
majorité. La Chambre lui répondit par la promulga¬
tion des décrets qui fixaient à la Société de Jésus un
délai de trois mois pour se « dissoudre et évacuer les
établissements quelle occupe sur la surface du terri¬
toire », décidant, d’autre part, la même mesure contre
« celles des communautés qui ne pourraient obtenir
l’approbation de leurs statuts ou règlements ». Au
cours des mois qui suivirent la plupart des congréga¬
tions furent, sous ce prétexte, dissoutes. L’année 1881
vit successivement le vote de la loi sur les titres de
capacité, celui de la gratuité et de la laïcité de l’ensei¬
gnement primaire, qui jetait d’un coup hors des
cadres trente mille instituteurs libres. L’exécution des
décrets n’alla point sans résistance de la part d’un
128
Démission de la France
grand nombre de magistrats qui en contestaient la
légalité et. se ralliant à la thèse soutenue par le bâton¬
nier, maître Rousse, offrirent naïvement leur démis¬
sion à un ministre qui brûlait de l'accepter. L'opposi¬
tion catholique, avec la même candeur, espérant
beaucoup d'un tel blâme public, porta aux nues les
quatre cents protestataires qui, ce premier feu tombé,
allaient vieillir délaissés de tous, encombrant vingt
années les antichambres des journaux catholiques ou
les parloirs de couvents, au milieu de l’indifférence
générale. Quel secrétaire de rédaction bien-pensant,
vers 1900, n’a reçu des mains du garçon de bureau
une de ces cartes de visite au nom oublié, suivi de la
mention « Magistrat démissionnaire en 1880 », écrit
d’une vieille main tremblante, et n’a fait répondre que
« Monsieur le directeur était sorti »?
Le gouvernement riposta par un coup de force : il
supprima 1 inamovibilité de la magistrature et pro¬
céda sans perdre une minute à son épuration. Puis,
sûr désormais de ses juges, fidèle à sa tactique de pro¬
vocations incessantes envers un adversaire plein de
vent qui parle au lieu d’agir, il rétablit la législation
révolutionnaire du divorce par la loi du 27 juillet
1884. Cette dernière date clôt la période des discus¬
sions académiques, du tournoi oratoire où brillaient
tour à tour, abreuvés d’eau claire et mouchetés de
salive, les Jules Simon, les Marccre, les Freppcl, ou
les Mun. Jusqu’alors l’équivoque avait été plus ou
moins maintenue d’un régime anticlérical mais non
pas antireligieux : elle devenait inutile ou même
dangereuse, ne servait plus qu’à ménager l’amour-
propre du vaincu. Or le vaincu était précisément de
cette espèce qu’un adversaire habile ne ménage pas,
doit humilier sans répit, laisse se mortifier dans sa
honte.
On trouvera peut-être le dernier mot trop dur : qu'im¬
porte. Je n'écris pas pour réjouir les dévots ni les dévotes,
je les connais : ils s aiment assez. Oui les honore, honore
Dieu ; qui les censure, blasphème — admirable sécurité ! Il
est clair qu’un mot n’y changera rien, que le fer meme
La danse devant le buffet
129
d’une pique rebrousserait sur un tel cuir. Nie pensons donc
qu’aux hommes de bonne volonté.
Au lendemain de leur victoire contre une Chambre
conservatrice, les politiciens radicaux qui avaient
admirablement réussi à prévenir toute action concer¬
tée des partis réactionnaires plus divisés que jamais
sentirent que leur tâche allait seulement commencer.
Gouverneraient-ils au milieu de tant d’ennemis, ayant
chacun leur but, leur plan, leur tactique propres ? On
comprend mal la terreur qu’inspirait alors à la Répu¬
blique naissante une énergique contre-offensive poli¬
tique qui l'eût forcée à se démasquer dix ou quinze
ans trop tôt. C’est qu'en 1880, elle passait encore aux
yeux d’un grand nombre, et grâce au souvenir de la
répression de 1871, pour un régime de sécurité,
d'ordre. La réputation des trois Jules — Jules Grévy,
Jules Simon, Jules Ferry — tous pantalonnés de drap
soyeux, boutonnés jusqu'au menton, cravatés jus¬
qu’aux veux, devant l’écran magique où l’on voit se
dessiner la petite ombre tordue d’Adolphe Thiers, lui
conférait en outre une dignité bourgeoise que le scan¬
dale de Wilson, avant celui du Panama, lui fera d'ail¬
leurs bientôt perdre. Enfin, de l'ancien programme
pacifiste défendu sous l’Empire aux applaudisse¬
ments de l'électeur, elle laissait momentanément
dans l’oubli les articles jugés dangereux, la suppres¬
sion des armées permanentes, l’internationalisme, le
désarmement. Bref, on la jugeait patriote, ou même
revancharde... Que de demandes auxquelles le régime
nouveau-né eût été bien embarrassé de répondre sans
risques ! À quelles imprudences, du moins de lan¬
gage, ne se fût-il laissé entraîner s’il eût été contraint
de se définir ! Conservateur en apparence, opportu¬
niste en fait, révolutionnaire d'origine, il n'ose avouer
ce qu’il est ; la meilleure part de son idéologie reste
secrète. Pour assurer son crédit chancelant, il doit
ménager la richesse, en dépit de la rage fiscale parti¬
culière à tout état véritablement démocratique. Bri¬
guant le nom de république athénienne, il devra flat¬
ter les artistes, race suspecte, ingouvernable —
130
Démission de la France
honorer la science — organiser peu à peu l'enseigne¬
ment à son profit, sans cependant inquiéter une élite
intellectuelle formée sous l'Empire, ombrageuse. Et
surtout, il lui faudra céder encore un temps à l’im¬
mense vague de chauvinisme un peu niais, sans pro¬
gramme ni principes, quelle a vu peu à peu grossir
et dont la force aveugle, à l’occasion du boulangisme,
pensera quelques années plus tard l'emporter. Mais
sa profonde astuce, on pourrait dire son coup de
génie, fut alors de refuser la lutte sur le plan national,
d’engager avec une opposition déconcertée, l'intermi¬
nable controverse métaphysique, cette guerre de
ténors et de diplomates, coupée d’obscures intrigues,
de réconciliations hypocrites, de coups de batte et de
déclarations d'amour, comme dans les farces italien¬
nes, et auquel le bon peuple de France ne comprit
jamais un traître mot.
Qu’on l’accorde ou qu’on le nie, un fait reste un
fait : en dépit des discours et des mandements le bon
peuple paysan refusa obstinément de prendre cette
guerre au sérieux ; il n’y vit qu’une énorme chicane.
Encore chatouilleux sur le point d’honneur national,
comme le prouvera le retentissement de l’affaire
Schncebelé, son indifférence religieuse est déjà pro¬
fonde : il assiste en spectateur à la lutte, espère en
avoir pour son argent. Peu respectueux de la politi¬
que, il observe néanmoins avec sympathie qu'elle est
un commerce régulier, prospère, soumis aux mêmes
règles qu’un autre, à l'étcmcllc loi de l’offre et de la
demande : la clientèle conquise, il s'agit toujours de
décourager la concurrence. Or si la République veut
voir dans l'Église une rivale, pourquoi ne dresserait-
elle pas contre le curé son fonctionnaire, l'homme à
ses gages, le maître d’école ? L'électeur, lui, comptera
les coups. Et comme en telle matière, chacun sait
qu'une cause en vaut une autre, on votera pour le
plus malin.
Notez que je pourrais faire parler un autre langage
au paysan français : il ne m’en coûterait que l'encre,
et j'aurais en outre l’estime de maint chanoine qui
La danse devanî le buffet
131
pour l’honneur ou la commodité de la chose — et
aussi mon Dieu ! parce qu'il faut bien utiliser les
vieux canevas de sermons sulpiciens — Feint toujours
de croire en chaire qu’il s’adresse à un auditoire de
distinction, et non pas à de simples croquants. Mais
quoi ! Même pour un si rare profit doit-on risquer
d’accréditer à travers le monde la calomnie imbécile
qui fait de l'homme de mon pays une sorte de brute
hilare, un incorrigible rigolo, dont désespère à
l’avance le zèle d'un clergé d’élite que la soif du mar¬
tyre retient seule sur nos rives désolées. Justifier à
ce prix nos prêtres et nous-mêmes me paraît un trop
mauvais marché. Non, ce n’est pas le sens religieux
qui manque à l’homme français, et non plus le sens
du divin, seulement il ne se risque hors du temporel
qu’à bon escient, il exige des gages. On ne l’a pas pour
un bon de soupe et un air d’accordéon, comme ces
Anglais qu'on voit dans les squares. L’affreux malheur
des catholiques depuis cinquante ans, notre unique
et affreux malheur, est de n’avoir pas reconnu en lui,
sous des manières jadis aisées, devenues trop faciles,
presque triviales, cette qualité profonde, ce signe
mystérieux, indélébile, qui se nomme la race. Enrages
de le voir donner sa foi à de vulgaires estradiers, nous
avons cru le séduire à notre tour par une familiarité
qui l'a plus déçu que ne l’eussent fait notre indiffé¬
rence ou notre dédain, car il attendait autre chose de
nous. Il attendait de nous, avec un sourire de déh
dont nous ne comprîmes pas l’attente anxieuse, une
parole digne de lui, de son passé. Il attendait que
nous le reconnussions, même déchu, même avili. En
blaguant Dieu, la vertu, l'honneur, avec de grandes
claques d’amitic sur le ventre de ses flatteurs démago¬
gues, ses sportulaires, il nous observait de biais, il
épiait dans nos yeux une certaine flamme. Il n y
voyait trop souvent qu’une tristesse lâche qui déjà
consent, se résigne, un aveu d’impuissance, et cette
pointe de ruse, l'imperceptible frémissement du
regard d’un monsieur qui ne prétend plus qu à sauver
les meubles — le regard du pion chahuté vers 1 ai¬
guille de la pendule, « Encore dix minutes, messieurs,
132
Démission de la France
un peu de patience !... » — et, par-dessus tout, Sei¬
gneur ! l’affreuse, la puérile, l'ahurissante finasserie
des bons journaux — cinq minutes de bonne lec¬
ture — les journaux écrits pour le peuple par de bra¬
ves gros prêtres de malice et d'expérience, avec le sou¬
rire espiègle d’une nourrice qui tourne la cuiller dans
une tasse de café à l’huile de ricin : « Petit, petit, va
donc à la messe, ça ne fait pas de mal ! — Confesse-
toi, petit, vaut mieux être paré, hein ? — Fais maigre
le vendredi, mon vieux, l’hygiène le commande... »
Avec ce ton de fausse camaraderie, suant l’embarras
ou la peur, dont on parle aux chiens méchants, et que
retrouvaient d’instinct, sans le chercher, les parle¬
mentaires en visite au front : « Alors, on tient le coup,
hein, Poilu ? — Ah ! misère... »
Je n écris pas ceci dans l’intention d’humilier per¬
sonne : à quoi bon ? Je défends une mémoire. Ou plu¬
tôt car suis-je digne ou non de la défendre ? — je la
sers selon mes forces. Tl se peut que nos fils la vengent
demain. Vingt ou trente ans, une poignée de catholi¬
ques fidèles a dû défendre à tâtons, lançant leurs
coups au hasard, comme des manifestants autour de
la tribune d’un meeting, lorsque le propriétaire de la
salle a coupé l'électricité. Des chefs invisibles circu¬
laient dans l’ombre : « Arrêtez-vous ! Lâchez celui-là !
Cognez ferme ! Oui se sert de l’épée périra par l’épée !
Guerre à outrance ! Apaisement, détente... » Parfois,
quelque pauvre diable, plus abîmé que les autres,
réclamait de la lumière sur l’air des Lampions.
« Malheureux, s’écriaient çà et là des bouches d’om¬
bres, un tel ton à l'égard de vos pasteurs ! Qu’est-ce
que vous faites de la discipline, misérable? Nous
voyons clair pour vous... *> Drumont est entré résolu¬
ment dans cet antre à l’âge où un démocrate chrétien
en^ sort généralement pour devenir sous-secrétaire
d’Etat. Sans doute le vieux polémiste s’est garé des
coups à sa manière : en tâchant d’attaquer le premier.
Seulement son destin, malgré les apparences et quoi
qu’il en pensât lui-même, n’était pas de combattre en
enfant perdu : sa violence faisait de l’ordre. Elle fai¬
sait aussi de la clarté. Aux quatre coins de la caverne
Im danse devant le buffet
133
où se ruait le troupeau, je le vois comme un homme
qui, entre deux poussées en avant, les veux grands
ouverts dans les ténèbres, rassemble des deux mains,
en hâte, quelques brindilles, bat le briquet. L’humble
foyer s'embrase, un visage, deux visages, dix visages
sortent brusquement de l'ombre, y retombent. Mais
si promptement qu’un talon de botte ait écrasé la
flamme, ils ont été reconnus, dénoncés. « C’est vous,
baron Reille ?... Quoi donc, nonce Czacki, est-ce Votre
Éminence que je surprends aux bras de M. Gam¬
betta ?... Hé bien, Mackau, voilà maintenant que vous
tripotez avec Laguerre ?... Qu’est-ce que je vois à vos
genoux, très Saint Père ? Dois-je vraiment reconnaî¬
tre Léo Taxil, l’auteur des Amours secrètes de Pie IX et
de La Vierge aux cabinets ?... »
Ah ! cette voix de Drumont dans la nuit !
Vous direz qu’aujourd'hui cette voix ne peut plus
rien pour ni contre personne. J'ajoute quelle ne peut
être de celles qu’un peuple n’entend qu’une fois —
signe ou présage... Il reste ces foyers cpars, depuis si
longtemps refroidis, admirablement placés pourtant
à chaque carrefour suspect, là même où avec un peu
de chance on est presque sûr de prendre à l’impro-
visie, en un éclair, les traîtres, le lâche ou l’imbécile
à sa besogne. J’essaie d’v retrouver sous les cendres
de quoi faire jaillir une ilamme. La flamme est grêle
sans doute, mais la place est bonne.
On ne comprendra rien à l’antisémitisme de La
France juive , si l’on ne consent d’abord à suivre Dru-
mont dans sa démarche initiale, cette exploration à
travers son temps menée avec tant d’audace et d’hon¬
nêteté qu’on en a bien pu calomnier les intentions,
mais dont l'expérience a confirmé et confirme encore
les conclusions. Alors, dégagé des hyperboles ridicu¬
les, l’antisémitisme apparaîtra ce qu’il est réellement :
non pas une marotte, une vue de l'esprit, mais une
grande pensée politique. J'ajoute quelle eût pu être
l'occasion d’un de ces coups foudroyants qui enta¬
ment un régime au point le plus mal gardé, une de
ces imaginations populaires qui donnent tout à coup
au sentiment national une violence, une force de
134
Démission de la France
pression irrésistible. Nous essaierons de le prouver
tout à l’heure. Il s agit pour l’instant de dégager l'un
de ses résultats immédiats, dont l’importance
n'échappera pas à ceux qui auront bien voulu refaire
avec nous l'histoire de la lutte religieuse. Napoléon
disait à Gourgaud : « Le grand art de la bataille est
de changer, pendant l’action, sa ligne d’opération :
c'est une idée de moi qui est tout à (ail neuve. » L’of¬
fensive de La France juive eut ceci d’excellent quelle
interrompit brutalement des débats philosophiques
où s'usaient nos meilleurs hommes, frappa momenta¬
nément d’impuissance un état-major de prêtres, la
plupart brouillons et vaniteux, tous gâtés par les audi¬
toires dévots, les triomphes remportés à bon compte
sur des contradicteurs imaginaires, l’habitude des
moulinets de bras, des trémolos — simples jouets
d'ailleurs entre les mains expertes de monsignores
napolitains ou siciliens, peut-être irréprochables,
mais qui ne semblent pas, aux veux d’un Français
bien né, avoir de la nature humaine une opinion trop
favorable. Leur politique s’en ressent.
On ne le redira jamais assez : le clergé a été le véri¬
table bénéficiaire du mouvement de réaction qui a
suivi la chute de l’Empire et la défaite. Grâce à lui, la
réaction nationale a pris, des 1873, le caractère d’une
restauration religieuse, et les extravagances de parole
ou de plume, l’ostentation des cérémonies expiatoi¬
res, l’exploitation sans vergogne du souvenir de la
Commune auprès d'un public craintif, a vite donné à
cette réaction même l'apparence d'une sorte de revan¬
che temporelle. Les comités religieux partout fondés
noyaient dans leur masse les organisations politiques,
vidaient leurs caisses de propagande, atteignaient en
quelques mois, aux dépens de tous les partis, un déve¬
loppement prodigieux. Pour comprendre cette ivresse
belliqueuse du clergé, ses imprudences, sa totale
incompréhension des sentiments profonds du pays, il
suffit d'imaginer, en dépit des assurances d’apaise¬
ment prodiguées de nos jours aux politiciens de
gauche, quelle serait l’agitation des presbytères si un
nouveau Mac-Mahon, sous les traits du général de
La danse devenu le buffet
135
Castelnau, remplaçant Doumergue à l’Élysée, appe¬
lait au pouvoir l'état-major de la Fédération natio¬
nale catholique.
En liant étroitement cette cause à la sienne, le légi-
limisme décidait lui-même de son destin : après
l’avoir étouffé sous les caresses, l'opportunisme sacré
des gens d’Église n’attendait plus que l'occasion de
s’en nourrir, selon les règles d'une politique qui paraît
tirer son principe de la phrase fameuse attribuée au
seigneur Hugolin. Sitôt menacé, l'épiscopat ne son¬
gea plus qu'à faire oublier les anciens défis, donner
des gages et, n'ayant à portée que les alliés d'hier,
désormais trop compromis pour servir, les plus habi¬
les se virent dans la cruelle nécessité de les échanger
contre une promesse de pardon. Tandis qu’un nou¬
veau nonce s'efforçait de débaucher les chefs royalis¬
tes, la maîtresse de Gambetta, Léonie Léon, allait dis¬
cuter avec le pape Léon XIII la suppression du budget
des cultes. Si impavides que fussent les négociateurs,
les intermédiaires, les entremetteurs de ce marché, ils
sentirent sans l'expliquer l’espèce de honte que cau¬
sait à leurs adversaires une réussite aussi parfaite.
Affamés de sympathie, profondément mortifiés par
l'attitude incompréhensible de gens qui les accueil¬
laient avec embarras, le regard baissé, les deux mains
derrière le dos, ils se retournèrent, par un mouve¬
ment bien naturel, contre leurs amis, dans l’intention
de leur faire payer cher une déception si cuisante.
Peu de temps après la promulgation des fameux
décrets, vers la fin de l'année 1879 c'est en ces termes
qu’un des principaux courtiers de l’entreprise, Mgr
Lavigerie, parlera de l’innocente armée des bien-pen¬
sants que les jésuites avaient enflammés quelques
mois auparavant par des proclamations incendiaires,
et qu’ils devaient livrer en hâte aux entrepreneurs du
nouveau Concordat, avant d’avoir eu seulement le
temps de les refroidir. « Les laïcs, disait l’évêque d’Al¬
ger, ont pris en main l’affaire des Congrégations et
ils l'exploitent bruyamment contre le gouvernement.
Pour cette raison, ils tiennent celles-ci sous le joug et
ils les poussent à leur perte. » Sur le même ton de
136
Démission de la France
rancune singulière, Léon XIII blâmera « ceux qui,
semant la discorde entre l’Eglise et l'Etat, risquent de
faire rompre le lien salutaire qui les unil encore ». Le
jeune et beau pape de la Renaissance italienne, un
peu étourdi sans doute par le gros vin des flatteries
démagogiques, semblait ne douter de rien, ni surtout
de son propre pouvoir de séduction : il reva d’associer
le comte de Chambord à sa politique. « Je croyais que
l’Église défendait le suicide », répondit dédaigneuse¬
ment le vieux prince, qui assistait presque mourant à
ce carnaval, avec ce pauvre sourire crispé, ce regard
un peu dormant qu'on voit à ses derniers portraits.
Le petit nombre d'hommes sincères qui préparaient
le ralliement durent s’aviser trop tard que, loin de
perdre les catholiques dans la masse du pays, leur
fausse manœuvre venait de créer un parti nouveau,
le parti des Sans-Partis, le seul que l’immense majo¬
rité des Français repoussera toujours avec violence,
le parti clérical. Pour déjouer ce piège enfantin qui
lui était ainsi tendu, il avait suffi à la République de
tenir des néophytes hors de ses formations régulières,
les laissant malgré eux dans l’opposition, opposition
dénuée désormais de tout sens politique, devenue
purement religieuse, simple exécutrice des consignes
épiscopales. Précieux trésor qu’une telle opposition
pour un régime dont la raison d'être, l’unique justifi¬
cation devant l’électeur est justement le péril clérical !
Mais l’astuce d'un Bert, d’un Pécaut, d’un Buisson, la
haine vigilante des chefs maçons voyait évidemment
plus loin. Il fallait toute la prétentieuse naïveté des
gens d'Église, pour croire que l’opinion publique leur
saurait jamais gré de ces concessions arrachées en
pleine bataille par l’adversaire victorieux. Elle n’y vit
qu'une reculade exécutée avec une solennité cocasse.
En somme, l'épiscopat français, abusé par la mau¬
vaise littérature, la peinture académique et les pon¬
cifs, ne vit, lui, dans la nouvelle politique, que l’occa¬
sion d’une imposante, d'une inoffensive mise en
scène. Il espérait en être quitte pour un défilé théâ¬
tral, rouge et violet, les frais de luminaire et de musi¬
que, l'escorte des enfants de chœur et des chantres,
La danse devant le buffet
137
jusqu'au seuil où la République, émue par un tel
décor, tomberait à genoux, vaincue, se prosternerait
pour une suprême bénédiction... Seulement la porte
resta close. Aucune pompe ne saurait tenir longtemps
devant une simple porte close. Les cierges s'éteignent
les uns après les autres, les clergeons désertent, cou¬
rent jouer aux billes ou à la marelle, le soir tombe, le
vent fraîchit, et du défilé solennel, il ne reste, à la
pointe glaciale de l’aube, qu'un certain nombre de
vieillards exténués par une nuit blanche qui soufflent
dans leurs gants violets, battent vaguement la semelle
et ne souhaitent plus qu’un bol de lait chaud. Alors la
porte éclate de rire.
Dès 1883, on pouvait prévoir, à coup sûr, un
dénouement de comédie, car c'était bien une comédie
qui se jouait, et même une comédie de patronage. On
imagine mal, en effet, un Lorrain subtil et têtu
comme Ferry, dupe d’un piteux machiavélisme de
braves gens qui, pour décider leurs frères récalci¬
trants, écrivent chaque matin dans leurs journaux, en
termes à peine obscurs, qu’ils vont s’infiltrer à travers
la République pour en devenir les maîtres, que le
régime sera plus facile à croquer du dedans... L’es¬
pèce de calembour imbécile attribué à Veuillot :
« J’exige la libellé au nom de vos principes et je vous
la refuse au nom des miens » exprime tout de même
assez bien cet innocent calcul. Il procède du même
aveuglement intérieur, du même égoïsme absolu,
inconscient, que l’impérieux congé signifié aux
anciens alliés légitimistes ou bonapartistes, aux amis
déchus. Ainsi la dureté de la politique cléricale s'ex¬
plique moins par la sécheresse du cœur que par une
confusion permanente entre les convenances de l'in¬
térêt propres et les exigences du service de Dieu. On
voit ce rictus d'orgueil amer, impitoyable, aux lèvres
du bon jeune homme qui rompt avec une vieille maî¬
tresse, sur l'ordre de son confesseur.
Du moins, le Ralliement manifesta-t-il à son heure
une volonté politique. Et pour la justification du pape
audacieux qui en conçut le dessein, il suffirait peut-
138
Démission de la France
être de dire qu’entre la date de la mise en exécution
des décrets jusqu'à la publication de l'encyclique,
l’opposition catholique avait assez démontré son
impuissance. Elle tomba dans l'odieux d une capitula¬
tion ostentatoire juste au moment quelle allait som¬
brer dans le ridicule. Sans doute la faillite de la répu¬
blique conservatrice, les pauvres intrigues du
maréchal coupées d'accès de scrupules, la mystique
libérale du duc de Broglie, les velléités picaresques de
M. de Fourtou, cette tempête dans le modeste verre
d'eau de la tribune parlementaire, avaient déjà diverti
beaucoup de citoyens français. Néanmoins ces hom¬
mes faibles détenaient le pouvoir, gardaient aux veux
des hésitants le prestige attaché à ce mot magique.
Parfois même quelque mesure brutale venait rappeler
à l'opinion qu’un homme n est jamais absolument
grotesque lorsqu'il commande à un certain nombre
de brigades de gendarmerie. Au lieu que le clergé, qui
venait de s’attribuer la dictature, ne disposant que
d’une autorité morale, dénuée de sanctions, ne pou¬
vait qu'intimider ou séduire, se condamnait à une
perpétuelle surenchère. Une minorité peut toujours
s’emparer du pouvoir par un coup de chance ou d’au¬
dace. Si elle ne vise qu a agiter les esprits, le moment
viendra tôt ou tard qu elle sera mise au pied du mur,
sommée de tenir le coup. Mais, pour que celle-ci
accordât ses actes aux héroïques défis jetés du haut
des chaires par tant de bouches éloquentes, il lui eût
fallu le goût du martyre, quelle n’avait point. Ce
déluge de paroles qui ne fécondait rien découvrait à
tous les yeux la faiblesse numérique du parti clérical,
mettait à nu sa double tare : l’emphase et le manque
de cœur.
Il ne semble pas que la leçon fut comprise : ces
évêques, ces prêtres, ces moines arrachés du train-
train de la vie religieuse, jetés brusquement dans la
bagarre, se passionnaient pour un nouveau jeu, et,
faisant infiniment plus de bruit que leurs adversaires,
se croyaient maîtres de la partie. Leur but ne paraît
pas d'ailleurs avoir été de réduire l’ennemi mais de
lui faire honte, de fhumilier en multipliant les témoi-
La danse devant le buffet
139
gnagcs tantôt émouvants, tantôt cocasses, de ce que
îes journaux d’alors appelaient déjà l’indignation des
honnêtes gens. C’est 1 époque des manifestations
« faites dans l'ordre et la dignité », absolument inof¬
fensives, comme celle qui marqua l’expulsion des
jésuites de la rue de Sèvres et dont L'Illustration nous
a conservé le souvenir dans un croquis d’une gravité
puérile et charmante : entre deux haies de policiers
sans doute émus jusqu'aux larmes, devant le préfet
de police Andrieux, tête basse, les bons pères défilant
aux bras d’anciens élèves — messieurs à pardessus
court dit tape-cul, chapeaux haut de forme, monocles
et favoris frisottés au petit fer. En quoi la démarche
si naturelle, si légitime, d’hommes bien élevés venant
faire, par un bel après-midi d’été, avant l’heure de la
partie au cercle, une suprême politesse à de vieux
amis vénérés, a-t-elle pu paraître, en son temps, gran¬
diose, sinon même héroïque, aux lecteurs de L'Uni¬
vers ? En quoi espérait-on quelle frapperait de stu¬
peur ou de contrition les électeurs de M. Paul Bert, ou
même le public indifférent ? Bien plutôt cette énorme
disproportion des paroles aux actes devait finir par
irriter le pays contre des gens qui, prétendant tous les
jours servir une cause à eux mille fois plus chère que
leur propre vie, n'engageaient pour sa défense que
des biens de nul prix : un peu de leur loisir, quelque
argent.
DISPOSER DE SA MORT
Alors que le public n'avait d’yeux ni d’oreilles que
pour les brillants ténors de la croisade, 1 écrivain soli¬
taire ne perdait rien du spectacle, pesait ses chances.
Qu'on l'admire ou le haïsse, quiconque a lu Drumont
en sait assez sur l'homme : un certain accent décou¬
vre une vie, vaut mieux que n'importe quelle confes¬
sion, même brutalement sincère. De toute évidence
ce journaliste barbu, hirsute, au regard myope, aux
fortes épaules, a cru à sa mission, formé un jour le
dessein de sauver son pays. Tout ce qu'il écrira aura
jusqu'à la fin ce frémissement particulier, impossible
à feindre, de celui qui s'est entendu appeler : vocatus.
« Comment avez-vous été amené à écrire ces deux
volumes de La France juive, qui sont d'une si prodi¬
gieuse documentation ? » lui demandait un jour
Maurice Talmeyr dans la maison du passage Lan-
drieu où le vieux maître achevait de vieillir. Et il
répondait en rougissant un peu : « Eh bien, vous
allez me trouver extraordinaire, mais j'ai obéi à une
vocation... parfaitement... j'ai entendu à un moment
comme une voix intérieure qui me répétait du matin
au soir : “Va... Va... Va !...” Et j’ai fini par y aller. »
Il y est allé en effet. Si le terrible coup de bélier de
son premier livre avait ouvert la brèche assez large,
les jeunes gens iraient sans doute aujourd’hui rêver à
Soisy, dans la gracieuse forêt de Sénart, que traversa
Disposer de sa mon
141
lant de lois, de Mainville à l'Ermitage, voilà quarante
ans. un Français sans peur... Seulement on ne sail
pourquoi, le pan de muraille a tenu bon, et surtout
derrière l’homme qui se jetait ainsi en avant, il n'v
avait personne — rien. A quoi bon faire la part des
circonstances, du faux calcul, de la fatalité ? Mais à
l'heure où j’écris ces lignes, il y a peut-être quelque
part, sur une route d’automne, un autre inconnu qui
marche dans les feuilles mortes, du même pas un peu
lourd, en se disant : « Je donne ma vie. Que pèsera-
t-elle dans la balance ?... » Une telle question ne fera
sourire que les pauvres diables qui croient que l’inté¬
rêt mène le monde. Et, à vrai dire, une vie humaine
s’estime en chiffres tant quelle n’est pas librement
offerte, mais le sacrifice lui confère une autre valeur
mystérieuse. Oui dispose de sa mon peut tenir n’im¬
porte quel enjeu.
Je pense que Drumont a dû se répéter souvent cette
vérité si simple, d’une expérience certaine, et qui
n’apparaît sure, pourtant, qu'à un petit nombre de
prédestinés. TI avait alors dépassé la quarantaine,
gagnait à La Liberté mille francs par mois, quitte
désormais des médiocres servitudes de son métier,
riche de quelques loisirs dans une modeste maison
bourrée de livres, de journaux, de revues, auprès
d’une femme trop fragile, usée par une jeunesse misé¬
rable, muette, discrète, et que la moindre émotion
menace d'une syncope mortelle. « J’ai connu alors,
écrira-t-il, la crainte presque ridicule du foyer détruit,
la résolution obstinée de ne rien faire qui pût troubler
ceux que j’aimais. » Et sans doute ne dit-il pas tout ;
car il y a en lui cette puissance de rêve qui pèse sur
une vie d'homme d'un poids immense, l’accable, rend
si douloureux, si poignant le passage à l'acte le plus
humble, le plus quotidien, une lettre à écrire, une
visite, des comptes. En pleine lutte, à l’époque vérita¬
blement incomparable de son élection au siège d'Al¬
ger, lorsque les gourdins ferrés des sections antisé¬
mites balayaient les boulevards, de la Madeleine à la
porte Saint-Martin, il gardait les habitudes d’un vieux
142
Démission de la France
garçon maniaque, fuyait les dîners en ville, la dépense
imprévue, subissait docilement l'affectueuse tyrannie
d'une vieille servante. Dans l'espoir d'éviter le retour
des crises cardiaques qui avaient plusieurs lois mis
en péril la vie de Mme Drumont, il faisait maintenant
de longs séjours à la campagne, dans cette bizarre
maison qui tourne le dos à la route, avec « son
immense jardin, ses portes cintrées ouvertes sur des
clôtures, l'allée des tilleuls, les champs noirs l’hiver,
frangés par le ruban d’argent de la Seine ».
Mois de mai qui est arrivé,
C'est aujourd’hui qu'il faut chanter !
Un beau bouquet pour saluer.
En revenant dedans les champs
Nous avons trouvé les blés grands
Les avoines en avoinant
Les aubépines en fleurissant.
Il écoute le pas de la malade sur les parquets grin¬
çants, sa triste toux, la voix familière dont il reconnaît
soudain, avec un sursaut, l’imperceptible fêlure, cette
dernière note inattendue qui n’en finit pas de vibrer,
bourdonne comme une petite mouche sur la vitre.
Qu’on est loin ici de Paris, du boulevard, des brasse¬
ries, des salles de rédaction chaudes et puantes !
Mais il n’a besoin de personne pour susciter en lui le
monde étrange, moitié observé, moitié rêvé, où il
entre quand il veut, en fumant les gros cigares qui lui
font cligner les yeux derrière ses lunettes. Le silence
n'a jamais absorbé que les faibles. La pauvre femme
qui l'observe le soir à la dérobée, lorsque après une de
ses longues promenades poursuivies exprès jusqu a la
fatigue, jusqu’à une sorte d'épuisement lucide, il
étend vers le poêle son pantalon raide et crotté, le
croit volontiers rassasié d'air pur, d’odeurs, de grand
vent. La maison dort si calme au bord de la route ! À
peine devine-t-on, vers le Nord, l'ombre laiteuse au
reflet de cuivre qui flotte au-dessus de Paris... Mais
Disposer de sa mort 143
lui n’a qu'à fermer les yeux pour refaire en secret le
chemin parcouru, retrouver un a un ses repères dans
la nuit close. Puisqu’en face de lui, c’est «Grand
Bourg où vécut l’agioteur triomphant, où l’on ramena
le cadavre de l’agioteur vaincu dont la tête avait été
raccommodée avec de la cire pour cacher le trou de
la balle ». Au-delà de Mainville, une autre noble
demeure : « Deux taureaux supportent l’antique
écusson qui orne la grille : c'est maintenant la pro¬
priété du Lavessière, des Métaux. » Cahcn d’Anvers
est aux Bergeries, Rothschild à Ferrières et au Vaux-
de-Cernay, dans l’abbave fondée par Blanche de Cas¬
tille, Hirsch à Marly, à la place de Louis XIV,
Ephmssi à Fontainebleau, à la place de François I er ,
le Dreyfus des guanos à Pontchartrain. La Banque
tentaculaire ouvre une ventouse dans chacun de ces
coins délicieux, prête à pomper... Tout de même !...
Et il pense aussi : « Tu as tes petits cinq cents francs
par moi à La Liberté ; tu en gagnes autant avec tes
autres travaux ; si tu te jettes en avant tu perdras tout,
tu seras peut-être longtemps à retrouver une situation
équivalente, tu ne pourras plus faire avec ta femme
ton voyage chaque année. Si le loyer n’est pas payé,
ta femme qui a une maladie de cœur et qu’un rien
émotionne, ne parlera pas, mais souffrira... Reste
tranquille 1 . »
Reste tranquille... C’était sans doute la voix des
bonshommes berrichons ou picards, le conseil de sa
lignée. Reste tranquille encore un moment, et puis un
autre, laisse passer, qu’il te suffise de tenir bon. Notre
patience a raison de tout. « Je suis de la bonne espèce
humaine, a-t-il écrit un jour, celle qui porte les bons
fardeaux, et que Dieu a faite forte parce quelle sou¬
tient tout... » Seulement son heure était venue. Le
conseil arrivait trop tard, puisque son heure était
venue. Si ménager qu’il soit de son risque, le paysan
ne se dérobe pas, et l’heure venue, a le sens de son
destin.
Un jour de l’hiver 1885, Drumont part pour Paris,
1 . La Dernière Bal ai Ile.
144
Démission de la France
laissant sa femme seule à la maison. Il rentre, la nuit
tombée, s’étonne de trouver la grille du jardin grande
ouverte, trébuche dans le vestibule obscur, grimpe à
tâtons l'escalier, appelle, sc jette sur la porte de sa
chambre qui butte contre un obstacle, puis le
repousse lentement sur le parquet ciré, avec un bruit
mou... Un instant, le malheureux homme reste
debout sur le seuil, le cœur battant, respirant pour la
dernière fois un parfum familier, la douce présence
amie, tout un passé déjà mort. Rêve-t-il ? Ne rêve-
t-il pas ? Oh ! ce silence, l'opaque silence qu’il retrou¬
vera, bien des années plus tard, autour de sa propre
vie, aigri, vaincu ! Pressentiment de sa future soli¬
tude ! Enfin il ose craquer une allumette, se penche,
et regarde à ses pieds ce qu’il s’attendait à v voir :
un cadavre.
« On n’est pas libre de ses pensées — ccrit-il dans
La Dernière Bataille — il y a des pensées réflexes dont
nous sommes irresponsables. J’eus une pensée de ce
genre à l'enterrement de ma pauvre femme à 1 église,
au moment même où Mgr d’Hulst donnait l’absoute.
A travers l'horreur de cette séparation, le poignant
souvenir de tant de jours heureux, l'appréhension de
sc retrouver le soir dans la maison vide, je pensais :
“Maintenant nulle considération humaine ne me
retient plus, je vais donc enfin pouvoir parler !" «
Qu’est-ce qu’il va dire ? Nul ne le sait précisément.
Peut-être l’ignore-t-il encore lui-même. Des mois et
des mois, poursuivant néanmoins la besogne quoti¬
dienne, imperturbable, il a dépouille les journaux, les
revues, les bulletins financiers, Y Officiel. Mille potins
courent chaque jour les salles de rédaction, les minis¬
tères, les couloirs de la Chambre ou du Sénat. Il a
séparé de l'ivraie le bon grain, retenu l'essentiel. On
ne le fait pas volontiers parler, mais il écoute, il
écoute sans se lasser jamais, avec un sourire singu¬
lier, tantôt très doux, tantôt féroce. On sait qu’il
entasse dans ses tiroirs les fiches et les notes : que
fera-t-il de cet amas de paperasses ? Plus d’un cama¬
rade a tenté de le mystifier, mais il repère le rensei¬
gnement faux avec une sûreté foudroyante, rectifie
Disposer de sa mon
145
d'un mot décisif, d'un nom, d’une date. Sans doute il
parle souvent des juifs — des juefs. Qui n'en parle pas
dans ces milieux de presse, en marge de la politique
et des affaires, où la puissance juive ne sc dissimule
pas comme ailleurs, s'affirme au contraire avec une
sorte de bonhomie insolente. Et puis il y a ce vieux
Toussenel, le phalanstérien, qui a écrit là-dessus un
livre peu lu, et aussi Gougenot des Mousseaux, et
encore, plus récemment, tel ou tel. Au fond, la ques¬
tion n’intéresse que des idéologues, des poètes : on ne
s'attaque pas à l’argent. D’ailleurs ce diable d'homme,
convive charmant, gai compagnon, reste tout de
même impossible à classer, déconcerte. On le dit
républicain, et il écrit : « Le républicain n'est pas un
homme pensant, raisonnant, cherchant la vérité, la
proclamant ! c'est un instrument, un orgue de Barba¬
rie jouant des airs de civilisation... On donne un coup
de pied dans l'instrument, et il s'arrête un peu,
comme après les malheurs de 1870, puis le juif paie
le raccommodage de la manivelle légèrement détério¬
rée, l’orgue recommence à moudre des airs de 1789 ,
le Progrès, 1 Amour, succédant aux haines des
nations. » — Et encore : « Il faut que ce soit des juifs
d’Autriche qui viennent glorifier en France la Révolu¬
tion de 1789 , alors que, chez nous, tous les êtres
libres, qu’ils appartiennent à l’élite intellectuelle ou
au prolétariat, sont unanimes à maudire cette Révo¬
lution manquée qui ne nous a apporté que le paupé¬
risme, le déshonneur et la ruine. »
Le même homme qui parle des origines de la Répu¬
blique avec l’insolence d’un disciple de Maistre ou de
Bonald ne passerait pas non plus aisément pour légi¬
timiste. ün l’entend dire de La Rochefoucauld-Dou-
deauville : « C’est une tête d’oiseau, une de ces figures
comme on en expose aux vitrines des coiffeurs. » Le
duc d’Audiffret-Pasquier ressemble à « un hanneton
dans un tambour ». En somme « les conservateurs ne
sont pas moins attachés au régime que les républi¬
cains, peut-être en espèrent-ils plus de profit ».
« Lorsqu'on étudiera de près les années qui viennent
de s’écouler, on s’apercevra que ce qui les caractérise,
146
Démission de la France
c'est la fiction, l'imposture, le mensonge général, l'éta¬
lage verbal et scripturaire de sentiments qu'on
n'éprouvait pas réellement, la perpétuelle menace
d'accomplir des actes qu'on n’avait nullement l'inten¬
tion d'exécuter. » Il définit le comte de Chambord
« une âme chargée d’un grand dessein et incapable de
1 accomplir ». « Nulle âme de roi ne fut plus haute,
plus généreuse, plus droite, mais le tempérament n’y
était pas. » Frohsdorf, c’est l’Abbaye-aux-Bois de
Mme Récamier, vieillie et toujours belle : « Les ado¬
rateurs n’ont pas renoncé aux déclarations, ils
demandent encore les suprêmes faveurs, seulement
ils les demandent depuis vingt ans. Si on les prenait
au mot, ils feraient de leur mieux, mais ils seraient
peut-être embarrassés ; heureusement les choses ne
vont jamais jusque-là... » D’ailleurs, « les Thiers, les
Favre, les Simon transforment Paris en abattoir sans
l’ombre d’une hésitation ; ils feront tuer, s’il le faut,
trente mille hommes pour conserver le pouvoir
une minute de plus. Un roi de France ne le peut pas :
il ordonne aux Suisses de cesser de tirer comme
Louis XVI, il s’éloigne sans combattre comme
Charles X, il reste au coin du feu comme Henri V...
Aux âges passés, le matin du sacre, l’archevêque de
Reims allait frapper à la porte de la chambre occupée
par le roi dans les appartements du Chapitre. “Le roi
dort ! répondait le grand maître des cérémonies.
— Eveillez-le !” disait l’archevêque... En 1873 la
France a frappé à la porte de la chambre du roi, mais
le roi ne s’est pas réveillé... »
S’il est si dur pour les légitimistes, l'auteur de Mon
vieux Pans , qui fait encore volontiers à ses camarades
de La Liberté, comme jadis dans le salon de Victor
Hugo, l’apologie de la Sainte Inquisition, passerait
assez pour dévot. Mais vers 1885 le nom de dévot a
un sens précis, définit précisément l’espèce d’homme
que Drumont méprise le plus : les Soumis, les Res¬
pectueux. « Le catholique est un citoyen français
payant des impôts, accomplissant ses devoirs civi¬
ques comme tout le monde. Signe particulier : est
destiné par la nature à recevoir tous les jours l’égout
Disposer de sa mort
147
collecteur sur la tête. L’obcissancc tout ovine de ccs
malheureux est incroyable : ils suivraient jusqu'au
bout de la France le pan de chemise foireux de Cré-
mieux en se disant entre eux : ‘C’est le drapeau natio¬
nal.” — Telle est son opinion sur la troupe, mais il
n’attend pas grand-chose des états-majors. Journa¬
liste catholique, il aime rappeler le mot célèbre du
cardinal Antonelli : « Je voudrais que tous les journa¬
listes catholiques fussent employés à dessécher des
Marais-Pontins. » « Humainement, dit-il encore, un
évêque n'a pas à en vouloir au gouvernement. Dans
ce ménage troublé que forment l’Église et l’État, l’évê¬
que est le plus heureux des trois. »
Injurieux envers la République, peu respectueux de
la monarchie, avec cette compassion dédaigneuse
pour le docile troupeau des bien-pensants, on vou¬
drait le croire seulement aigri. Pourtant, qui ressem¬
ble moins à un homme de lettres aigri, c'est-à-dire
vaniteux et impuissant, à un Heine, à un Vallès, que
ce magnifique garçon aux colères promptes, si
curieux de la vérité des êtres, si ardent à sa recherche,
mais qui ne la rencontre pas sans tristesse ? De vieux
confrères que déconcertent des propos un peu rudes
hochent la tête et le traitent entre eux d’anarchiste.
Mais l'anarchiste hait la société et celui-ci ne la hait
pas, il a l'air de la regarder mourir. Peut-être est-elle
morte déjà ?
Le cadavre social est naturellement plus récalcitrant,
moins facile à enterrer que le cadavre humain. Le cadavre
humain va pourrir seul au ventre du cercueil, image
régressive de la gestation ; le cadavre social continue à
marcher sans qu'on s'aperçoive qu’il est cadavre, jusqu’au
jour où le plus léger heurt brise celte survivance factice et
montre de la cendre au lieu de sang. L’union des hommes
crée le mensonge et l’entretient ; une société peut cacher
longtemps ses lésions mortelles, masquer son agonie, faire
croire quelle est vivante, alors qu’elle est morte déjà, qu’il
ne reste plus qu’à l'inhumer...
Il a de ces violences irrésistibles, de ces rages blan¬
ches qui creusent le regard, déforment la bouche,
148
Démission de la France
font dire aux camarades : « Qu'est-ce qui lui prend, à
ce Drumont ? » Alors, il se jette sur un nom prononcé
au hasard, le marque d'une phrase brûlante, vite
oubliée, car il n’a réellement aucune recherche,
aucun désir de plaire ou détonner ; s’il sc delivre de
sa haine, cest naïvement, et comme avec une sorte
de candeur féroce. Il dit de Gambetta : « C’est un
empereur juif... Pour le bien comprendre il faut se
figurer une manière de Barabbas, Barabbas gracié,
devenu préfet du Prétoire un beau matin, au milieu
dune bagarre, et se faisant adjuger la pourpre à force
de bagou. » Mais il n’écoute ni les protestations ni les
rires, ses yeux s’adoucissent presque aussitôt derrière
ses lunettes, débordent d’un mépris tranquille, et il
conclut en haussant les épaules, déjà repris par sa
vision intérieure : « Bah ! l’effort des meilleurs ou
des pires ne va pas au-delà d’une velléité, s'arrête au
point où commence l'acte volontaire... Tous ces per¬
sonnages ont je ne sais quoi d’incohérent, d’cphémère
et de météorique : ils arrivent, ils ébauchent un geste,
ils balbutient quelques paroles et soudain ils s'en vont
sans qu'on sache pourquoi ils sont venus. Us font l’ef¬
fet d acteurs qui se sont trompés dans leur entrée ou
qui, par inadvertance, se seraient mêles à une pièce
dont ils n étaient pas, et qui brusquement diraient
bonsoir à la compagnie et rentreraient dans la cou¬
lisse. »
Des mois et des mois le mystérieux bouquin a
fourni un sujet familier de conversation. « Allons,
Drumont, où en êtes-vous ? — Ça vient, répondait-il !
vous verrez ça, cher ami, vous verrez ça. » On se
disait : « Ça ne viendra peut-être jamais ! Il y a tant
de ces livres chimériques qu’on rêve et qu'on n écrit
pas... D ailleurs, quelle singulière idée de s’attaquer
aux juifs, lui qui collabore depuis plus de dix ans au
journal des Perdre ! Et puis la maladie de sa femme
lui coûte gros ; il ne risquera pas toute une vie sur
un coup de dés pareil, voyons ! à quarante-trois
ans !... » Sa femme morte, il ne quitte plus guère
Soisv, les sceptiques ont beau jeu : « Hein, votre Dru-
mont ! fini, mon vieux, un homme fini ! « Certains
Disposer de. sa mort
149
esquissent un sourire, font de la main un geste éva-
sil : ils savent peu de chose, — sinon que le camarade
s'entraîne aux armes quatre heures par jour. « Une
main de fer, disent-ils. Et quels battements !... »
Une main de fer en effet. Elle ne tremble pas, sinon
de hâte, en écrivant les derniers chapitres, les plus
directs, les plus durs, calculés pour le maximum de
risque. À présent que l’opinion publique, saturée de
violences verbales, reste inerte, ne réagit plus aux
réactifs les plus sauvages, au point qu'un honnête
homme diffamé, comme la moins discutable canaille,
répugnent également à relever l’injure, assurés que le
silence et l’oubli la recouvriront demain, l'effaceront,
quel jeune Français ira tenir compagnie au journa¬
liste solitaire ? Oui partagera son ivresse studieuse
lorsqu’au milieu du désordre d’une chambre de veuf,
la fenêtre ouverte sur les épais tilleuls de l’allée, il
rassemble mentalement une dernière fois — une der¬
nière fois et puis une autre encore — son troupeau
d'hvènes, le dénombre ? En face des puissantes bêtes
de proie financières ou politiques, qui ignorent jus¬
qu’à son visage, jusqu'à son nom, il est beaucoup
moins qu'un romancier ou qu’un poète, car il ne s’agit
pas seulement de faire vivre des êtres imaginaires
dont un écrivain peut toujours réussir à se dégager.
Lui reste lié à sa création, vaincra ou périra tout
entier avec elle. Les mille personnages de son drame
ne sont rien, moins que rien, moins qu'une vague
fumée dans l’air, s'ils sont seulement vraisemblables,
s’ils ne sont pas vrais, vrais à crier, vrais à décharger
la colère. Et pour une telle entreprise ni le talent, ni
le génie même, ne peuvent suffire. Il y faut ce je ne
sais quoi qui rend le défi intolérable, arrache un cri
au plus rusé. Quelle pauvre chance a-t-il, ce chroni¬
queur, d’inquiéter dans la tranquille possession de
leurs plaisirs, au fond de leurs hôtels, des politiciens
triomphants, des financiers cousus d’or, blasés sur
tous les chantages ? Et il ne s'agit pas seulement de
les inquiéter— à quoi bon ? —la simple inquiétude
ne leur ouvrirait pas la bouche, ne les sortirait pas de
leurs trous. Il faut faire flamber la jungle.
150
Démission de la France
L’admirable est qu'il ait d'abord réussi. Le minus¬
cule brasier a tremblé un moment entre ses deux pau¬
mes et tout à coup, avant qu'on ait seulement repéré
l’incendiaire, la flamme s’est mise à hurler comme
une folle aux quatre coins de l'horizon... Hasard, dira-
t-on. Point du tout. Alors c'est le miracle de l’art ?
Moins encore. Ces deux gros livres déconcerteraient
plutôt l'amateur par un ton de naïveté un peu
pataude, une bonhomie dont on ne sent qu a mesure
la force secrète. Quelle force ? Celle d’un homme qui
joue sa chance, son unique chance, la joue tout
entière, s'engage à fond... Et ce n'est même pas assez
dire, peut-être. Car celui qui jette ainsi ses cartes sur
la table n'a qu'une seule des vertus du joueur — et
d’ailleurs la plus dangereuse — l'entêtement. Au fond,
il craint assez de perdre, mais il sait en outre que les
jeux faits il ne reprendra pas sa parole, tiendra le
coup contre n’importe quel adversaire. Alors, avec
une sorte de fureur, pourtant sagace, il commence
par couper le chemin de retraite, il ne se croit sûr
detre réellement engagé que lorsque tout dégage¬
ment est devenu impossible. Ménager de son bien, à
la manière d’un paysan, avaricieux sinon avare, cha¬
que page bien venue est grosse du risque d un procès,
menace son petit avoir. Elle porte aussi la chance
d’un duel. Il ne pose la plume que lorsqu’il sent cette
double menace braquée sur sa poitrine et le tiroir de
la commode où il tient rangés ses quatre sous. Alors
seulement il va prendre l'air du soir dans son jardin,
piétine en rêvant la pelouse, la tête un peu chaude.
Les feuillets sont encore là-haut sur la table, un mou¬
vement de la main les jetterait au feu, en ferait de la
cendre. Mais il sait aussi que ce geste est justement
le seul qu’il est incapable de taire. Voilà son secret.
En y pensant, il sourit sûrement dans sa barbe, il
croit bien avoir trouvé là un fameux secret, le secret
des secrets, une espèce de Scsamc à forcer n'importe
quel destin.
Et sans doute plus d’un de ces jeunes guignols gla¬
cés, sans regard et sans âge, qui encombrent la scène
aujourd’hui, trouveront la chose comique ; hé quoi.
Disposer de sa won
151
si naïf, ce Parisien chevronné, ce familier des théâtres
cl des brasseries du boulevard, l’ancien élève de
Girard in ?... Pas tant que vous croyez, petites
mains ! Mais, évidemment, il le fut, si l’on ne veut
regarder qu’au terme, à la profonde déception de sa
vieillesse. Oui, oui, gidiens, gidettes et gidoyères, oui
mes belles, il attendait beaucoup, il attendait trop de
l’acte d’un homme qui met à la disposition de la vérité
dont il sent sur lui le regard, loyalement, honnête¬
ment, sans réserve ni exception de jeu, sa vie
d’homme. Et ce que la vérité qui le regardait attendait
de lui, à son insu, c était précisément sa silencieuse,
son impuissante agonie.
En vain, il s’est jeté en avant, tête basse. La clameur
a couru derrière lui un moment, et il est allé s’écraser
seul contre le mur. dans le noir, il a roulé assommé.
C'est absolument une scène de cirque, mon Dieu,
n'est-ce pas ? On voit Grock là-dedans. Il n’y manque
même plus aujourd'hui l'autre acteur indispensable à
ces sortes de farces depuis qu'un auguste, du nom
de Bessières, un de ces entrepreneurs d âmes qu’une
grossièreté fondamentale, ingénue, en dépit des
ronrons dévots, rend parfois féroces, la dénoncé aux
jeunes bien-pensants de La Vie catholique comme l'un
des plus célèbres renégats du siècle, avec Renan, Loy-
son, Taxil — Léo Taxii. Un vrai numéro de Grock,
vous dis-je !... Cependant permettez-moi d’ajouter un
mot, Bessières, je serai poli : vous avez quand même
eu tort de laisser tomber cette saleté sur une pauvre
tombe, même pour vous lâcher le ventre, oui, mon
ami. Il y avait de la place le long du mur, mon vieux.
D’ailleurs vous perdez votre temps : le bonhomme
est désormais à l’abri, en sûreté, sous une épaisseur
convenable de terre ; il ne vous entend pas. Et les
braves petits garçons français que vous emmenez
comme ça, avec vous, faire leurs besoins dans les
cimetières, ne vous entendent pas davantage. C’est le
bonhomme qui leur parlera maintenant, s’il veut, à
travers sa bière pourrie. Vous aurez beau prêter
l’oreille, vous n’y comprendrez rien, c’est là le langage
d’un homme :
î 52
Démission de la France
Mes enfants, je n'ai pas qualité pour prescrire à personne
une règle de vie, mais après avoir pensé et médité, j’ai le
droit d’indiquer à de plus jeunes que moi une méthode qui
me semble propre à former un être viril.
Commencez d’abord par éviter les prosopopées redon¬
dantes. Les vains serments, l’appareil de ces phrases toutes
faites qui ressemblent au matériel de Belloir, aux écussons
de carton, aux tentures d’andnnople qu’on transporte dans
des voitures spéciales, à l’occctsion des fêtes publiques.
Songez à l'immense ridicule dont s’est couvert le parti
conservateur avec cet immense déballage de phrases de
rhétorique qui a commencé à la fin de 1871 : « Dieu le
veut ! Nous reprendrons le glaive des anciens chevaliers,
nous combattrons avec l'épée flamboyante, nous tombe¬
rons, s’il le faut, comme les Macchabées... » Tout cela pour
arriver à subir patiemment les actes les plus odieux sans
qu’il se soit trouvé un mâle pour flanquer cinq coups de
revolver dans la tête d’un préfet ou d’un commissaire de
police qui entrait dans les domiciles privés sans mandat.
Appliquez plutôt l’admirable méthode de méditation des
exercices de saint Ignace. Déterminez bien à l’avance votre
puissance de volonté. Ne vous remplissez pas le cerveau à
vide avec des histoires de chrétiens dans le cirque que vous
racontent des gens obèses qui se croiraient perdus si leur
côtelette n’était pas cuite à point, et qui ne souriraient pas
du tout s’ils étaient dans une arène au milieu de lions affa¬
més. Comprenez bien l’admirable passage de Carlyle sur la
Crainte et le Courage : « La valeur est la seule chose qui
ait de la valeur, qui vaille, valour is siill value », mais ne
mettez tout de même pas cela sur le mode trop lyrique, ne
vous mentez pas à vous-même, ne vous imaginez pas que
vous n’aurez jamais peur comme les d’Audiffret-Pasquier,
les estradiers, les faiseurs de discours anniversaires qui jet¬
tent le gant à la République à neuf heures trois quarts,
après avoir dit au cocher d’être exact avec le coupé à
dix heures moins cinq.
Ceci dit, ccoutez-moi bien : tout homme qui est décidé
à mourir peut agir sur les événements. Derrière tous les
événements il y a un homme qui a été décidé à mourir.
Sans doute beaucoup de causes ont fait que l’Italie, jadis
puissance de troisième ordre, soit plus influente mainte¬
nant que la France dans les conseils de l'Europe, et puisse
prodiguer des humiliations au pays qui l'a affranchie. Mais
parmi toutes ces causes, il y en a une qui n’est pas la moins
importante de toutes. Il s’est trouvé un homme qui s’est
Disposer de sa mon
153
entretenu un jour avec lui-même : il avait des bank-notes
plein son portefeuille, il était de noble race, jeune encore,
éloquent, aimé des femmes ; un matin, à Londres, il s’est
posé cette interrogation à lui-même : « Voyons, es-tu
résolu à mourir ? » 11 s'est répondu : « Oui. » Il a pris alors
un cab et il est allé examiner la guillotine au musée Tus-
saud pour savoir comment on mourait quand on mourait
guillotiné, et là-dessus il est parti pour Paris. Cet homme
s’appelait Félice Orsini...
Bessières trouvera sans doute la page assez belle et
dira : « Je la replacerai dans un sermon... non, pas
dans un sermon, mais dans une bonne petite instruc¬
tion à mes jeunes gens, par exemple, le jour de l’ar¬
mistice. Une fois par an, il faut bien faire plaisir à la
clientèle militaire, nous y recrutons pas mal pour nos
Maisons, et voyez-vous, c'est une justice à leur ren¬
dre, ces gaillards-là font beaucoup d’enfants... “Mes¬
sieurs, tout homme, décidé à mourir peut agir sur les
événements. Detrière tous les événements, il y a un
homme décidé à mourir !” Écrit ce n'est déjà pas mal.
Mais dégorgé avec un mouvement pathétique des
hanches et les veux blancs, j'en ferai quelque chose
d'irrésistible. »
Malheureusement, pour ce genre de spécialistes, la
valeur d’une telle page est d’un tout autre ordre qu’ils
nt* l’imaginent. Je craindrais bien plutôt qu'arrachée
ainsi à son contexte, elle ne trahît, sinon la pensée de
l'auteur, du moins le sentiment quelle exprime avec
une sincérité tranquille. Car un familier du vieux maî¬
tre ne s'y trompera pas, ne se laissera pas prendre
à certain accent péremptoire. Évidemment, Drumont
s’est répété bien des fois ces choses à lui-même avant
de les écrire. Tl semble qu'on les sente comme usées et
polies par un long service. Elles gardent les marques
émouvantes d’un débat intérieur, des hésitations, des
scrupules, des tentations de la peur — oui, pourquoi
pas — de la peur d’un homme isolé qui aime ses ciga¬
res, scs livres, l'humble confort de sa vie quotidienne,
et sait fort bien qu’à moins d’un triomphe inattendu,
invraisemblable, la publication de La France juive
154
Démission de la France
fera de lui, dans sa profession, un de ces réprouvés
qui attendent patiemment dans les antichambres et
dont les secrétaires de rédaction disent, pour s’excu¬
ser d’un refus : « Que voulez-vous ? il s’est rendu
impossible... » Et ce n est pas là une vaine image :
quiconque a l'expérience du journalisme, de ses tradi¬
tions. de ses mœurs, et aussi de ses servitudes,
conviendra aisément que l'échec d'un tel livre eut non
seulement ruiné mais déshonoré son auteur. La sim¬
ple lecture des noms cités au cours des deux volumes,
et qu’un index alphabétique rassemble, suffirait à
donner l’idée de l’invraisemblable gageure. Près de
trois mille noms, et quels noms ! Tout ce qui compte,
tout ce qui dispense l’argent, les places, fait et refait
les réputations, financiers, politiciens, fonctionnaires,
gens d'Église ou magistrats. Que Drumont ne réussît
pas à rompre le premier cercle du silence, à en appe¬
ler au grand public patriote, d’ailleurs lui-même si
facile à intimider, si respectueux des puissants, on
comprendra que le simple soupçon de chantage, trop
plausible, devait suffire à le perdre. Le cher Bloy a
payé beaucoup plus cher d’admirables mais au fond
dé plus inoffensives invectives.
À quarante-cinq ans, on n’ignore plus les règles du
jeu. Vous voyez d'ici le révérend Bessières, ou n’im¬
porte lequel de ces insupportables bavards à la
bouche juteuse, se disant : « L’heure est aux conces¬
sions, aux accordements, à la tolérance réciproque,
l'opportunisme est devenu une espèce de sacrement.
Si je m’attaque aux forts, je vais probablement me
faire meure au ban de la société à laquelle j’appar¬
tiens, et, quelques années après ma mort, un autre
marchand de phrases me traitera peut-être de rené¬
gat... Ma foi, tant pis : je ferai quand même ce que
je crois juste, bien qu’en conscience je puisse trouver
d'excellentes raisons de m’en dispenser... » Mais vous
sentez bien que l'hypothèse ne tient pas debout. Bes¬
sières est jésuite, il trouverait probablement une telle
attitude trop grossière. Et d’ailleurs, longtemps avant
que fût né ce révérend, Drumont devait savoir à quoi
s'en tenir là-dessus, lorsqu’il écrivait, non sans
155
Disposer de sa mort
malice : « Chaque ordre a une effigie particulière en
même temps qu'une mission distincte. Les jésuites
sont arrivés quand le Moyen Âge était fini ; ils n'ont
point connu l'admirable ordre chrétien sur lequel
reposait la société du passé, ils ont été les hommes
d’un état social nouveau. Leur conception générale de
la vie est un accommodement mutuel où tout s'arran¬
gerait grâce à leur dévouement à eux, à leur expé¬
rience du cœur humain, à un liant réciproque. »
fl manquait, évidemment, à l'auteur de La France
juive, la glande spéciale qui sécrète cette liqueur
lubrifiante. Pressé de dire un jour, à la fin de sa vie,
comment il avait été amené à écrire son premier livre,
il a fait une confidence extraordinaire, d une sincérité
vraiment nue, triviale, presque terrible : « J étais
guidé uniquement par la haine de l’oppression qui
fait le fond de ma nature. L'oppression me rend
malade physiquement. Obligé, pendant de longues
années, pour subvenir à mes charges de famille, de
refouler ce que je pensais j’avais fini par attraper des
crampes d'estomac, une anorexie qui me contractait
la gorge au moment du repas. Cette douleur a com¬
plètement disparu du jour où j’ai pu exprimer libre¬
ment ma manière de voir, proférer mon verbe (pro,
en avant, ferre, porter), ce que je fis dans La France
juive et dans La Fin d'un monde. »
VII
HISTOIRE D'UNE MAIN GAUCHE
La France juive parut dans les derniers jours du
printemps de l’année 1886. Aucune analyse ne saurait
donner l’idée de ce livre magique. On connaît de plus
vastes tableaux d’histoire, on connaît aussi de plus
beaux pamphlets, mais il n’est sans doute pas d'exem¬
ple d’un tel accent soutenu pendant douze cents
pages sans un fléchissement, jusqu’à l’admirable
conclusion, franche et naïve comme un vitrail anti¬
que : « Ai-je rédigé notre testament ? Ai-je préparé
notre renaissance ? Je l’ignore. J’ai accompli mon
devoir, en tout cas, en répondant par des insultes aux
insultes sans nombre que la presse juive prodigue aux
chrétiens. En proclamant la vérité, j’ai obéi à l’appel
impérieux de ma conscience, liberavi animant
meam. » Livre comparable à un très petit nombre,
livre presque unique par on ne sait quel grondement
intérieur, perceptible à mesure, de chapitre en chapi¬
tre, et qui, en dépit des sourires sceptiques ou de l’en¬
nui, finit par résonner dans notre propre poitrine, en
arrache un long soupir. Livre dont les véritables
dimensions n'apparaissent pas d'abord, où l'on entre
de plain-pied sans méfiance, comme dans une église
obscure, jusqu’à ce qu'un mot prononcé à voix haute,
par mégarde, fasse mugir les voûtes baignées d'om¬
bre, se prolonge en tonnerre sous les arceaux invisi¬
bles. Livre dont la prodigieuse tristesse, malgré les
Histoire dune main gauche
157
cris de colère ou les défis, prend au dépourvu
l'homme le plus vil. reste une sorte d'énigme pour
tous.
Est-ce tristesse quil faut dire? La passion, mais
réduite à l'essentiel, la passion nue, porte ce même
signe austère, a ce regard fixe et grave dans l’invec¬
tive, la plainte ou le rire. Et nous voyons ici le chef-
d'œuvre, peut-être, de cette passion dépouillée de
toute surcharge, ascétique. Nul doute pour qui sait
lire : l’homme qui, dans le seul but d'affronter son
temps, son siècle, a fourni cet effort immense, n’a pas
cru un moment au succès, n’a rien accordé à la
chance d’une improbable victoire. Si réellement naïl
que fut son génie, l'espérance était encore plus naïve
et sur un autre plan de grandeur où il ne la cherchait
même pas. Au sens exact elle n’offrait aucune prise à
ses puissantes mains, lui échappait. Comme chez la
plupart des êtres sacrificiels, hantés par l'idée du
sacrifice, l'image de la mort lui tenait lieu d'espé¬
rance, apportait à sa nature la part indispensable de
confiance, de sérénité. C’est elle qui donne à ce colos¬
sal amas de noms, de faits, d’anecdotes, qui pourrait
être si vulgaire, une sorte de majesté à quoi ne sau¬
raient atteindre des œuvres conçues et nées sous un
autre signe que celui d’un désespoir sans faiblesse.
Et ce n’est pas encore assez dire — non. Car
d'abord, un homme capable d’espérer, ou du moins
d'entreprendre pour vaincre, n’eût pas eu la patience
de mener à son terme, jusqu’à l'âge mûr, jusqu'au
seuil de la vieillesse cette méditation préparatoire
qu'un événement fortuit, heureux ou malheureux, ris¬
quait de rendre d’un seul coup aussi vaine, aussi sté¬
rile que les studieuses rêveries d’un maniaque. Ou, le
moment venu d’agir, n’aurait-il pas du moins tâté le
fort et le faible de l’adversaire, cherché le passage ?
En tout cas, il eût allégé son livre, au lieu que, visible¬
ment, Drumont a surchargé le sien, comme on bourre
d’explosifs un navire dont on n attend plus rien, sinon
qu'il se traîne jusqu'au but avec le tonnerre dans ses
soutes, et qu’il saute contre l’obstacle. On devine très
bien la constante obsession de ce fort garçon français
158
Démission de lu France
blessé au plus intime de l’être, précisément dans ce
sens de la race, qu’il a d’ailleurs exquis — blessé dans
sa race : il parle le dernier, il veut tout dire à la fois...
L'apparition de La France juive fut accueillie par
une sorte de silence plein de présages. La librairie,
qui ne croit guère aux présages, pariait déjà pour ce
quelle appelle, en son argot, une belle panne. De
tous, l’auteur était probablement le moins cmu. Un
véritable artiste connaît seul, l'œuvre achevée, cet
épuisement profond, non sans douceur, ce demi-som¬
meil qui n'insensibilise que la part supérieure de
I être, maintient lame dans un certain état d'expecta¬
tive, d'attente, qui ressemble à la résignation.
Je me vois encore — a-t-il écrit avec sa gentillesse ordi¬
naire — je me vois encore, par une maussade après-midi
d'avril, en face du premier exemplaire de Ixi France juive.
Lajoie de la création, l’enfantin plaisir de récri va in qui se
corrige sur les épreuves et se sourit complaisamment aux
bons endroits, n étaient plus là pour inc soutenir. J’éprou¬
vais seulement cette impression de froid dans les os qui
saisit l’homme loin de chez lui, en pleine rue, par une
pluie glaciale...
Quelle apparence que ce livre pût réussir ? Il heurtait
tout le monde : il s’attaquait, sans s’appuyer sur personne,
à cette formidable puissance de l'argent devant laquelle les
rois eux-mêmes capitulent : il traitait en outre de sujets
peu faits pour intéresser les lecteurs de Nanti. Et puis...
deux volumes... 1 200 pages ! Cet excellent Marpon avait
une façon funèbre de prononcer : « Deux volumes ! » Il
demandait ce qui allait nous arriver et il insistait d’un air
inquiet : « Vous répondez des procès, n‘est-ce pas ? »
Je répondais de tout et je regardais ces pauvres bibelots
qui, dans la vie d'un artiste, ont une importance exception¬
nelle, ces plats curieux, ces vieux meubles achetés aux
vacances, en courant la campagne avec ma femme, au
temps où nous étions jeunes tous les deux... C’était cela qui
devait payer les amendes et j'apercevais déjà un huissier
pénétrant dans cette demeure si longtemps tranquille et y
saisissant, selon l’expression de ces messieurs, jusqu’à la
cendre du foyer.
Alors je me mis à genoux sur le plancher, dans mon cabi¬
net de travail, puis murmurai Y À Dieu vat ! et commençai
Histoire d'une main gauche
159
•t l'aire des dédicaces pour me rendre favorables ceux de
mes confrères que je jugeais assez indépendants pour oser
au moins annoncer mon livre.
Il a raconte ailleurs ses promenades mélancoliques
autour de l'Odéon, guettant du coin de l'œil, sous les
arcades, les piles de volumes jaunes, toujours intac¬
tes. Le nez de Marpon s’allongeait, l'expression du
sourire des confrères dépassait ce point critique où
l'intérêt tourne à la comparaison, les camarades, inti¬
midés, se taisaient. « Ne m embêtez plus avec ces his¬
toires de juifs ! » était devenu le mot d'ordre des
secrétaires de rédaction aux chroniqueurs entrepre¬
nants. Et pourtant, plus d’un sans doute de ces hom¬
mes étranges dont le métier est de découvrir Paris
chaque nuit, attentifs au moindre battement, au plus
petit fléchissement de ce cœur immense, dans le ron¬
flement des machines, au fond de leurs bureaux
minuscules qui sentent la graisse et l'encre, ne s'y
trompait pas : ce silence n'était qu’illusion, le livre
redoutable n'avait pas coulé à pic. Seulement il avait
éclaté en profondeur, très loin. L’oreille exercée avait
pu entendre le bruit sourd de l’explosion, et déjà le
regard cherchait à la surface le point exact d’où jailli¬
rait la colonne de feu et d’écume... Elle apparut natu¬
rellement là où personne n’eut dû l’attendre : sous le
derrière propret d’un petit juif de Bourse et de club,
à crâne chauve et à favoris, portant sa fleur de lys à
sa cravate et entre son claque et son frac, le cœur de
la duchesse d'Uzès : M. Arthur Meyer.
Entre tant de puissantes bêtes, pourquoi ce
roquet? Personne ne le saura jamais, qu'importe!
Dru mont lui avait jeté une pierre en passant. Ce qu'il
haïssait d’ailleurs, d’une haine ingénue, en ce boursi¬
cotier obscur, fils d'un colporteur, devenu secrétaire
d une femme galante, et enfin directeur du Gaulois,
journal de défense sociale et de réconciliation natio¬
nale, champion de l’Église et de l’histoire de France,
une manière de roi de Paris, l’arbitre des consciences
conservatrices — c'était la niaiserie d'un parti dont
l'ingratitude est proverbiale, la stupidité de ces gens
160
Démission de la France
du monde qui regardent se lever le rideau de l'Opéra-
Comique ou périr leur pays avec la même indiffé¬
rence courtoise, la même grimace idiote. « Aujour¬
d'hui il a maquignonné, boursicoté, trafiqué, il a un
coupé, un hôtel, un journal. Il n’excite ni l’envie, ni
même le mépris, mais plutôt comme un incommen¬
surable étonnement. Au moment des obsèques de
l'empereur à Chislehurst, il voulait marcher aux côtés
de la famille impériale ; il a pris le deuil du comte
de Chambord et annoncé gravement qu'il ne pourrait
assister aux fêtes d'ischia à cause de la mort du roi.
A l’exposition canine, les piqueurs de la duchesse
d'Uzcs sonnent les honneurs quand il arrive, ce qui
se comprendrait tout au plus dans une exposition de
pisciculture... Tout cela, je le répète, se produit
sérieusement, silencieusement, sans rire. » C’est le
même petit juif qui dira un jour à Maurice Talmeyr,
venu lui proposer un article assez violent sur la politi¬
que anglaise : « Oui... oui... tout cela est très bon...
Cependant je dois vous faire une recommandation :
le roi a été aimable pour moi à l’occasion de mon
mariage, ne soyez pas trop dur pour l'Angleterre. »
Sans doute, une note du Figaro, écrite sur le ton du
scepticisme offensé, et qui mettait fort adroitement
en cause l’archevêque de Paris, Mgr Guibert, avait
déjà rompu le silence. Mais on ne voit pas, dans ce
conte de fées ou de fabliau, le rôle d’un vieux routier
comme Magnard. Le solitaire de Soisv ne rêvait pas
d'académie, mais de bataille, et un rêve naïf finit tou¬
jours par avoir raison. L’homme qui, à la fin de deux
énormes livres bourrés de documents et qui sont un
chef-d’œuvre d'observation, d analyse, d’érudition, en
appelle non pas au réformateur ni au politique, mais
en dernier ressort, au soldat, à la plus humble espèce
de soldat, la plus dédaignée, presque méprisée...
« peut-être un de ces officiers que l'on voit, la mous¬
tache cirée, humer tranquillement leur absinthe
meurtrière, après avoir, le matin, aidé à expulser
quelques vieux prêtres, sentira-t-il, un jour, le rouge
lui monter au visage et, repoussant son verre à demi-
plein, s'écriera : "Mieux vaut la mort qu’une telle
Histoire d'une main gauche
161
honte !”... cet homme-là devait apparaître pour la
première fois au public français l’épée à la main
comme une belle image d’Epinal. Arthur Meyer
venait de dépasser la quarantaine. Il avait alors pour
principal collaborateur Henry de Pêne auquel il a
rendu, dans ses mémoires, ce témoignage déconcer¬
tant, d’une humilité vraiment orientale : « qu’à son
contact familier il s'était constitué, lui, Meyer, une
sorte d’éducation dont il avait totalement manqué
jusque-là ». Peut-être apprit-il aussi à l'école de ce
gentilhomme béarnais qu’un âge vient où les situa¬
tions considérables ne vont plus sans risques. Il
envoya ses témoins.
Ceux de l’auteur de In France juive étaient Albert
Duruy et Alphonse Daudet. La rencontre eut lieu à la
Celle-Saint-Cloud, par un jour de printemps, « l’un de
ces jours étincelants que les Anglais appellent a glo-
rious day ». À la première reprise, Drumont se jeta en
avant si brutalement qu'après un violent débat d’ar¬
mes des plus dangereux, les témoins arrêtèrent le
combat. Dès le début de la seconde reprise, écartant
l’épée de son adversaire d’un battement, il sauta sur
lui en corps-à-coips, et dit en éclatant de rire : « On
commence à s'amuser ! » Mais presque à la même
seconde les spectateurs le virent pâlir et chanceler,
tandis qu'Albert Duruy, saisissant le bras gauche du
directeur du Gaulois, s'écriait : « Monsieur, je vous
v prends ! »
Nous étions à ce point rapprochés que j’avais perdu en
quelque sorte la liberté de mes mouvements, écrit
M. Arthur Meyer dans ses mémoires avec beaucoup de gra¬
vité. Je ne sais comment il se fit qu’à un moment donné
j’empoignai avec la main gauche l’épée de mon adversaire
tandis que mon épée qui fourrageait ses jambes le bles¬
sait grièvement.
Lorsque je rentrais au Gaulois, dit-il encore, je racontai
les phases de la rencontre sans rien atténuer... Une minute
d’hésitation, une seconde de défaillance, et il ne me res¬
tait plus qu a disparaître. Henry de Pêne m’écoula, puis
silencieusement m’attira sur sa poitrine et m’embrassa
162
Démission de la France
longuement. La rédaction entière du Gaulois , forte de cet
exemple, sc serra autour de moi. Je sentis que j'étais sauvé.
Il était sauvé en effet, ayant joué son bout de rôle
cocasse dans une noble et tragique histoire. Désor¬
mais la fameuse main gauche restera braquée, index
tendu, vers les deux volumes de La France juive, dési¬
gnant à tous l'homme et l’œuvre.
Le succès se décida brusquement, fl fut immense.
L'enthousiasme parut gagner jusqu'à l'auteur. On
trouve dans La France juive devant l'opinion, paru peu
après, un accent bien rare chez Drumont, et comme
un frémissement d’espérance. Le coup avait été porté
à fond, le pays y répondait par un de ces puissants
mouvements d'opinion qui paraissent devoir tout
emporter, qui parfois emportent tout. Déjà Marpon
ne pouvait plus suffire aux commandes, multipliait
les éditions. Paris acclamait au Casino la première
conférence antisémite de Jacques de Biez ; des mil¬
liers de braves gens s'inscrivaient à la nouvelle Ligue,
et le grand rabbin Zadoc-Kahn envoyait au Temps
une lettre dont le ton faussement modéré sue l’an¬
goisse. Cette sorte de fièvre nationale prenait au
dépourvu la politique et la banque, bien quelles y
eussent reconnu aussitôt l'indice d'un trouble pro-
lond, dont elles ne pénétraient pas la cause. Jus¬
qu’alors le régime n’avait trouvé devant lui que d'an¬
ciens rivaux, vaincus la veille, ou cette inoffensive
opposition cléricale, trahie par ses chefs, et dont il
jouait comme un chat d’une souris. Rendu imprudent
par tant de faciles victoires, on l'avait vu montrer peu
à peu lelégante insouciance d’un jeune héritier trop
riche et trop heureux, ou d’un acteur favori. Occupé
sur la scène, dans la lumière des projecteurs, il enten¬
dait soudain monter de la salle obscure ce gronde¬
ment sinistre qui précède n'importe quel accès de
fureur aveugle de la foule ou des éléments.
Car la faiblesse du gouvernement parlementaire est
justement de regarder rarement plus loin que la
rampe, doublicr qu’il a des spectateurs. Or il n’est
pas bon de donner au public, naturellement paisible,
Histoire d’une main gauche 163
l'expérience d'une certaine cruauté : telle exécution
.sanglante gagnerait à être faite dans la coulisse. Mais
comment retenir ces grands enfants qu'affole leur
jeu, sous une lumière crue, entre des murs sonores
où la voix humaine atteint à une espèce de chaleur
féroce ? En 1886, l’opportunisme courtois n'était plus
qu'un mot vide de sens, la république montrait ses
crocs. L’anncc précédente, on avait vu un Clemenceau
monter à la tribune d’un pas saccadé, les lèvres blê¬
mes, pour y estoquer, en trois ou quatre phrases brû¬
lantes, un Jules Ferry impassible au milieu des huées,
dont cinq cents regards épiaient l'involontaire frisson
des épaules à chaque coup porté par son bourreau.
L’opinion s était ruée sur le vaincu. Presque en même
temps d’ailleurs, la Providence lui jetait un autre
cadavre : Victor Hugo entrant dans la mort, une main
sur le globe du monde, l'autre sous les jupons de
Babet. La foule qui s était précipitée vers l’Arc de
Triomphe drapé de crêpe, était revenue inquiète,
soupçonnant quelque ruse d’outre-tombe, surprise
qu’il y eût tant de courants d’air autour de la
dépouille d'un patriarche démocrate et pacifiste. À
travers ces présages sinistres on voyait au sommet de
l'État, l’œil au guet sous les paupières mi-closes, un
petit homme adroit et discret, prodigieusement poli,
propre comme un chat, fait pour lécher une soucoupe
de sang frais sans mouiller ses moustaches, sans une
seule éclaboussure à ses pattes de velours, iM. de
Freycinet.
Mais si les parlementaires, attentifs au ronron de
la précieuse petite bête, n’étaient plus occupés qu’au
vote des lois d’exil, qui allaient jeter hors de France
les princes français, le public commençait à prêter
l'oreille à d’autres bruits plus inquiétants. À Château-
villain, le propriétaire d'une chapelle privée, non
autorisée par la loi, l'industriel Giraud, ayant voulu
s’opposer à l’entrée de la police, les gendarmes abatti¬
rent à coup de revolver l'ouvrière Henriette Bonnevie,
blessèrent gravement une de ses compagnes et l’ingé¬
nieur Fischer, sous les yeux du curé Guillaud. Il fallut
tout le zèle des prélats négociateurs pour écarter ce
164
Démission de la France
cadavre avant qu’il n'eût le temps de compromettre
les espérances d’un ralliement avantageux. Si dili¬
gents qu'ils se fussent montrés, l'agitation gagna
néanmoins les presbytères campagnards et quelques
catholiques irréfléchis. Cette fois encore, au grand
soulagement des courtiers du nouveau concordat, un
discours éloquent d’Albert de Mun suffit à décharger
le médiocre potentiel de ces sensibilités naïves. « Il y
avait entre vous et nous, s'écria-t-il, la croix que vous
avez renversée : il y a maintenant le sang des femmes
chrétiennes ; cela ne s’oubliera pas et cela finira par
se payer ! » L’enquête administrative innocenta les
gendarmes, tandis que la cour d’assises de Grenoble
condamnait comme provocateurs Fischer et le curé
Guillaud.
Mal assurée sur sa droite, la république devait pres¬
que en même temps faire face à gauche : les meneurs
de Decazeville, mécontents du sous-directeur des
Forges, Watrin, s’étaient empares du malheureux
après une chasse hideuse et avaient fini par le massa¬
crer. À ce signe sanglant tout ce que la répression de
1871 avait décimé, non détruit, s’agita. Pour la pre¬
mière fois depuis la Commune, on pouvait voir,
comme récrit admirablement Drumont, « le monde
bourgeois en face de la Société qu’il a faite, les béné¬
ficiaires sanglants de la Révolution aux prises avec les
héritiers qui réclament leur part, les jacobins nantis
en face des anarchistes qui veulent se nantir », et le
député ouvrier Basly jetait ce défi à la figure des
parlementaires : «Le 14 juillet 1789 n’a-t-il pas été
illustré par l’exécution des tyrans et des affameurs
comme Flesselles, Foulon, Berthier, ou des boulan¬
gers accapareurs ? On a promené leurs têtes au bout
d’une pique, et cela ne nous a pas empêché d’ériger
cette date en fête nationale. Où est la différence avec
ce qui s’est passé à Decazeville ? »
De telles paroles n’étonnent plus : la Chambre de
1886 les accueillit dans un silence tragique. C’est
quelles atteignaient le régime au point le plus sensi¬
ble, elles ouvraient la plaie qu’il porte toujours, non
Histoire d'une main gauche
165
pas au cœur mais au flanc, au niveau de ses entrailles.
Sans doute désespère-t-il aujourd'hui d’en tarir la per¬
pétuelle suppuration : il sait que cet écoulement
épuise peu à peu ses forces, qu'il en mourra. Vers
1890 la République se croyait encore assez forte pour
digérer ce virus.
Elle a failli réussir quelques années plus tard lors¬
qu'un de ses hommes, attaché à sa fortune, type
magnifique de l’universitaire démagogue, avec on ne
sait quelle tendresse, quel rayonnement wagnérien,
Jean Jaurès, imposait au prolétariat, par le seul pres¬
tige d'une prodigieuse nature, l'idéologie drevfu-
sienne, une espèce de moralisme scientiste qui brisa
net pour un temps la lutte de classe, le jetant à la
remorque du plus arriéré des partis, le libéralisme
huguenot. Mais à l'époque où parut Im France juive,
le régime en était à rassembler des éléments encore
épars, empruntant à tous, ralliant à l'étendard de la
conservation sociale — ou si I on veut au drapeau de
la gendarmerie — les hésitants, les trcmbleurs, les
ambitieux et ces cléricaux plaintifs toujours à la
recherche d’un patron. La campagne religieuse n’était
qu’un trompe-l’œil, une manière de dissimuler la fai¬
blesse des effectifs, leur inexpérience : on attaquait,
pour se faire la main, l’ennemi le moins dangereux.
Qu’on le blâme ou qu'on le loue, il est difficile de nier,
en effet, que I.éon XIII ait été la dupe illustre de ce
vain étalage de force. En somme il prit pour un
retranchement inexpugnable la simple levée de terre
derrière laquelle la république se fortifiait en hâte,
avec angoisse. Seul de tous peut-être, seul d'une géné¬
ration de lamenteurs el de complaisants. Drumont vit
clair dans le jeu de l’ennemi : il fonça dessus.
Léon XIII, Drumont... À ce rapprochement sacri¬
lège de deux noms inégaux je vois d’ici le prince des
prêtres déchirer sa robe. Épargnez-vous cette
dépense, ô prince des prêtres ! On doit la vérité aux
morts : que leur donnerait-on ?... La vérité, soit, mais
laquelle ? Hé bien, la justice ! Humainement, qui
m’empêcherait de confronter deux vaincus ? Où
serait le mal ? Si l’auteur de La France juive eût réussi
166
Démission Je lu France
dans son dessein et sauvé son pays, je ne pense pas
que l'histoire l’eût mis au-dessous d’un pape dont le
clair génie, d’ailleurs indéniable, a beaucoup moins
réalisé qu’entrepris. On aurait sans doute bien
embarrassé Jeanne d’Arc en lui demandant ce qu’é¬
taient Clément VI ou Urbain V, mais elle savait sûre¬
ment le nom de Du Guesclin... Et d’ailleurs il ne s’agit
pas ici d'un de ces parallèles où excellaient autrefois
les champions du discours latin : disons simplement
que le problème français s est posé, dans le même
temps, à l'un et l’autre de ces hommes, et ils l’ont
résolu de deux manières différentes. Je laisse souffler
les dindons, et j’ajoute : la politique de Léon XIII, qui
n’a rien obtenu pour l'Église, a ruiné le moral fran¬
çais.
Car jamais situation n'apparut plus nette qu’au
seuil de cette dernière décade du siècle. Un noyau de
politiciens absolument étrangers à nos traditions pro¬
fondes, forcés de se rattacher, faute de mieux, au plus
trouble, au plus barbare épisode de notre histoire, et
qui manœuvrent pour s’assurer des concours, avec
l’appui d'un syndicat financier. Cette secrète compli¬
cité de la République et des banques ne saurait être
mise en doute ; elle reste écrite dans les faits. On voit
très bien ces journalistes, ces clercs de notaire, ccs
professeurs, ccs avocats, arrivant au pouvoir, les
mains dans leurs poches, par un coup de veine. La
plupart, comme Gambetta, ne possèdent même pas
de pardessus de rechange. En revanche, ils ont un
programme : il n'y a eu, pour le rédiger, qu’à mettre
bout à bout les articles écrits jadis pour les cinq cents
abonnés de quelque journal obscur Mais un pro¬
gramme démocratique, si la rédaction n’en coûte
guère, ne saurait être porte à la connaissance de
l’électeur sans un énorme budget de publicité...
Entendons-nous : je ne veux pas dire que ces gens-
là iront le lendemain toucher au guichet de M. de
Rothschild ; je dis que, sans attaches dans le pays,
sans passé, sans prestige, suspects aux hommes
d'ordre, déjà contraints par leur clientèle à une perpé¬
tuelle et coûteuse surenchère, entraînés, non par goût
Histoire d'une main gauche
167
mais par une sorte de nécessité profonde, dans cette
colossale entreprise d’imposer par la presse, par
l’école, par tous les moyens, une métaphysique à la
majorité des Français, ils ne pourront sérieusement
mettre en doute qu’à cette première période de leur
hasardeuse carrière, un froncement de sourcils des
Rothschild les eût précipités dans le néant.
Pour n’importe quel aventurier, l’embarras n’est
pas en effet de réussir, mais de durer. « Cette France
juive, écrit Drumont, combien parmi mes confrères
l'avaient commencée avant moi et s’étaient arrêtés au
premier feuillet, parce que la femme, en devisant le
soir, à la clarté de la lampe, leur avait dit que le petit
grandissait, qu’il usait beaucoup de chaussures, ou
que le mois prochain était le mois du terme ! »
On peut mettre en doute la conquête juive, comme
on a nié en son temps la conquête jacobine. Le
malheur des petits esprits est justement de tout nier.
« Quelle conquête juive ? disent-ils. A-t-on jamais vu
sous les murs de Paris une armée juive, commandée
par un général juif? » En somme le monde moderne
est à qui le veut prendre. L'homme de jadis apparte¬
nait à une collectivité : famille, ordre, province, pro¬
fession : la complexité des privilèges, leur enchevêtre¬
ment rendait presque impossibles certaines
entreprises secrètes. Bien avant que le citoyen de l’an¬
cienne France pût se sentir atteint dans son privé,
l’être collectif, infiniment plus sensible aux moindres
variations de l’équilibre social, souffrait pour lui,
mettait l’individu sur ses gardes. Aujourd’hui, n’im¬
porte quel parti organisé peut s’emparer impunément
de l’État, pourvu qu’il respecte, ou feigne de respecter
ce que l’homme moderne, avec une gravité cocasse,
appelle encore ses droits. Tant qu’on ne l’aura pas
calotte pour le forcer à saluer quelque nouveau cha¬
peau de Gessler au haut d'une perche, il se croira
libre. C’est l’illusion classique du moribond, entrete¬
nue par la charité du médecin et de la famille : aussi
longtemps que le malheureux réussit à avaler une
168 Démission de la France
tasse de bouillon, un œuf, une pomme cuite, ou
simplement à déglutir sa salive, vider son ventre et sa
vessie, l’hypothèse d’une mon imminente lui paraît
ridicule, monstrueuse. Il attend on ne sait quoi de
prodigieux, d'inouï, ne peut croire qu'il fera ce der¬
nier pas sans fanfare et que l’agonie ressemble à n’im¬
porte quel malaise déjà familier, glisse honteusement
dans le sommeil.
Mais La France juive est sans doute l’un des livres
les plus virulents qui aient jamais été écrits, avec son
lyrisme sournois, insidieux, qui agit réellement sur
l'imagination ainsi que certaines substances sur le
bulbe. Un moment, un court moment, notre peuple
ressentit sauvagement cette parole libre, la chair siffla
sous le fer rouge. C'est qu'à ce moment même, en
effet, les hommes de gauche pris au dépourvu par la
brusque résurrection de la fierté nationale, vingt ans
à peine après l'humiliation de Sedan, et qui perdaient
le contrôle de l'opinion, obsédés par la crainte mala¬
dive d’une dictature, donnèrent un coup de frein trop
brutal. La haine hypocrite de la République pour l’ar¬
mée, longtemps contenue, ravalée, finissait par se
dénoncer elle-même. Né sous le signe de la revanche,
le régime devait détruire de ses propres mains l’équi¬
voque jusqu’alors soigneusement entretenue, sous
peine de désobéir à la loi profonde de son espèce.
En attendant, il découvrait peu à peu son programme
démagogique, achevait d’organiser la persécution
religieuse et la lutte des partis, offrant aux républi¬
cains modérés sinon le partage du pouvoir, du moins
celui d’un programme commun, élaborant à leur
intention celte mystique de la paix empruntée à
Michelet ou à Hugo, mais admirablement déformée
selon l’optique particulière aux politiciens et qui a ce
double avantage de déconcerter l’opposition cléricale
par un vocabulaire dévot, tout en rendant possibles,
ou même populaires, de fructueuses compressions au
budget de la guerre ou de la marine, pour le plus
grand profit du ministère de l’Intérieur, c’est-à-dire
du budget des réélections. Malheureusement cette
mystique n’était pas mûre. La substituer à celle de la
Histoire d'une main gauche
169
Revanche n était pas une entreprise facile : il y fallait
la complicité des puissances d'argent, une énorme
publicité. En portant ce coup aux bailleurs de fonds
l'auteur de La France juive touchait juste, frappait le
régime aux sources mêmes de la vie, en pleine artère.
Un Clemenceau ne s’y trompait pas. Du fond de son
cabinet, au milieu de ses ridicules bibelots chinois, ce
bonhomme cruel et magique, expert en poisons,
dévoré de mépris, guettait de ses yeux de bourreau
mongol l’angoisse des complices, regardait en frémis¬
sant de haine et de plaisir fuser ce jet de sang doré.
Drumont, lui, soignait sa cuisse... « De mon lit,
écrit-il, j'ai vu la société française comme peu d’hom¬
mes ont pu la voir. Toutes les haines pressées de s'as¬
souvir se sont croisées chez moi avec toutes les
sympathies généreuses impatientes de s'affirmer. Ah,
oui ! quel livre j'aurais pu faire avant ! Mais quel livre
aurais-je pu faire après ! »
11 jouissait de ce spectacle plus en artiste qu’en
polémiste, et cetait bien autre chose en effet que le
bruit soulevé autour d’une heureuse campagne de
presse. Le livre étrange avait éclaté partout en même
temps; à l’église comme à la Bourse, au boulevard
comme au faubourg, de la sacristie des paroisses
riches aux salons les plus réserves, de la rue Saint-
Dominique à la rue de Grenelle, en passant par les
ténébreuses boutiques du Marais, jusqu’aux presbytè¬
res de campagne, tout se remplissait des fumées de
l’explosion. Pris au dépourvu, chacun réagissait à sa
manière, ne cherchait qu a se mettre hors de jeu,
créait autour du scandale de nouvelles ondes de pro¬
pagation. L’ennemi juif lui-même, d'ordinaire si plai¬
dent, si habile à entretenir une zone de silence pro¬
tectrice, dans sa hâte à faire face découvrit un
moment son jeu, poussa brutalement devant lui ses
hommes, et d’abord compromit sa magistrature.
Admirable procès que ce procès Meyer-Drumont !
Évidemment la chute d’Arthur Meyer en eût entraîné
d’autres avec elle : le sagace juif tenait à trop d’inté¬
rêts, au centre de sa toile ourdie avec tant d’art. Il
170
Démission de la France
semble probable que moins qu’aucun autre son
adversaire lût capable de se faire illusion là-dessus;
mais il était aussi trop paysan, paysan trop authenti¬
que, pour ne pas aller d’abord jusqu’au bout de son
droit.
Le peuple seul, écrit-il, a encore la force de crier, et c’est
une joie pour moi que d'entendre ce hurlement instantané
et général que poussent les prolétaires, non point seule¬
ment quand on attente à leurs droits, mais quand on les
traverse dans leurs fantaisies. Les autres ne ressentent rien
d’analogue. On pénètre par effraction dans les domiciles
privés, on jette des religieux dans la rue, on ruine quarante
mille familles par un acte de piraterie comme celui qui
s’est accompli au préjudice de l’Union générale. Les inté¬
ressés chignent un peu : « Ah ! les pauvres prêtres ! Oh !
mon pauvre argent ! » On les laisse faire, puis le bon juif
entrouvre la porte : « Ce n'est pas gentil de bouder comme
ça ! Allons, que ce soit lini... Qui est-ce qui va venir avec
nous voir les attelages de Camondo ? Qui est-ce qui va
louer une loge pour faire une ovation à Sarah ? C’est
Bébé... Allons ! Bébé, habillons-nous vite. La couturière
juive est là qui apporte un gentil costume pour Bébé... »
Et il ajoute, il s'écrie tout à coup, déjà pris au piège
de sa propre ironie, avec une fureur soudaine :
Je ne suis pas Bébé, je suis un homme, je suis peuple des
pieds à la tête, c’est-à-dire que je n'ai peur ni de l'opinion
de convention des journaux, ni de la prison, ni de la mort.
Comme dit l’ancien adage français, que je trouve fort bon :
« Nul n’a droit en sa peau qui ne la défende. »
Meyer fut condamné à deux cents francs d’amende
« attendu, dit le jugement, qu’il est impossible de
déterminer si la blessure et la mainmise sur l’épée du
plaignant ont été simultanées ».
Je n’avais jamais réclamé qu’on guillotinât cc combat¬
tant sans scrupule conclut mélancoliquement Drumont.
Je ne suis pas de ceux qui accablent les vaincus, mais j’au¬
rais trouvé décent que M. Meyer eût la catastrophe plus
modeste, et qu’à la suite de cet incident, il allât faire un
Histoire d'une main gauche
171
petit voyage et disparût pour quelques mois. Je suis
d'autant plus à l’aise pour écrire ceci qu’en pareille occur¬
rence je n’aurais à compter sur nulle pitié. Un clérical sai¬
sissant l’épée de son adversaire de la main gauche pour
le frapper plus sûrement ! Entendez-vous le ramage d'ici !
Devinez-vous ce qu’aurait été cette chasse au calotin ? Quel
charivari depuis La République française jusqu’au Radical,
de Im lanterne jusqu’au Voltaire ! La main gauche se serait
appelée du coup « la calotine » et l’on n’aurait pu prendre
une salière de la main gauche dans une table de comniis-
vovageurs sans qu’on s’écriât : « C'est le coup d'Esco-
bar !... »
On reconnaît là ce ton bonhomme, ce raisonne¬
ment simple et cordial, qui fait sourire le lecteur ami,
mais serre le cœur de l’ennemi, parce qu’il devance
toute riposte, coupe la retraite. C'est le pas tranquille,
égal, solide, de l’homme décidé à tuer, à convaincre
comme on tue.
Le grand reproche que m’ont fait ceux qui attaquent
notre religion du matin au soir, qui en tournent les céré¬
monies en ridicule, couvrent ses ministres d'injures sans
nombre, a etc de m'être attaqué par fanatisme 5 une reli¬
gion différente de la mienne. Or. comme je l'écrivais au juif
Lisbonne, il n'v a pas dans les douze cents pages de La
France juive, un outrage à un rabbin, une raillerie même
inoffensive contre des croyances dont je ne parle qu’avec
infiniment de circonspection.
Mais depuis cent ans les juifs nous offrent une représen¬
tation permanente du Sourd ou de Y Auberge pleine, Israël
s’amuse à jouer avec nous aux propos interrompus :
« Comment se fait-il qu'en quelques années la fortune
presque entière de la France se soit centralisée entre quel¬
ques mains juives ?
— Quoi ! malheureux ! vous voudriez au nom des préju¬
gés d’un autre âge, nous empêcher d’adorer le Dieu de
Jacob, de célébrer yom-Kippour et Peçah ?
— Vous vous êtes abattus comme une pluie de sauterel¬
les sur cet infortuné pays. Vous l’avez miné, saigné, réduit
à la misère, vous avez organisé la plus effroyable exploita¬
tion financière que jamais le monde ait contemplée.
C'est la fête de Soucoth qui vous gêne ? Soucoth, la
172
Démission de la France
poétique fête des feuillages !... Allons donc, soyez de votre
temps, laissez à chacun la liberté de conscience !
— Les juifs allemands que vous avez trouvé le moyen
d'introduire dans tous les emplois, dans les ministères,
dans les préfectures, au Conseil d’État, sont impitoyables
persécuteurs, ils vilipendent tout ce que nos pères ont res¬
pecté, ils jettent nos crucifix dans des tombereaux à ordu¬
res, ils s’attaquent meme à nos sœurs de charité !
— Les principes de tolérance proclamés par 89 ! Il n'y a
que ça ! C'est la gloire d'Israël d’avoir répandu ces doctri¬
nes. Cher et bon Israël ! Israël, phare des nations ! Israël
est le champion de l'humanité : il veut le bien de tous les
peuples... c’est pour cela qu’il le leur prend. »
Tel est bien l’accent du vainqueur, son éclat de rire
farouche, le rire celte, hélas ! toujours un peu naïf...
«Je vous tiens!» crie chaque ligne du seul livre
d’Edouard Drumont où respire la joie. Il les tenait en
effet. Il les a tenus six mois, un an peut-être. Il avait
la main sur les fonds secrets du régime, et dans l’au¬
tre main le livre de comptes. « Rendez-le-moi ! criait
la Démocratie rouge de honte. Vous avez forcé mes
tiroirs. On ne demande pas à une femme d’où vient
l’argent... — Mais quoi ! faut bien vivre... » bégayaient
les politiciens déjà blêmes. Et c’est vrai ; seulement,
la République a besoin de vertu. Elle est sans cesse
menacée de payer chèrement, irréparablement, l'abus
quelle a fait, depuis son bon papa Jean-Jacques, de
ce mot dangereux. L’électeur qu’elle nourrit de matiè¬
res si grasses la veut désintéressée à proportion qu’il
est lui-même plus glouton. Si absurde que cela
paraisse, l'infatigable quémandeur ne veut pas savoir
d’où vient l'argent.
Époque trop oubliée au-dessus de laquelle se dresse
comme un phare la lourde M. Eiffel ! Le souvenir de
l’Empire est encore vivace. Après en avoir flétri les
mœurs au nom des principes humanitaires, la démo¬
cratie jalouse se travaille pour retrouver le secret des
splendeurs faciles, dont elle a visiblement la nostal¬
gie. La Banque doit encore faire les frais de l’installa¬
tion. Il est juste quelle favorise ses hommes, fils,
neveux, cousins, arrière-cousins de Pologne ou de
Histoire dune main gauche
173
Hongrie. C’est l'explication la plus vraisemblable
qu’on puisse trouver d'un fait d'ailleurs certain :
l’envahissement par les juifs des meilleurs postes, des
meilleures places — ce foudroyant succès dont la
simple lecture des annuaires suffirait aujourd'hui à
convaincre les moins prévenus. Impossible de nier
qu'un moment du moins la République ait cru trou¬
ver là les cadres d'une nouvelle aristocratie, et sans
doute aussi les artisans d'une espèce de renaissance
artistique, littéraire, philosophique, à laquelle elle eût
pu donner son nom. La publicité fit le reste, les paci¬
fiques envahisseurs s étant d’abord solidement instal¬
lés dans les salles de rédaction, et se poussant de leur
mieux les uns les autres. À cette rumeur du boulevard
répondait le murmure bienveillant des salons mon¬
dains où tant de riches héritières juives, devenues
duchesses ou marquises, donnaient le ton, décidaient
du pschutt et du vlan. Bref, dix ou quinze ans, le juif
fut à la mode. L’ironie juive, sa mélancolie à la fois
puérile et désespérée, orientale, ce goût des confise¬
ries barbares, le cynisme déchirant, prophétique
d’une race surmenée, son sens effrayant de la mort,
ont passionné nos Français. « Avez-vous lu Baruch ? »
disait déjà le bon La Fontaine. Mais il y avait ici beau¬
coup plus que de la curiosité. « Ce qui demeure le plus
saisissant pour moi de ces études sur le sémitisme, écrit
Drumont, c'est l'attraction irrésistible qui pousse dans
les bras du juif ceux qui doivent périr par le juif Evi¬
demment, il y a là une sorte d'hypnotisme, d'envoûte¬
ment, d'ensorcellement :
J’ai vu trois hommes de valeur, trois vrais Français dis¬
paraître successivement dans l’alcôve d'une vieille juive,
toute fanée, peinte comme une idole de l'Inde, tout à fait
mortuaire... Je disais à l'un d’eux : « Puisque le vice t’en¬
traîne, pourquoi ne prends-tu pas une belle Margot bien
fraîche, ayant de beaux yeux, des dents saines et blanches,
des formes juvéniles ? Au point de vue de la plastique, tes
amis auraient au moins de la satisfaction.» Mon; c’était
précisément cette odeur de cimetière qui les attirail tous.
Et c’est le même spectacle partout. Des hommes qui
n’auraient qu’à être eux-mêmes pour intéresser, pour ral-
174
Démission de la France
lier des consciences ei des cœurs, pour représenter quelque
chose de vivant, en un mot, vont se jeter dans le juif pour
y mourir.
Curieux raccourci, vision violente et sommaire.
Nous touchons là, nous voyons surgir des textes, de
l’amas de chiffres, de faits, de dates, une de ces
images entrées si profond, si profondément mar¬
quées, creusées, que la sensibilité de l’écrivain en
propage l'ébranlement douloureux, la brûlure, à tra¬
vers l’être tout entier, jusque dans la pensée la plus
abstraite. De jeunes Français au regard bleu, à la
moustache blonde, aux larges épaules, faits pour la
bataille et l'amour, et cette vieille idole juive à la
bouche pourrie !... Comme il enrage de ne pas com¬
prendre ! Car il a cru la France pis que trahie,
ensorcelée.
D'autres le crurent avec lui. Singulière époque.
Nulle société ne fut moins capable de défense, plus
complètement à la merci de qui eût voulu la prendre.
On l’eût bien fait lire en lui pariant de la primauté de
l’économique, car ses futurs maîtres en étaient encore
à calculer leurs chances, se contentant de saisir çà et
là de solides points d’appui. Entre des liens aussi
lâches, elle montrait une agitation désordonnée,
convulsive. La bourgeoisie, déjà dépossédée en secret,
préparait ainsi que sa propre apothéose, avec le cen¬
tenaire de la Liberté, l'Exposition universelle de 1889.
Incapable de prévoir, ou rncmc de concevoir, d’autres
institutions que les siennes, une autre évolution
sociale que celle qui avait assuré sa prééminence, elle
continuait de s’enorgueillir du grand essor industriel
de 1830, sans imaginer que le profit lui échapperait
dans un moment, au bénéfice de la finance juive. Elle
avait couvert la France d'usines, construit les che¬
mins de fer, creusé les mines — dévorant dans cet
effort immense presque toutes les réserves que lui
avait laissées l'ancien régime. Le jour allait venir où
ce matériel colossal pèserait trop lourd à ses épaules,
en ferait une proie facile pour un adversaire rusé, que
rien n’encombre.
Histoire d'une tua in gauche
175
Pour les juifs, pas besoin d'outillage compliqué, leur pro-
lossion s'exerce, la canne à la main : des papiers à vignet¬
tes. un pot de colle pour placarder les affiches, et c’est tout.
Avec un prospectus comme celui du Honduras, les
Bichoffsheim, les Seheurer, les Dreyfus raflent quatre-
vingts millions à l’épargne française. 11 n’v a pas d'industrie
qui soit aussi rémunératrice. Les industriels les plus
malins auraient beau diminuer les salaires, augmenter le
travail, réduire leurs ouvriers à l'état de fantômes, ils n’ar¬
riveraient jamais à produire assez de fils, de rails et de
pains de sucre, pour gagner une pareille somme en un an.
Singulière époque ! Le désordre des esprits était à
son comble, l’intelligence française en proie à une
crise étrange d'enthousiasme à vide et de curiosité
stérile, prête à tout accueillir, incapable d’assimiler
rien. L’anarchie eût été parfaite, si l’esprit national,
profondément affiné par les humiliations de la der¬
nière guerre n'était resté extraordinairement sensible
à on ne sait quelle menace obscure. Cette angoisse
vague, le désir, la soif d'être rassuré à tout prix, par
n'importe quoi, est à l’origine du Boulangisme, la
suprême tentative de libération d'un peuple rendu
presque aveugle, qui cherche sa route à tâtons.
La France eût pu s'épargner cette expérience qui la
laissa épuisée comme après une trop forte dépense
d'héroïsme, bien quelle n'y eût engagé que des pas¬
sions assez basses. Drumont lui montrait un autre
chemin. Et, comme les chefs nés, il le montrait en s'y
jetant lui-même à corps perdu, sûr du premier obsta¬
cle à culbuter, comptant pour le reste — à la manière
du soldat — sur sa chance, et aussi les fautes de l’en¬
nemi. Quoi de mieux ? 11 est facile de dire que l'antisé¬
mitisme ne mène nulle part. Telle est l'objection de
ceux qui n’ont lu aucun des livres-maîtres qui s’intitu¬
lent La France juive, La Fin d'un monde, La Dernière
Bataille , Le Testament. Avant tout, il est une critique
terriblement lucide d’un système social qui ne peut
aboutir qu'à la dictature de l’argent, et il pèse de tout
son poids sur la charnière. Ainsi échappe-t-il par sa
définition aux entreprises des banques. Le Boulan¬
gisme est mort de ses compromissions financières.
176
Démission de la France
Où l’antisémitisme menait-il donc ? objectera-t-on.
Sans doute il n'est pas aisé de le dire — car nous ver¬
rons qu’il est devenu lui-même, à la longue, la proie
d’un certain nombre de niais ou de combinards. Mais
ce que nous savons, c’est que la pensée de son créa¬
teur mène à une dictature de salut public, une dicta¬
ture nationale, imprégnée des traditions de l’ancienne
France et de notre vieux Droit public, un régime cou¬
tumier, populaire, en même temps qu'à un ordre
chrétien. Charles Maurras ne s’y est jamais trompé :
directement ou non, la pensée de Drumont mène au
roi.
Du printemps 1888 au 20 avril 1892, date de la fon¬
dation de La Libre Parole, cette pensée agita puissam¬
ment les esprits. Comme toutes les tr ès grandes pen¬
sées, les pensées, tout entières vivantes, qui sont
moins faites pour être connues qu'aimées d’amour,
possédées, elle atteignait en plein les âmes simples,
capables de se résumer en quelques images violentes,
essentielles. Justicière, elle allait jusqu’au bout de son
rôle d’accusatrice, elle désignait un ennemi, le nom¬
mait. Aux passions, elle jetait une proie. Les politi¬
ques en chambre fronceront le nez à l’idée que dix
volumes de critique, d'érudition, d’âpre satire sociale,
puissent se résumer en un cri de guêtre civile : Vidons
Rothschild î Mais les politiques auront tort. Parce
que la liquidation des milliards juifs, peut-être aussi
lacile et en tout cas infiniment moins inique que la
confiscation, cent ans plus tôt, des biens de main¬
morte de l’Église ou du patrimoine des émigrés,
aurait eu, au regard de tous, l'immense valeur d'un
symbole. Commencée sous ces auspices, la Contre-
Révolution prenait aussitôt le caractère de la vaste
réforme sociale, à laquelle pensait Chambord mou¬
rant, la réconciliation du peuple et de l'État, unis
contre l’oppression de l'argent.
Ce que je demande, en un mot, c'est une révision de la
Révolution , selon l'expression de Jacques de Biez. La liqui¬
dation qui a eu lieu en 1 789 s’est faite aux dépens des hon¬
nêtes gens et au profit des coquins, des parasites et des
Histoire d'une main gauche
177
exploiteurs étrangers ; faisons la liquidation de 1889 aux
dépens des coquins, et au profit des honnêtes gens, des
Français et des travailleurs.
C’est une amère plaisanterie que de prétendre qu’en
parlant ainsi, j’attaque la Propriété. J'accepte très bien, et
la plupart des ouvriers acceptent très bien avec moi, qu’il
v ait des millionnaires. Seulement, la question change lors¬
qu’on se trouve en présence de gens qui, comme les
Camondo, les Cahen d’Anvers, les Bamberger, les Ephrussi,
les Heine, les Mallet, les Bichoffslieiin, ont 200, 300,
600 millions acquis parla spéculation, qui ne se servent de
ces millions que pour en acquérir d’autres, agiotent sans
cesse, troublent perpétuellement le pays par des coups de
Bourse.
Cela, ce n'est plus une propriété, c’est un pouvoir, et il
faut le supprimer quand il gêne. Le comte d’Armagnac
était incontestablement propriétaire par droit d’héritage
du comté d'Armagnac, et Louis XI n’a pas hésité
une minute à lui confisquer son comté. Louis XI n’admet¬
trait pas plus qu’un Rothschild ait trop de milliards qu’il
n'admettait qu’un seigneur féodal eût trop d’hommes d’ar¬
mes chez lui. Le pouvoir d’un financier qui a trois milliards
est autrement redoutable que ne le serait ce pouvoir d’un
seigneur disposant de quelques milliers d’hommes d’ar¬
mes.
Je ne sais si vous êtes comme moi, mais j’aperçois dans
la situation actuelle, en même temps qu’une usurpation
odieuse, un côté burlesque et charivarique. Il faut que les
Français d’aujourd’hui soient aussi bêtes qu’ils le parais¬
sent pour ne pas en être frappés.
Vous figurez-vous sur un nouveau radeau de la Méduse,
un monsieur qui a emporté une petite succursale de Potel
et Chabot ; jambons succulents, pâtés exquis, andouillettes
savoureuses, dindes truffées, primeurs délicates ? « C’est
ma propriété », murmure-t-il. Et nos amis des cercles
catholiques, qui sont sur le radeau avec les affamés, vous
disent : « C'est sa propriété ! Si vous le voulez bien, mes
chers frères, nous allons nous mettre en prières afin d’obte¬
nir que la digestion de ce monsieur soit heureuse. »
VIII
Ô RACE DOUCE ET FORTE !
On ne peut dire qu'Édouard Drumont négligea de
jouer sa chance, pour employer l’argot du sport.
Après La France juive et La France juive devant l’opi¬
nion, il écrivait La Fin d'un monde, qui est peut-être
son meilleur livre, avec ses chapitres si riches, si den¬
ses ; le règne de la Bourgeoisie, les Monopoles, l’Idée
socialiste à travers le xix e siècle, le Socialisme actuel,
le Socialisme catholique, les Simulacres — et enfin
La Dernière Bataille et Le Testament. Que ne devait-
on pas attendre d’une pareille fermentation d’idées
justes, en pleine anarchie intellectuelle, quand le
régime ne disposait plus que d’une idéologie Hési¬
tante, en voie de transformation avant quelle osât se
renouveler dans le marxisme ! Seulement le secours
vint à la République du côté quelle l’attendait le
moins. Le parti clérical Fallait sauver une fois de plus.
Là, sûrement, fut l'erreur du grand homme. Catho¬
lique de tradition, et pour ainsi dire de race, mais
converti d’hier, il eut cette faiblesse de ménager des
hommes dont il savait mieux que personne la prodi¬
gieuse lâcheté intellectuelle. Il commit cette folie de
prétendre y recruter le meilleur de sa troupe, sa
troupe de choc. Et la folie plus impardonnable encore
de commencer par leur jeter à la face, dans le vain
espoir de les redresser, ccs vérités qu’ils ne par¬
donnent jamais parce qu’ils en subissent malgré eux
179
Ô race douce ei forte !
l‘évidence. Parti à l'écart de tous les partis, réellement
inutilisable, qui a élevé l'exception du jeu à la hauteur
d'un principe universel, car il fait de la politique
autant qu’il est nécessaire au succès de ses combinai¬
sons puériles, et, dès qu’apparaît le risque, se replie
vers ses chefs spirituels pour en implorer des consi¬
gnes prudentes qu’il est sûr qu'on ne lui refusera pas.
Espérer compromettre de tels hommes, quelle
folie ! Au lieu que 1 antisémitisme avait de quoi soule¬
ver les faubourgs. Une fois incarné dans de solides
gaillards en pantalons de velours, on eût député vers
elle des suppliants la corde au cou, et le mot d'antisé¬
mitisme serait prononcé aujourd'hui dans les sacris¬
ties avec la même dévotion que celui de démocratie,
hier encore frappé d'interdit. Lorsque Drumont
reconnut cette vérité si simple, il était bien tard. En
1890, pourtant, il écrit déjà :
Mon erreur fondamentale a été de croire qu'il existait
encore une vieille France, un ensemble de braves gens,
gentilshommes, bourgeois, petits propriétaires, fidèles aux
traditions de leur race et qui, égares, affolés, par les turlu-
taines qu’on leur débile depuis cent ans, reprendraient
conscience deux-mêmes si on leur montrait la situation
telle quelle est, se réuniraient pour sauver leur pays.
Pour être juste, il faut ajouter qu’il m’était bien difficile
d'éviter ce malheur. Depuis vingt ans nous avons vécu dans
cette idée qu’il y avait deux partis : d’un côté des vrais
Français, honnêtes, généreux, épris de la grandeur de leur
patrie ; de l’autre, des exploiteurs, des républicains cyni¬
ques, des tripoteurs éhontés, persécutant el opprimant les
vrais Français honnêtes. Cette conception est absolument
erronée. En réalité il n’y a pas deux partis politiques, il y a
un système, le système capitaliste juif, auquel sont égale¬
ment affiliés les représentants des partis qui se disputent
le pouvoir. À ce système, les républicains plus avisés, parce
qu'ils sont plus besogneux, demandent peut-être des satis¬
factions plus immédiates ; ils font preuve, peut-être de plus
d'âpreté et d’impudence, mais les conservateurs sont aussi
attachés à ce régime que les républicains ; ils ont peut-être
plus d’intérêt qu'eux à sa durée, et ils n'entendent pas qu’on
v touche.
V
180
Démission de la France
L'opposition cléricale est en effet la plus dange¬
reuse de toutes, parce quelle est sournoise, larvée. La
résistance qu’elle oppose est élastique. Quel discours,
quelle campagne de presse vaudrait la consigne
chuchotée d’oreille à oreille, toujours la même : se
méfier, attendre, garder le silence... Cinq cent mille
lecteurs s'étaient arraché La France juive : lorsque son
auteur voulut passer de la parole aux actes et fonder
la Ligue nationale antisémitique de France, il trouva
trois hommes alors sans aucun crédit, sans influence
réelle, trois enfants perdus : Jacques de Biez, Millot,
Mores.
Humble début de la Ligue ! Pauvreté incompréhen¬
sible lorsqu’on songe à l’immense retentissement de
l’œuvre quelle allait tâcher de servir avec des moyens
misérables, qui eussent paru ridiculement insuffi¬
sants au moins opulent des comités radicaux de la
Garonne ou du Gard. Un rez-de-chaussée de la rue
Lepic, n° 48. Deux petites pièces meublées chacune
d’une table noire et d’un cartonnier. Au mur la puis¬
sante et naïve affiche du cher Villette, le Gaulois
tenant à bout de bras la tctc du veau d’or, coiffée sur
l’oreille d’un torlil de baron, cinq ou six épreuves de
la proclamation fameuse placardée dans la nuit du 4
au 5 septembre 1889, les statuts de la Nouvelle Ligue.
La Ligue... a pour but de défendre, par tous les moyens
appropriés aux circonstances, les intérêts moraux, écono¬
miques, industriels et commerciaux de notre pays.
Elle est une œuvre de relèvement national, politique et
pour la conscience de chacun, d’assistance réciproque et
paternelle.
Elle laisse à ses membres toute liberté politique et reli¬
gieuse. Elle combattra... les influences pernicieuses de l'oli¬
garchie judéo-financière, dont le complot occulte compro¬
met chaque jour davantage la prospérité, l’honneur, la
sécurité de la France.
... Ne peuvent faire partie de la Ligue :
1° les juifs ;
2° les renégats juifs ;
3° quiconque aura perdu ses droits de citoyen à la suite
d’une condamnation infamante.
181
Ô race douce et forte !
On lit, on relit avec mélancolie, sur la vieille feuille
usée, ces courts paragraphes encore chargés de je ne
sais quelle fièvre ingénue, d’un enthousiasme un peu
confus, puéril. « La Ligue laisse à ses membres toute
liberté politique et religieuse... » Pauvre, pauvre ruse
d’honnêtes gens, où ne se retrouve ni l’esprit ni l’ac¬
cent du maître, future proie des comitards et des can¬
didats !... « Le montant de la cotisation annuelle est
facultatif, avec un minimum de trois francs. »... Ici
Rothschild a dû sourire.
« Jacques de Biez ressemble à son aïeul le connéta¬
ble, qui fut décapité, puis réhabilité solennellement,
écrivait Hugues Le Roux à Figaro. Il a dans les veines
un sang qui demande à couler dans les guerres de
religion. » Solide Normand aux yeux clairs, les che¬
veux drus et droits, avec sa belle barbe blonde taillée
à la Guise. « Brillant écrivain de la presse républi¬
caine, ami des puissants du jour, lui dit Drumont
clans la préface du Testament, il n’eût tenu qu'à vous
de prendre part à la curée en restant parmi ces hom¬
mes dont la main gauche est remplie d’iniquités et
la main droite pleine de présents. Vous ne l’avez pas
voulu. » Tête ardente, un peu folle, mais tête de Celte,
faite pour être cassée d’un coup de pistolet après
avoir été caressée par de belles mains. Aux prêtres
qu'il rencontrait, il disait moitié sérieux, moitié riant,
un peu inquiet tout de même : « Etes-vous bien sûr
que Jésus-Christ fût juif ? Drumont s’en accommode,
mais moi, cela me gêne. »
Miilot... mais comment peindre l’ouvrier de Paris,
le héros grasseyant du faubourg, avec ses bons yeux
fidèles imbibés de vin blanc, sa lèvre humide, ses hè¬
res moustaches, sa passion du beau langage, son
cœur si vite attendri ! « Fidélité aux copains », est
écrit à chaque pli de son visage un peu blême, usé à
quinze ans, d'adolescent mûri dans la rue. Mais qui
ferait la part, en un tel homme, de la vérité et du men¬
songe — ô race douce et forte, qui porte le signe de
la femme, faite pour l’amour et la rigolade, tout à
coup jetée dans la mon, imperturbable. Des années et
des années, Miilot expliqua gravement, aux auditoires
182
Démission de la Fiance
ahuris, que bijoutier de son état, la juiverie l’avait
miné grâce à la concurrence des bijoux fourrés. Seu¬
lement, bien avant qu'il eût fait son exposé cocasse,
chacun avait compris que ce n était là qu’un prétexte
inventé pour contenter le beau monde, affamé de
logique, et que, bijoutier ou non, Millot eût haï les
youpins, exactement comme le cabot parisien, bala¬
deur et chimérique, si cordial avec les camarades,
hait le chat feutré, calculateur, dont les façons de
vivre lui demeurent incompréhensibles. Et dès qu’il
avait fini de jouer son rôle d’honnête ouvrier français
dépouillé par les tyrans du prix de ses sueurs, il
dégringolait de la tribune pour offrir aux ligueurs
antisémites le petit insigne-breloque fabriqué par lui,
représentant l’auteur de Lai France juive terrassant le
dragon... Millot était secrétaire de la Ligue. Il mourut
gérant de Lai IJbre Parole.
De Biez et Millot, deux types connus, familiers,
avec les défauts et les qualités de chez nous. Sur de
tels hommes la prise de Drumont est très forte,
directe. Son œuvre témoigne assez qu’il les juge avec
une maîtrise singulière, une complaisance nuancée
d'ironie. Littéralement, il plonge dessus. Mais il allait
rencontrer sur son chemin un être de race supérieure,
égale à la sienne, pareillement sans peur, mais d’une
autre espèce, faite pour le séduire et l’exaspérer, un
grand seigneur resté par miracle une sorte d’aventu¬
rier, orgueilleux, presque bravache, avec un goût
magnifique de la canaille, du gros vin, des rixes, né
pour de grandes choses, accordé à un grand destin.
D'ailleurs hors de la mesure commune, indisciplina-
ble, dont personne au monde n'eût su tirer parti,
sinon peut-être quelque prince aux veux d’aigle,
dompteur de femmes, de chevaux, chasseur de tigres,
un duc Philippe d’Orléans, par exemple Antoine de
Vallombreuse, marquis de Morès.
Fils du duc de Vallombreuse et de Mlle des Cars,
ancien sous-Iicutenant au 1 er régiment de cuirassiers,
démissionnaire en 1881, il avait épousé en 1882 la
fille unique d’un riche banquier américain,
Mlle Médora de Hoffmann. Quittant la Fiance pour
Ô race douce ei forte !
183
l'Amérique, il s'était fait éleveur de bétail et ren¬
contrant, lui aussi, l’ennemi juif, la coalition des éle¬
veurs et des banques juives, il avait englouti dans une
lutte furieuse, insensée, des sommes immenses. Aux
trois quarts ruiné, il revenait en France vers 1887,
repartait pour les Indes, visitait le Tibet, le Tonkin, et,
par une de ces inexplicables illuminations qui fit si
souvent de ce beau capitaine d'aventures un être
admirablement équilibré, il forme le projet d'ouvrir
au Tonkin une voie vers la Chine, de construire une
ligne de chemin de fer allant de la mer à Tien-Yen,
jusqu'à Lang-Son et Bin-Hi.
Mais là-bas encore, il est trahi. Le sort du Tonkin
n'intéresse personne. En haine de Ferry, Clemenceau
a soulevé l'opinion contre ce qu’il appelle, en son jar¬
gon de carabin démagogue, une aventure militaire.
L'infatigable coureur de routes rentre au pays natal,
et, déjà oublieux de la gloire, retrouve le théâtre, le
monde, les cercles, tout ce qu’il faut pour distraire,
sinon rassasier, une admirable vanité d'enfant, qu au¬
cune expérience ne saurait vieillir. Soudain, il ren¬
contre Drumont.
On voudrait savoir quelles furent les premières
paroles échangées, le premier regard. L’auteur de La
France juive, toujours entêté de chiromancie, prit-il
entre les siennes, pour l’examiner à la loupe, cette
main que le soleil d’Afrique allait dessécher quelques
années plus tard, clouée au sable brûlant par le poi¬
gnard d'un voleur maure ? Dieu lui envoyait cet ami.
Mais l'être d'instinct, de pressentiment, qu’était Dru-
mont ne pourrait guère s'y tromper : ce n'était pas là,
sûrement, le compagnon de sa vie, de toute sa vie,
jusqu'à la victoire — c’était l’homme qu’on emmène
au petit jour, par un triomphal matin de printemps,
pour un coup de main hasardeux, pour un duel à
mort. — En avant !...
C’est donc avec ces trois hommes, autour desquels
vont se grouper — est-ce grouper qu’il faut dire ? —
s'amalgamer un certain nombre de professionnels
médiocres — parmi lesquels deux ou trois joumalis-
184
Démission de la France
tes de talent brillent, hélas ! comme des phares — que
Drumont va tenter de réaliser la trop admirable
devise de Ici Libre Parole future : « La France aux
Français. » À distance, une telle prétention lait sou¬
rire. C'est qu’on oublie trop, dans la psychologie de
l'auteur de La France juive, la part du fatalisme, de
ce fatalisme superstitieux qui est justement celui du
joueur, et qui semble bien avoir inspiré tous les actes
de sa vie publique. Hors de sa bibliothèque, l'histo-
rien, l’érudit, le travailleur consciencieux qui couvre
de sa fine écriture des pages et des pages de notes,
redevient instantanément le duelliste qui ne compte
pour vaincre que sur sa chance et la faute de l’adver¬
saire. « Qui calcule trop, disait-il, n’entreprend rien. »
Conscient de la toute-puissance de ses livres, de leur
force interne, il sortait d’eux, de ce soliloque, rajeuni,
renouvelé, aussi libre qu'un petit enfant. Mous avons
tellement l’habitude de penser par syllogismes rigou¬
reux, que nous fermons les yeux à une évidence pour¬
tant aussi claire que la lumière même du jour : il y a
rarement proportion entre la grandeur des résultats,
et celle des moyens mis en œuvre pour les atteindre.
La plupart des actes dont le retentissement a été
considérable, des actes décisifs dans leurs conséquen¬
ces, ne sauraient contenter le théoricien. Beaucoup
d'entre eux paraîtront naïfs, parfois un peu niais :
aucun homme de goût n’y eût songé, n’importe quel
romancier de profession se vanterait de trouver
mieux, la plume à la main. Seul, l'homme providen¬
tiel a le pressentiment de certaines lois secrètes du
succès et qu’un geste téméraire, ou môme fou, fait à
la minute favorable, n'est jamais indifférent, au lieu
que l'acte le mieux conçu accompli un jour trop tard,
ne vaut rien.
Peut-ctre, en somme, la faiblesse de Drumont fut-
elle de n’avoir pas su choisir, de ne s'être jamais fié
tout à fait, soit au calcul, soit à sa chance. Même au
temps du Panama, lorsqu’on le voyait émietter cha¬
que jour l’ennemi, dépecer Reinach brin à brin, fibre
à fibre, acculer pas à pas au suicide ce mort vivant,
une phrase inachevée, un mot échappé révèle encore
Ô race douce et forte !
185
lerudit nostalgique, l'être fait pour tirer du spectacle
du monde et de ses propres passions une philosophie
désespérée. Pourtant, ne l’accusons pas trop vite
d'avoir, en 1890, choisi ses collaborateurs avec quel¬
que insouciance. S’il court son risque à fond, c’est
qu’il sent déjà la situation compromise, et notre pau¬
vre peuple surmené, épuisé — épuisé jusqu’à l'écœu¬
rement par la fièvre boulangiste. Arrivera-t-il trop
tard ? Jamais il n’a senti plus profondément, plus
amèrement, depuis 1871, la nécessité d’agir à tout
prix, d agir vite. Le succès de La France juive s’est à
demi-perdu dans l’affreuse ivresse qui a jeté pêle-
mêle, derrière une espèce de magicien culotté de
rouge — de l’espèce des beaux prestidigitateurs à
barbe blonde qu'on invite aux matinées d’enfants —
opportunistes et radicaux, gens d’église et mastro-
quets, marchands de pipes, courtisanes, académi¬
ciens, poètes, Barrés, Laguerre, Déroulède, et les
camelots du boulevard Montmartre. Ce qui fut, à bien
des égards, le suprême sursaut du patriotisme — pri¬
vilège aujourd'hui, hélas ! d’un petit nombre de Fran¬
çais conscients — a, dans l’histoire, l'apparence d’un
carnaval. Dieu sait quelle garantie donnait aux gens
de droite un général de pure orthodoxie radicale, qui
jadis colonel au 133 e de ligne, à Belley, ayant adressé
à son chef direct, le duc d'Aumale, des lettres obsé¬
quieuses, devenu ministre de la Guerre, niait honteu¬
sement à la tribune les avoir jamais écrites, jusqu’à
ce qu'un sanglant démenti l’eut contraint à se perdre
dans des distinctions cafardes! Mais les gens de
droite avaient cru flairer un dompteur, tendaient déjà
leurs croupes. Seulement, alors qu’ils attendaient une
bastonnade voluptueuse, ils ne reçurent qu’une
douche. Elle leur glaça les reins pour cent ans.
Carrière fulgurante ! Colonel en 1874, général en
1880, directeur de l'Infanterie en 1882, divisionnaire
en 1884, ministre en 1886, puis trouvant sur son che¬
min ce bonhomme épique et cocasse du nom de
Déroulède le traînant dès lors dans son sillage ainsi
qu'un croquemitaine noir au nez de polichinelle, tout
à coup disgracié par les parlementaires, témoin béné-
186
Démission de la France
vole, ahuri, de la création du boulangisme, spectateur
de sa propre légende, imposée a l’opinion par Roche-
fort, financé par Thicbaud et Dillon selon les meilleu¬
res méthodes américaines, maître un moment des
destinées françaises, maître de la France, et la lais¬
sant échapper comme une jolie maîtresse capricieuse
qui file entre les mains d'un sous-lieutenant au pre¬
mier croisement de rues enfin l'effondrement,
l'exil, le suicide... ô chef-d’œuvre balzacien ! Qui
mieux que Drumont eût été capable de réaliser l’iro¬
nie vraiment atroce de la dernière croisade, avec
comme Pierre l'Ermite le chanteur Paulus, lançant le
refrain fameux En r’venant de la r'vue ! Le diagnostic
si dur de La France juive trouvait là sa confirmation.
« Le général, écrivait Arthur Meyer, est la meilleure
arme forgée contre le parlementarisme, prenons-la,
sans regarder au manche. » Le marquis de Beauvoir,
chef de cabinet du comte de Paris, Albert de Mun, le
baron de Mackau, le comte de Breteuil, la duchesse
d’Uzès se disputaient «cette force populaire», qu'il
importait de ne pas laisser confisquer par les bona¬
partistes et les plébiscitaires. Tous ces professionnels
de l'intrigue politique, avec leurs informateurs, leurs
clients, leur boîte à fiches, attentifs à n etre pas dupes
de leur grand homme, l’étaient les uns des autres. Ils
ne voulaient qu'un instrument. La force de Drumont
est de haïr le régime qu'il veut abattre. Du premier
coup, au contraire, il devine que, derrière ce bel uni¬
forme posé sur le dossier de la chaise, il y a Cornélius
Herz et le syndicat juif. Rien de plus. L'homme est
peu de chose :
C’est un soldai sans doute, mais sous le soldat, il y a le
fils de l’agent d'affaires madré, ergoteur, habile ci mala¬
droit tout ensemble. Sous la peau de lion la queue de
renard^ se montre à chaque moment, et la physionomie
elle-même est parlante sous ce rapport. Pour un observa¬
teur elle apparaît enveloppée d'une atmosphère de dissi¬
mulation et de fourberie.
Cette fourberie, il convient de le dire, n’est pas de l’es¬
pèce machiavélique el noire, elle est inconsciente, presque
0 race douce et forte !
187
enfantine. Le général n'est pas un tartufe, c’est un trom¬
peur de naissance qui meni avec une sorte de spontanéité :
c’est pour lui que semble avoir été créée cette expression :
x II n’a pas le culte de la vérité. »
Plus loin encore l'horoscope étrange, qu’on ne peut
lire aujourd’hui sans un frisson :
L’étude de la main rend également d'utiles services. Ce
qui trappe, dans celle de Boulanger, c'est l’absence com¬
plète de tous les signes auxquels on reconnaît une indivi¬
dualité supérieure... La ligne de cœur n’existe pas. La ligne
de tête, très courte, s’arrête sous Saturne, ce qui est le signe
de la fatalité ; elle est terminée en fourche, ce qui veut dire
dissimulation, fourberie. La ligne de vie brisée indique que
le général mourra vers cinquante-huit ans de mort vio¬
lente, probablement d'un coup de couteau.
Le pouce est petit, indique l’absence de toute volonté
ferme.
L’annulaire est presque aussi long que le médius, mais
cela n'a jamais signifié le succès : c’est le signe presque
infaillible auquel on reconnaît les joueurs.
Le mont de Vénus, très développé, confirme les appétits,
le côté jouisseur que l’on connaît.
C’est par Mars, évidemment, que le général vaut quelque
chose. Sous ce rapport, il a une vraie main de soldat.
Même à quarante ans de distance, le sceptique ici
peut sourire, mais quiconque n’a pas oublié la tragé¬
die de Panama frémit en lisant sur la page jaunie d’un
livre oublié, écrit en 1889, trois ans avant que se
découvrit le scandale : « Cornélius Herz a dû se char¬
ger de l'affaire : il avait connu le général en Amérique,
il l’imposa au gouvernement par Clemenceau. » D’ail¬
leurs, alors quamis ou ennemis du dictateur sem¬
blaient avoir perdu tout sang-froid, emportés, roulés
par l'événement comme par une vague de fond, l'écri¬
vain solitaire avait discerné du premier coup que le
foudroyant succès d’un tel homme restait hors de
proportion avec son mérite, s’expliquait naturelle¬
ment par la veulerie, l’esprit grégaire du public, ce
qu’on devrait appeler d’un nom ignoble, de son vrai
nom, la vacherie. Au pis aller, pensait sans doute
188
Démission de la France
Édouard Drumont, je vaux mieux qu’un Thiébaut :
« À une époque où les hommes sont parqués en trou¬
peau, marchent par groupes, obéissent à des consi¬
gnes de parti, Thiébaut représente une force tout à
fait nouvelle et imprévue, la force d'une individualité.
Quand une individualité intelligente, énergique,
consciente de cc qu clic veut, est tout à coup lâchée à
travers ces politiciens qui ne se remuent qu’en tas, on
ignore ce quelle peut faire, c'est comme un cheval
échappé tombant au milieu d’une centaine de din¬
dons : une fois qu’ils ont perdu la file, les dindons
s’agitent encore plus que le cheval. »
Oui, avec Millot, de Biez, ou Morès, Viaud ou Papil-
laud, qu’importe ? Thiébaut n était qu’un admirable
courtier électoral, servi par une santé de fer. Ce n'était
pas le chef. Le chef, c'était celui que Constans, mieux
informé, jugeait un miles gloriosus fanfaron de paro¬
les et vivant dans des transes continuelles. Mais lui,
Drumont, sent bien qu’il ne laissera pas passer
« cette minute oscillante et perplexe qui décide de la
destinée », cette « minute grosse d’un siècle », pour
employer l’expression de Carlyle. Pourquoi ? Parce
qu’il n’a pas peur d’interroger son cœur, ses nerfs, ses
muscles, et d’entendre l’être tout entier répondre, face
au péril et à la mort : je suis prêt ! Quelle ivresse !
IX
LE NONCE DU PAPE
HT LE
BIENHEUREUX LÉO TAXIL
La nouvelle Ligue, riche de quelques billets de
mille francs, entreprit aussitôt une campagne de
conférences. La réunion de Neuilly, entre toutes, est
restée célèbre. Drumont y lut un de ces discours,
magnifiques de rythme et d'accent, qu’il débitait d’un
air d’ennui, avec une moue d’enfant boudeur. Mores,
roulant des épaules de portefaix, livré, en apparence
du moins, à toutes les furies de la guerre civile, au
fond très réfléchi, très froid, scandant chaque phrase
des « nom de Dieu ! » retentissants, frappa de stupeur
l’auditoire, puis déchaîna l'enthousiasme. A la surprise
de la police, l’immense avenue s’emplit, vers minuit,
d’une espèce de rumeur sournoise, d’un murmure bas
et sinistre, plus redoutable que les huées. Dès le lende¬
main, le grand rabbin du Consistoire central des Israé¬
lites de France, Zadoc-Kahn, adressait au Temps sa let¬
tre célèbre, où les naïves flatteries à l’adresse du
régime donnent la mesure d’une terreur que les assu¬
rances des ministres ne suffisaient plus désormais à
apaiser. « C’est déjà trop que, cent ans après la Révolu¬
tion de 89, il puisse se produire dans nos réunions
publiques de telles excitations contre toute une catégo¬
rie de citoyens qui sont d’aussi bons Français que qui
que ce soit. » — « Comme juif, je m’en af flige, comme
190
Démission de la France
Français, j’en rougis. » — « La France ne serait plus la
France, c’est-à-dire le pays des traditions libérales... »
Et, aussitôt après, la conclusion perfide, le piège
tendu, où brûlent déjà de tomber les lâches : « C'est
chez moi une conviction absolue que pas un des mem¬
bres du clergé, catholique ou du clergé protestant, dont
j'admire les vertus, l'élévation du cœur et de l’esprit, le
patriotisme éclairé, ne voudrait souscrire à un langage
qui n'est ni français, ni chrétien, ni humain. »
L'archevêque de Paris sentit la menace cachée sous
ces protestations courtoises. Mais, bien avant que se
fit entendre une voix autorisée, le parti conservateur,
renchérissant sur la panique du juif, donna une fois
de plus le spectacle de sa ridicule et coléreuse impuis¬
sance. Après l'élection de Francis Laur au conseil
municipal, on le vit boycotter sournoisement toutes les
candidatures antisémites que la nouvelle Ligue avait
eu l'idée de susciter dans de nombreux arrondisse¬
ments. Et, sans doute en mémoire des innombrables
fils d'Israël tenaillés, pendus ou grillés jadis par des
religieux de son Ordre, le père Didon, alors aussi
populaire que Robert Houdin ou François Coppée,
auquel des succès de presse et de confessionnal
avaient littéralement tourné la tête, qu’il avait d’ail¬
leurs ronde et légère à souhait, prit prétexte d’une
distribution de prix à l’école d'Arcueil pour célébrer,
dans ce style spécial qui n’appartient qu’aux gens
d’Eglise, les « grands Sémites dont les juifs sont
aujourd’hui les successeurs ». Un millier de sous-
didons, prêtres à la mode, apôtres de boudoir et d’éta¬
gère, gris, noirs ou blancs, reprirent le même refrain
de tolérance dans l’espoir ingénu, l’espoir que nulle
expérience ne déçoit, enraciné dans chacun de ces
cœurs lâches, qu’une bassesse plus parfaite sera pavée
de retour, lassera les persécuteurs : « Au lendemain
des élections municipales, dit Drumont, j'écrivais à un
religieux éminent de mes amis : les Conservateurs ont
été infâmes vis-à-vis de nous, comme c’est dailleurs
leur habitude. Regardez la date de ma lettre, et souve¬
nez-vous que je vous ai annoncé à cette date que la
campagne des décrets allait reprendre. La plate-forme
Le bienheureux Léo Taxil
191
des prochaines élections sera l’exécution stricte des
décrets. »
L'événement devait lui donner raison.
L'injustice du monde clérical et conservateur
envers le chef de l'antisémitisme est un des épisodes
les plus riches de l'histoire des partis à la fin du
xrx e siècle. On peut dire que la victime, avec une luci¬
dité sans haine, a tiré la leçon essentielle qui n'a rien
perdu aujourd’hui de sa vertu. Cette trahison, d’ail¬
leurs prudente, calculée, n’apparaît nulle part mieux
qua l’occasion d’un assez chétif incident de sa vie
publique, lorsqu’il entreprit de se présenter, deux
années avant la fondation de La Libre Parole, au
conseil municipal de Paris. Ici, nous ne pouvons
mieux faire que suivre pas à pas le récit qu’il en a fait
lui-même au dernier chapitre du Testament sur ce ton
de bonhomie féroce qui n’appartient réellement qu'à
lui, l’apparente à Rabelais, ou mieux encore à
Molière, s’accorde si étroitement avec le génie même
de notre langue, son rythme secret, sa pudeur, et
comme le battement de notre cœur français.
D’abord, il fait le point :
Voilà un écrivain qui a conquis la réputation par des
oeuvres retentissantes. Cet écrivain n'a pas été élevé par les
religieux ; il n'a pas reçu le moindre service du parti-pretre,
alors que ce paiti était tout-puissant ; il ne s’est affirmé
chrétien que lorsque l'Église a été persécutée. C’est alors
que pour la défendre, il a fait entendre une voix qui a eu
de l’écho dans le monde entier.
Au moment des élections municipales, il a l’idée de poser
sa candidature, il se dit : « Ma foi, l’occasion est bonne
pour exposer mes idées. Les ouvriers de ce quartier sont
pour la plupait d'origine française, ils auront peut-être le
bon sens de comprendre les dangers que leur fait courir
l’invasion des juifs allemands qui viennent exécuter chez
nous des razzias comme le coup des cuivres. En tout cas.
ajoute-t-il mentalement, j’aurai toujours les voix de mes
frères catholiques que, depuis de longues années, je ren¬
contre toujours le dimanche à la messe, ou à Pâques à la
table de communion... » Ce raisonnement n’avait rien d’ex-
192
Démission de la France
travagant. L’écrivain de quarante-cinq ans qui a un million
de lecteurs ne fait pas preuve d'une ambition démesurée
en briguant un siège au conseil de sa ville. D’autre part, il
ne blesse les intérêts de personne puisqu'il n’a pas d'adver¬
saire conservateur : l’un de ces concurrents est franc-
maçon, l’autre tout à fait en dehors de l’Église. Ainsi se
présente la situation électorale au quartier du Gros-
Caillou, en avril 1890.
Pour ses débuts, le futur député d’Alger entend bien
ne rien laisser au hasard. C’est Albert de Mun qui le
présente aux membres du Cercle catholique auxquels
il paie d’ailleurs sa cotisation depuis huit ans. Son
ami, le capitaine Roger Lambelin, « joli type de sol¬
dat, un homme d’acier, un peu tranchant, un peu aigu
dans les angles, profondément bon et aimable quand
on le connaît », l’introduit au Comité d’action roya¬
liste du VII e arrondissement — ouvriers, négociants,
petits rentiers, tout à fait le vieux monde des familles
de l’enclos Rey qu'a décrit Daudet, la race indompta¬
ble des royalistes plébéiens — qui acclama sa candi¬
dature en dépit d’un léger malentendu : « Un des
assistants avant témoigné le désir que je misse sur
mon affiche : Candidat conservateur, je lui dis fran¬
chement : “Non. J’aime la probité dans les mots, je
trouve néfaste et meurtrier le régime politique que
nous subissons, je n’ai qu’un désir : celui d en débar¬
rasser ma patrie. Ne serait-ce pas un mensonge, dans
ces conditions, que de se déclarer conservateur ?
Comprendrait-on un homme qui dirait : 'J'ai eu le
malheur d’attraper la syphilis, mais je suis un conser¬
vateur et je tiens à la conserver ?’ "
« On me dit en sortant : « Vous pouvez compter sur
nous, mais nous ne répondons pas des bonapartistes. »
Royalistes, bonapartistes, boulangistes, tous ceux
qu’il appelle plaisamment les « victimes de la politi¬
que », le petit peuple, enfin, fit de son mieux. Le curé
de la paroisse lui-même...
C'est un cligne homme que mon curé, un curé du Paris
d’autrefois plus que du Paris d’aujourd’hui.
Ï£ bienheureux Léo Taxil
193
Nous avons à Paris des curés très compliqués : le curé
financier, comme celui de Saint-Honoré qui sauta comme
un simple coulissier ; le curé collectionneur comme l'abbé
Lerebours qui arrivera devant le tribunal de Dieu comme
devant un jury d'exposition rétrospective, avec une collec¬
tion de bibelots à faire envie aux célébrités de la curiosité...
Mon curé, lui, est simplement curé.
Mais le curé ni son suisse ne font à eux seuls la
paroisse. Restent ces « catholiques riches qui habitent
les grands hôtels du quartier ». Ceux-là « ne se conten¬
tèrent pas de ne donner aucun appui à leur frère dans
l'embarras ; ils s’employèrent activement à l’empêcher
de réussir. Ce fut le baron Reille, président du conseil
de fabrique de Saint-Pierre-du-Gros-Caillou, qui se
chargea d’organiser la campagne contre lui.
Étrange tvpe que ce Reille ! La fine moustache relevée
en croc et portant beau, malgré une désagréable tache au
visage, ce petit homme se promène triomphalement dans
la vie avec les trophées conquis par trois héros. A le voir si
affairé, si content de lui-même, on croirait toujours qu’il
arrive de Suisse, où il vient de gagner la baiaille de Zurich,
et qu’il court dans le Tam-et-Garonne pour y gagner la
bataille de Toulouse.
Ces allures un peu trop fanfaronnes nont pas été, dans
les commencements, sans causer à notre homme quelques
désagréments à la Chambre. Plus d'une fois un collègue
mal habitué encore aux ridicules du personnage l’a regardé
bien en face, en lui disant : « Qu’est-ce que c'est que ces
façons-là ?... »
Dans ce cas, le baron Reille redevient l’homme du Seize-
Mai ; il balbutie et se contente de répondre : « Ne faites
pas attention ! Soult se tenait ainsi devant les lignes de
Torrès-Vedras. »
Mais l’homme du Seize-Mai n'a rien perdu à l’aven¬
ture du maréchal. Les petits fonctionnaires qui
avaient cru à la parole d’un soldat français lurent
jetés sur le pavé ; leurs femmes retapèrent leurs vieux
chapeaux et ravaudèrent leurs robes comme elles
purent... Au lieu que Reille et son ami Fourtou se pri¬
rent par la main, et se firent nommer administrateurs
194
Démission de la France
du chemin de fer d’Orléans, aux vingt-cinq
mille francs de traitement.
De quoi Reille n'est-il pas administrateur ? s'écrie Dru-
mont. 11 est administrateur de tout ; il est administrateur
du chemin de fer d’Orléans, et du chemin de fer de Cein¬
ture, il est président du conseil d'administration des mines
de Carmcaux ; il est président du conseil d’administration
d'Alais ; il est president ou administrateur d'une autre com¬
pagnie à Arneke ; il est meme président du conseil d’admi¬
nistration des Pompes funèbres, et j’ose espérer qu’à ce
titre il me fera enterrer gratuitement... C'est Briarée lui-
même en un mot, Briarée aux cent bras. Partout où l’on
touche des jetons de présence, vous voyez apparaître le
bras de Reille avec une main au bout pour palper...
C'est pourtant autour d’un tel homme que le haut
parti clérical, « cette sélection étrange, ce précipité
bizarre, le parti fourbe, menteur, corrompu, qu’on
appelle, en employant une expression qui n’est pas
exacte, le parti jésuitique, cette droite de la Chambre
qui veut toujours duper et qui est éternellement
dupée, le parti qui partage ses admirations entre
Constans et Rothschild », fit bloc pour barrer la route
à l'auteur de La France juive.
Il est difficile d’imaginer ce qu'était jadis, c'est-à-dire
au début des campagnes anticléricales, l’influence,
d’ailleurs chaque jour décroissante, d’un Reille-Soult,
d'un Mackau ou plus tard encore d’un Jacques Piou,
enfin d’un de ces chefs éphémères de l'opposition
catholique, dont les discours, lorsque par un inexplica¬
ble hasard ces textes démodés tombent sous nos yeux,
dégagent un comique irrésistible à base d’ennui. Non
point, sans doute, qu’ils valussent moins ou plus qu'à
présent, mais l’unique supériorité de ces solennels
bonshommes, leur impavide contentement de soi,
n'avait pas perdu toute vertu, toute efficace : se pre¬
nant désespérément au sérieux, leur gravité en impo¬
sait encore à la faible imagination des gens d'Eglise, à
la naïveté des prélats dont l’âge mûr se souvenait tou¬
jours des premières impressions de l’enfance — le châ¬
teau caché dans les arbres, l’avenue mystérieuse jus-
Le bienheureux Léo Taxi!
195
qu’aux profondeurs du parc, les pelouses, la Victoria
des dimanches sur la route poudreuse, l’entrée à
l'église de la famille privilégiée, le gros châtelain au
banc d'œuvre, la chaîne d’or, la voix nasale et le regard
lointain... Aujourd'hui, la considération des prélats ne
va qu'aux radicaux ploutocrates, portant la double
auréole de la politique et des affaires.
Le clergé calqua donc son attitude sur celle de ces
messieurs du beau monde : l'antisémitisme eut le sort
du catholicisme social d'un La Tour du Pin, comme
aussi des dernières instructions du comte de Cham¬
bord jugées imprudentes : il fut accueilli par une
moue de désapprobation, celle qui punit les fautes de
tact. Dès l'apparition de La France juive, M. Arthur
Meyer s était déjà fait, sans risquer aucun démenti,
et avec l’impayable gravité dont il était seul capable,
l’interprète de l’archevêché, dans une note célèbre.
Depuis, Le Figaro, arbitre des élégances de l’esprit,
n'avait pas dédaigné de fournir les chaires à la mode
d’éloquents développements sur la vertu de tolérance.
Mais le clergé libéral, du moins en face d’un danger
pressant, ne saurait toujours rester fidèle aux consi¬
gnes des diplomates de salons bien-pensants qui
savent d’expérience que pour étouffer une parole
libre, il suffit de maintenir autour d'elle, patiemment,
quitte à faire la part du scandale, une zone de silence.
Le solide orgueil des gens d’église, leur orgueil plé¬
béien réagit trop vivement à certaines contre-atta¬
ques ; l’excès de zèle finit par les jeter d’un scandale
dans un autre, jusqu a ce que leur colère épuisée, ils
retrouvent la mesure et la dignité perdues.
Cette fois, ils lancèrent sur le catholique irrespec¬
tueux, avec une naïveté inouïe, le plus hideux des
bandits de plume, rejeté de tous, une espèce de sacris¬
tain de messe noire, se prétendant converti, et dont
les bigots seuls étaient sans doute encore capables de
supporter le relent : Léo Taxil.
Magnifique histoire ! Un certain nombre de braves
gens que rien ne lasse, terriblement bien intentionnés,
au point qu'à l'exemple de la courtisane de Juvénal —
196
Démission de la France
et pour récrire cette phrase sauvage — aucun fromage
ne les fera jamais vomir, prennent encore au sérieux,
après quarante ans, un ou deux épisodes d’une impos¬
ture pourtant aussi simple, aussi sommaire que telle
ou telle escroquerie célèbre. Ancien séminariste, moi¬
tié pomographe, moitié maître chanteur, fournisseur
de librairies spéciales, puis libraire lui-même, fonda¬
teur d une « Librairie anticléricale » où il éditait des
brochures dites populaires, régal d’obsédés ou de
maniaques, il avait annoncé tout à coup son retour à
Dieu, promettant du même coup aux grenouilles dévo¬
tes, grâce à d’imminentes révélations sur les secrets de
la franc-maçonnerie à laquelle il avait appartenu, une
abondante ration d’eau bourbeuse. Des milliers de
nigauds et de nigaudes brûlèrent aussitôt d'apprendre,
de la bouche de l'enfant prodigue, les fameux rites
secrets, y flairant sans doute quelques détails d’une
mirifique obscénité, terreur et tourment de leur
anxieuse chasteté. La Librairie anticléricale devint du
jour au lendemain la Librairie antimaçonnique, tri¬
plant ou quadruplant sa clientèle. De plus, ce bizarre
enfant de chœur quadragénaire s était assuré, disait-
on, la collaboration plus bizarre encore d’une mysté¬
rieuse sœur maçonne, parvenue jadis au dernier degré
de l’initiation, familière du culte démoniaque, auteur
d'un nombre incalculable d’assassinats politiques, exé¬
cutrice des arrêts impitoyables de la secte, et qui,
échappée par miracle à la possession de son maître
Satan et à la vengeance de scs complices, condamnée
à mort, cirait sous un faux nom, de monastère en
monastère, guettée par le poignard des assassins. Elle
signait du pseudonyme de Diana Vaughan des révéla¬
tions plus sensationnelles encore que celles de Taxil,
avidement commentées par les revoies catholiques les
plus sérieuses, et qui peuplaient de visions et de
cauchemars tous les presbytères de France.
Ce prodigieux roman policier cessa brusquement
comme il avait commencé : par une pirouette. À la
terreur des bons chanoines, menacés d’apoplexie, le
néophyte inondé de bénédictions, bourré de sucreries
pieuses comme le perroquet des dames de Nevers, tira
Le bienheureux Léo Taxi!
197
tranquillement la langue à son nouveau public, et
déclara qu'il s'était payé les têtes mitrées — d’ailleurs
plus franc-maçon que "jamais, n’ayant livré à la curio¬
sité bien-pensante que les secrets de Polichinelle.
Diana Vaughan n’avait jamais existé que dans son ima¬
gination de feuilletoniste : les révélations prétendues,
les confessions, les pages qui avaient fait couler tant
de larmes, étaient la grossière imposture de ce maqui¬
gnon vicieux, écrites sur le marbre d’une table de café,
grasse de sirop de gomme et d'absinthe. Bien plus :
même dans le temps de sa plus grande teneur —- trait
inouï ! — le favori du public pieux n’avait pas même
renoncé aux bénéfices de la Librairie anticléricale. A
la barbe de ses dupes, il en avait laissé la gérance à
Mme Léo Taxil, qui rapportait fidèlement, chaque
mois, à la caisse commune, les innombrables pièces
de cent sous libres-penseuses, fraternellement mêlées
aux pièces de cent sous cléricales venues d’ailleurs. Si
dégoûtante que soit cette histoire, il y convient d’en
ravaler courageusement l’ignominie et l’humiliation :
elle donne la mesure d’une certaine bassesse de cœur
qui explique, sans les justifier, hélas ! les corruptions
de l’intelligence.
Mais dans le moment où l'auteur de La France juive
posait modestement sa candidature au conseil munici¬
pal, Léo Taxil était encore le favori des paroisses,
publiant chaque jour des articles dans Le Petit Catholi¬
que et La France chrétienne. Bien qu'ayant déjà donné
quelques gages à l'antisémitisme naissant, on le vit
soudain changer de Iront et dans une conférence
retentissante il stigmatisa pour la première fois, au
« nom du haut clergé », ce qu’il appelait avec impu¬
dence la nouvelle guerre de religion, déclarant en
outre que « les noms des Rothschild, des Pereire, des
Cahen d’Anvers, des Hirsch, des Ephrussi, des
Camondo étaient universellement estimés ».
Le « haut clergé » ne laissa pas longtemps sans
réponse la brutale mise en demeure de l’aventurier :
à l’issue même de la conférence — chose incroya¬
ble — le nonce apostolique fit déposer sa carte chez
M. Léo Taxil. Gage de faveurs plus grandes ! Car il
198
Démission de la France
était reçu, un peu plus tard, en audience privée, par
Léon XIII, et rapportait de celte entrevue, outre les
bénédictions d’usage, une interview plus ou moins
fidèle, mais savamment dosée.
On dira que l’épisode est mince. Il n’est pas inutile
pourtant d'y insister encore. Dans son comique,
hélas ! un peu trivial — d’une qualité si basse, tel quel
enfin, il découvre toute une part de la vie de Dru-
mont, donne la mesure de l’amertume héroïque qui
vingt ans plus tard allait sombrer dans une espèce de
désespoir, autrement incompréhensible.
A ce moment du moins, en pleine force, l'incompa¬
rable lutteur fait front. Il ne dépendait pas de lui, évi¬
demment, que fût détruite en un jour la médiocrité,
l'incurable médiocrité du parti clérical, médiocrité
dont les causes sont profondes, échappent probable¬
ment au jugement du moraliste ou de l’historien, veu¬
lent une explication surnaturelle. Prenons du moins,
après tant d’années, de cette vieille voix fraternelle,
une admirable leçon de mépris ! Les portraits de
Veuillot trop scolaires, les cris déchirants de Léon
Bloy, les fureurs lyriques de Léon Daudet, l'éloquence
antique, la colère sacrée de Maurras, ne sauraient don¬
ner l’idée de cette férocité bonhomme et familière,
dans son déroulement un peu monotone, où passe
tout à coup un frémissement tragique, tout le souffle
de la puissante poitrine, pareil à un râle de lion.
Tout ceci, écrit-il, est en somme d’un intérêt secondaire;
ce qui confond l'esprit, c'est de voir l'archevêque de Paris
souffrir qu'un pareil individu ose parler au nom du haut
clergé, c'est d'entendre l'auteur des Amours secrètes de Pie IX
affirmer qu’il a mandat de l'Église pour attaquer uri écrivain
dont le passé est propre et qui, même lorsqu'il n’était pas
chrétien, n'a jamais écrit, contre ce que les chrétiens respec¬
tent, une ligne dont il puisse rougir aujourd'hui.
Il y a dans ces lignes plus de suiprise que de colère ;
on croit voir le regard fatigué derrière les lunettes, le
geste résigné de la main qui ferme un livre... Mais
déjà il marche sur l'adversaire, de son pas pesant :
Le bienheureux Léo Taxil
199
j’ai eu la curiosité de parcourir l’œuvre immonde de cet
homme si cher aujourd’hui aux autorités ecclésiastiques.
On comprend que les premiers éditeurs de ces livres aient
été des juifs : Strauss à Paris; Millaud à Marseille. Cest
véritablement une descente dans l'enfer juif, dans cet enfer
excrémentiel qu'a décrit Swendenborg, dans cette « Jérusa¬
lem souillée qui exhale une puanteur de rats, et à travers
laquelle des juifs crottés jusqu’à 1 échiné courent dans la
boue après quelques pièces d’or ». Il ne s'agit ici ni des rail¬
leries d’un Voltaire, ni des éloquents blasphèmes d’un
Proudhon, ni des protestations troublantes de tant de
grands révoltés : c’est l’abjection pure, c'est la littérature de
La Lanterne qui lançait ces publications et qui fit leur suc¬
cès ; c'est le Talmud qui annonce qu’il est de bon présage
de rêver de matière fécale.
Le nonce protecteur de Taxil commence à rougir,
demande grâce. Le justicier continue, impassible :
Vous ne pouvez pas vous imaginer ce que c'est que de
passer en revue, même à la hâte, meme en évitant de les
toucher longtemps du doigt, ces livres de stercoraire : Les
Borgias (Histoire d'une famille de monstres), A bas la
calotte , Les Jocrisses de sacristie, Les Bouffe-Jésus —
ouvrage anticlérical, soporifique et miraculard, Moniteur
officiel des Svllabusons et des Vaticanards. Nous voyons là
le R.P. Trousse-Jupes demander qu’on vote une adresse au
pape ; l’abbé Cinq-contre-un s'occupe des ouvriers, et il est
appuyé par l’abbé Belle-Tante, mais le cardinal Hector de
la Sodomerie demande qu’on renvoie à l année suivante la
solution de cette question et il entonne le Veni Creator...
Encore une minute de silence, encore un pas en
avant.
Il y a quelques mois, quand parut le curieux volume de
M. Quentin-Bauchard : La Caricature pendant le siège et la
Commune j'eus la curiosité de regarder ma collection : elle
n’est pas complète, et contient à peine cinq cents pièces.
Pendant toute une journée, je vis repasser devant moi ce
Paris du siège, ce Paris étrange, qui, mourant de faim et
toujours sous les armes, trouvait encore moyen d’ac¬
crocher aux clous de toutes les échoppes près d un millier
de charges, de caricatures et de dessins... Rien nest
200
Démission de la France
épargné... Non, je me trompe, et c’est une observation
qu’on a faite avant moi : une figure n’apparaît jamais au
milieu de ces saturnales qui commencent au Quatre Sep¬
tembre et finissent aux journées de Mai. Pendant ce temps
de liberté absolue, dans le déchaînement de toutes les colè¬
res, nul Français n'a eu lame assez vile pour outrager la
cornette blanche des sœurs de Charité...
On eût dit que ce Paris soulevé ressemblait au Forum
de Rome... La sédition grondait sous l’ardente parole des
Gracches, les sicaires de Clodius étaient aux prises avec les
amis de Milon ; on vociférait, on se menaçait, on s’égor¬
geait. Soudain les clameurs s'apaisaient, les poignards
s’abaissaient. À l’entrce de la place qui retentissait des cris
de la guerr e civile venaient d’apparaître les licteurs qui pré¬
cédaient le blanc cortège des Vestales...
L’implacable écrivain prend son temps, balance un
moment sa fronde :
Le premier qui outragea les filles de Saint-Vincent-de-
Paul, le premier qui releva impudiquement la robe de bure
sacrée pour tous, fut le favori actuel de l'archevêché et de
la nonciature.
Il hausse les épaules :
C’est une date, un degré dans l’égout. Si on avait un bouo-
mètre pour indiquer l'étiage du fleuve fangeux qui a coulé
sur la France, on trouverait ceci, indiqué avec un nom.
La voici, la sœur de charité, dans Y Album anticlérical
(dessins comiques de Pépin sur le texte de Léo Taxil) elle
a son vrai nom : la petite sœur qui quête...
C'était pendant le carême, l’aumônier du couvent prêcha
un sermon tout à fait pathétique sur les larmes que font
verser au Christ les péchés des humains.
Les larmes du Christ pleurant sur les fautes des hommes,
VOUS devinez comme cela prête aux commentaires crapu¬
leux... La sœur Marie des Anges boit du lacryma christi, elle
est solde à rouler, clic est raccrochée par un rapin, elle est
mise au violon et au bout de neuf mois nous la retrouvons
dans le dessin final avec un énorme bedon quelle étale.
Il a empoigné le nonce somnolent de sa forte main,
il le met debout, mol et blême, face à l'égout crevé :
Le. bienheureux Un Taxi!
201
Il nous faut poursuivre encore, surmonter un dégoût qui
se traduit d'une façon tout à fait physique. En circulant à
travers cette sentine, on croit à chaque instant être arrivé
aux derniers hoquets ; on sc trompe. Il y a encore un nou¬
veau monceau d'excréments, une nouvelle flaque de déjec¬
tions.
Courage, Excellence !
La vie de Jésus-Christ qui traîne sur les quais est peut-
être cc qu’on peut imaginer de plus ignoble dans cette
œuvre où l'ignoble est partout.
La Vierge est couverte d’immondices. Tout ce qui la
concerne est d'ailleurs le développement d’une calomnie
abjecte du Talmud que j’ai déjà flétrie et qui nous montre la
Vierge accoupleuse de femmes et cngrossce par un soldat
nommé Panther.
« Tandis que Joseph parlait, Marion avait repris conte¬
nance : elle essaya d'amadouer son fiancé, esquissa une
moue câline pour lui faire avaler la pilule.
— Joseph , mon gros lapin ...
— Ta ta ta, je ne prends pas des vessies pour des lanter¬
nes... Qui donc, si ce n'est un homme, vous a mise dans
cette fichue position ?
— C’est le pigeon, Joseph... »
La plume tremble dans la main, mais il faut que ces salo¬
peries soient transcrites, afin qu’on sache bien que le misé¬
rable qui a vomi ces saloperies a pu se lever contre moi et
dire qu’il me blâmait au nom du haut clergé sans qu'une
voix autorisée se soit fait entendre pour protester.
Seulement Léo Taxil avait peut-être un autre titre
encore à l'indulgence du haut clergé, aux faveurs du
nonce Rotelli... Ancien élève du séminaire, initié à
certains traités spéciaux, véritables manuels de clini¬
que à l’usage des futurs confesseurs, il s'était fait un
jour leur éditeur bénévole, les traduisant du latin en
français, et lançant grâce à la publicité de Im Lanterne
les fameux Livres secrets des confesseurs dévoilés aux
pères de famille — « seule édition complète publiée
par Léo Taxil et contenant les Diaconales de Mgr Bou¬
vier, le Compendium et la Mœchialogie ou Cours de
luxure, traité des péchés d’impuretés et de toutes les
202
Démission de la France
questions matrimoniales par le R.P. Debreyne, reli¬
gieux trappiste ».
Dans cette œuvre de scélératesse, Taxil fut véritablement
infernal. À cinq francs, le volume lui semblait encore trop
cher : pour arriver jusqu'aux petits et leur révéler tous les
secrets de la débauche, il publia un volume à un franc cin¬
quante, et il en inonda la France : «Les Pomographes
sacrés : La Confession et les Confesseurs, par Léo Taxil. en
vente chez l'auteur et chez tous les libraires. »
Mais ici la grande voix du vieux maître va s’enfler,
passer, insensiblement, du ton de mépris tranquille à
cette espèce d’accent qui est le frémissement même
du génie, ingenium, la vibration immortelle que rien
n’arrête, l’espace ni le temps — la parole de justice où
la colère même s’est tue. De tels mots ne sortent pas
d'un cœur d’homme sans le déchirer : malheur à qui
reçoit en pleine face, pour en être marqué à jamais,
le jet du sang vermeil !
Voulez-vous savoir ce que pense de l'homme qui a cor¬
rompu tant d'êtres, le représentant du pape, le nonce apos¬
tolique, Mgr Rotelli, archevêque de Pharsale ? Lisez La
France chrétienne, du 12 juin 1890, qui rend compte de la
conférence laite contre l'antisémitisme à la salle des Capu¬
cines.
« Le lendemain de la conférence, S.C. le Nonce apostolique
a fait déposer sa carte chez M. Léo Taxil ! »
C'est là un trait tout à fait « fin de siècle » et qui confirme
ce que nous avons dit de l’allure frivole, extravagante, cari¬
caturale et bouffonne que prennent les sociétés qui finis¬
sent.
Quand on songe à ces innombrables petites filles de l’ate¬
lier ou de la campagne souillées par ces lectures immondes
et qu’on voit Rotelli fraterniser avec l'auteur de toutes ces
cochonneries, il ne faut désespérer de rien. Nous pouvons
nous attendre à voir quelque jour le nonce apostolique
avec ses fines dentelles et son camail violet, sc promener
bras-dessus, bras-dessous avec les imitateurs de Vodable
ou de Menesclou.
Encore la comparaison n’est-elle qu'à moitié juste. Les
malheureux, qui commettent ces crimes qui épouvantent
Le bienheureux Léo Taxil
203
Paris, appartiennent, pour la plupart, plus au médecin qu au
bourreau ; ce sont des brutes irresponsables ; ils ont les
méninges en bouillie ; ils portent le poids de toutes les héré¬
dités fatales. Ici, c'est le crime intellectuel : l’élève du sémi¬
naire qui se dit froidement : « Je vais gagner de l’argent en
souillant l’âme des petites filles et des petits garçons. »
Alors, le nonce lui envoie sa carte.
\ ce point, ce qui restait de sourire dans la barbe
emmêlée s’efface, le regard se fixe sans durcir, atten¬
tif, tel que le rencontra tant de fois, par des matins
blêmes, le regard de l’adversaire, et les longues phra¬
ses admirablement articulées, puissantes et souples,
se succèdent, à la même cadence, comme à l'issue
d'un duel à mort :
Si ces pages lui tombent sous les yeux, Rotelli ne com¬
prendra même pas en quoi sa conduite est honteuse : il a
une obnubilation complète du sens moral. La vertu, pour
lui, consiste à paver fidèlement son terme à Calmann-Lévy,
chez lequel il avait élu domicile en attendant que la mar¬
quise de Plessis-Bellière eût déshérité ses parents pour lui
léguer un hôtel. Telle est la morale de ce nonce.
« Il n’est pas politique, ce Français, murmurera-t-il peut-
être en me lisant ; il n’a pas compris la combinazione. Léo
Taxil est bien avec Son Excellence M. le baron de Roth¬
schild, et M. le baron de Rothschild est bien bon ; il m a
fait faire des petites affaires. » „
Ils sont tous comme ça, dans ce pays-là, et 1 archevêque
de Pharsale n’a pas plus de scrupule à faire sa cour aux
juifs, que Migra n'en éprouvait à faire le rizotto de 1 Impéra¬
trice dans une casserole en argent.
Rotelli serait môme cardinal depuis un an si 1 on navait
voulu laisser l’oubli se faire autour d’un procès qui s est
déroulé à la cour d'assises de Pérouse au mois de mars
1890. Il s’agissait d’un pharmacien que Rotelli connaît tort
bien, et qui avait assassiné son frère à coups de couteau ;
le frère était un chanoine, que Rotelli connaît bien aussi.
On a craint que, dans le Sacré-Collège moderne, le repré¬
sentant d’une race de fratricides ne parût un peu trop
xvi e siècle ; on a appréhendé aussi que la nouvelle Emi¬
nence n éprouvât quelque embarras pour prêcher aux
impies l’exercice des vertus de famille.
Vous savez, Excellence, que je ne suis pas comme votre
204
Démission de la France
ami Taxil, et que, lorsque j’affirme un fait, c'est qu’il est
absolument vrai.
On entend les derniers mots siffler comme des bal¬
les. Et l’incomparable lutteur reprend, après tin
silence :
Pour les femmes comme pour les hommes de ce
monde, qui ont été élevés dans des établissements
congréganistes, les rapports avec l’idée divine, le devoir
accompli envers Dieu par la prière, l'assistance aux offi¬
ces, a commencé par être une corvée, un pensum. Ce
devoir est devenu ensuite une habitude, et maintenant il
est pour la plupart une attitude, une tenue, une pratique,
en un mot. Ils en sont tous arrivés plus ou moins au
moulin à prières du Japon ; ils sont dans le simulacre,
dont parle Carlyle, dans l'idolâtrie, c’est-à-dire dans l’ado¬
ration tout à fait machinale de l’image peinte, du mor¬
ceau de bois doré ; ils ne pénètrent plus dans l’essence
du christianisme; ils ne se doutent même pas des tradi¬
tions que certaines figures de saints représentent pour
des âmes françaises.
C'est un sens qui manque à ces classes-là. Songez que
c’est VŒuvre de Saint-Michel qui se charge d’imprimer les
journaux de Taxil 1 que ce sont des frères, les frères de
l'école Saint-Nicolas, qui composent le journal d’un
homme qui a traîné dans l’égout les malheureux institu¬
teurs religieux, qui les avait réduits à ne plus oser se mon¬
trer dans les rues dans la crainte de s’entendre traiter de
sodomites... Évidemment, ces pauvres frères restent quand
même des gens estimables, mais il est visible qu’ils n’ont
pas la notion de leur dignité d’hommes, ce sentiment du
respect de soi qui doit subsister quand même chez le reli¬
gieux. Ce ne sont pas des mâles ayant dompté leurs sens
pour pratiquer une chasteté héroïque ; ce sont des neutres
embrassant ceux qui les ont couverts de fange et hostiles
au fond à ceux qui les ont défendus.
Demandez à voir l’Œuvre de Saint-Michel. Vous trouverez
des frères en train de lever la lettre devant la copie d’un
Taxil et riant sans doute des scatologies d'autrefois : « La
cheville dans le trou... Cinq contre un... La veuve Poi¬
gnet... » Pouah !
Au milieu de tout cela, le pauvre saint Michel, qu’on
aperçoit sur la vignette de l'Œuvre, portant la cuirasse
Le bienheureux Léo Taxil
205
squamée d'or et brandissant l'épée flamboyante, fait une
drôle de figure. Qui s ut Dcus ? dit la devise.
On dira : pourquoi souffler sur ces tisons noircis,
pourquoi en tirer de nouveau le feu de la haine ?
Mais, qui croit reconnaître ici la haine, démontre seu¬
lement la frivolité de son cœur, ou sa bassesse. Le cri
de douleur, le gémissement profond et sourd qui sort
de ces pages et qui en sortira toujours, tant que les
années ne les auront pas réduites en poussière, est
celui d’un homme libre, que l’injustice, partout pré¬
sente, a frappé une fois à quelque point vital, et
comme au défaut de l’armure de lame. Qu’on ne s’y
trompe pas ! L’un des principaux responsables, le seul
responsable peut-être, de l’avilissement des âmes —
et par là il faut entendre cette apathie, au sens propre,
cette perte de la faculté de souffrir, mille fois plus
redoutable que la pire ivresse des sens — est le prêtre
médiocre. Sans doute a-t-on connu en tous temps
cette espèce de prêtre — encore que les ridicules pré¬
tentions de l’esprit moderne qui tend à détruire toute
culture générale, en substituant la notion à la
connaissance, aient donné à cette médiocrité, comme
au reste, un caractère d’extravagance particulière.
Mais le plus grand péril n’est pas là. On voit trop bien
qu’une timidité grandissante à 1 egard d'erreurs tou¬
jours condamnées mais dont le triomphe sous une
forme ou sous une autre leur paraît désormais inévi¬
table, un parti pris de concession hypocritement qua¬
lifiés de noms sonores qui ne font illusion qu’au trou¬
peau, les nécessités enfin d'un ralliement général,
d’une ruée vers la société nouvelle, ont donné à ces
médiocres une importance croissante, ou, pour
mieux dire, les ont mis peu à peu au premier rang,
comme des intermédiaires indispensables. À cette
place, ils se permettent tout.
X
GOGO IDÉALISTE,
ou
LES CADAVRES DANS LE REMBLAI
Quel avantage Drumont eût-il tiré dune entrée,
même triomphale, au conseil municipal de la ville de
Paris ? On se le demande. Au lieu qu’un échec pres¬
que humiliant — 613 voix, alors que le candidat des
droites, aux dernières élections legislatives, en avait
obtenu près de 1500 — l’éclairait sur la nécessité de
plus en plus urgente, non pas d'assainir le suffrage
universel, mais de le déshonorer.
Le 20 avril 1892 pan.it le premier numéro de La
Libre Parole, « société en commandite, sous la raison
sociale : Gaston Wiallard et Cie » au capital de trois
cent mille francs. M. Gaston Wiallard était juif...
Mais quoi ! Trois cent mille francs pour ce petit-fils
de paysans, habitué à tenir sur un carnet relié de toile
cirée le compte de ses fiacres, avec l'horreur de la
pièce de vingt sous inutilement dépensée, la crainte
presque maladive des dettes, tous les souvenirs de
l'enfant pauvre qui n'a pas oublié ce que c’est qu'une
fin de mois ! Wiallard était juif, oui. Mais baptisé !
D'ailleurs qu’importe? Nul doute qua ce moment
l’auteur de La France juive ne se crut le temps mesuré.
Assassinat, duel, émeute — sa certitude était de
Gogo idéaliste
207
mourir, il courait à son destin. Après lui, la société en
commandite s'en tirerait comme elle pourrait. Et déjà
il ne songeait plus qu'à engager la bataille, à porter le
premier coup.
Une vingtaine de jours, l'incomparable polémiste,
comme un peu à 1 étroit dans les colonnes d'un jour¬
nal, prend méthodiquement ses distances, tâte le fer.
Puis tout à coup, à propos d’un projet de loi sur le
renouvellement du privilège de la Banque de France,
qui risquait de mettre réellement la presque totalité
de la fortune nationale entre les mains des Roth¬
schild, il fonce sur le ministre Burdeau avec une féro¬
cité calculée à laquelle le Parquet ne peut rester
insensible. Traduit en cour d’assises, il est condamné
à cent mille francs de dommages et d’insertions, à
trois mois d'emprisonnement. Puis il respire. La
brèche est ouverte. Il a fait son devoir de chef, essuyé
le premier feu. Le nombre des abonnés du journal
triple en quelques semaines, la petite troupe des col¬
laborateurs se serre amoureusement autour du maî¬
tre deux fois frappé.
Raphaël Viau a essayé de peindre ces fameux
bureaux du boulevard Montmartre, noircis par la
fumée des pipes, tout sonores de jeunes rires intrépi¬
des, avec le garçon de bureau ventru, cravaté de
blanc, impavide, la foule des visiteurs — vieux mili¬
taires à barbiche, curés de campagne, parlementaires
à la poignée de main trop cordiale, dénonciateurs
juifs, moines polis et furtifs, femmes bavardes — et
ccttc clientèle de maniaques, d’obsédés qu'attire toute
nouvelle aventure, ainsi que le faisceau d’un phare,
enfin, au milieu de cette cohue, le garçon de calé rose
et suant, portant en équilibre, à bout de bras, par¬
dessus les têtes, le plateau surchargé de demis écu-
mants... Il y a là, dans une petite pièce au plafond
bas, où s'enfle la rumeur du boulevard — ce ronron¬
nement à la fois doux et terrible, ce battement régu¬
lier du cœur de Paris que nous avons connu, que per¬
sonne ne connaîtra plus jamais, que broient
désormais, entre mille clameurs, les tramways, les
autobus, les voitures tirées par des moteurs puissants
208
Démission de la France
comme des locomotives, le gémissement inhumain
des mécaniques surmenées — il y a là Georges Duval,
le camarade d Aurélien Scholl. le dernier des journa¬
listes boulevardiers, un monocle à l'œil, la joue droite
que plisse et déplisse un tic étemel ; l’ancien chartiste
Boisandré, Iroid, distant, d’une violence courtoise,
ami fidèle, fidèle ennemi ; le cocasse Jean Drault, spé¬
cialiste du vaudeville militaire, créateur du soldat
Chapuzot, fabricant d’innombrables bons romans ;
Félicien Pascal, l’avocat déjà célèbre ; Émile de Saint-
Auban, grâce à Dieu toujours vivant, aussi jeune d'al¬
lure et de courage qu’au temps où sa voix si nette,
acérée, faisait passer un frisson sur les épaules des
mauvais juges, et qui signait Ccelio les articles de tête,
O. Divy la critique musicale, App les comptes rendus
des tribunaux ; Demachy, l’écrivain financier, ennemi
personnel et d’ailleurs inoffensif de la famille de
Rothschild ; Paquelin, l’inventeur du thermocautère ;
le docteur Dupouy d'Auch, et enfin le maître futur des
destinées du journal, alors simple chef des faits
divers, Gaston Mery, personnage ridicule, avec on ne
sait quelle nuance de tragique assez bas, grand diable
blond au sourire fugace, ancien compagnon du caba-
retier Salis, féru d'occultisme et de magic, fasciné par
les médiums, les filles à miracle et les prêtres sus¬
pects. Après lui, en serre-file, Papillaud, le mystérieux
Papillaud, l’informateur de la Chambre, avec son rire
hennissant, dangereux commensal des parlementai¬
res et des ministres, confident de chacun des huis¬
siers de la Chambre ou du Sénat, collectionneur
voluptueux de « petits papiers », de scandales, dont il
gardait jalousement pour lui le secret, à moins qu’il
ne le révélât tout à coup, furieusement, férocement,
dans un style de goujat, mais de goujat sans peur :
Raphaël Viaud nous a conservé telle péroraison d’un
de ces articles qui fit sans doute frémir la barbiche de
plus d'un vieux capitaine en retraite, devant le verre
de vermouth matinal : « Quant à ce sinistre drôle, s’il
m arrivait un jour de lui envoyer des témoins avec
mon mépris, je prendrais ces témoins dans la gendar¬
merie. »
Gogo idéaliste
209
Des témoins ! Des rencontres ! La salle basse,
pleine d’une âcre odeur de sueur et de poussière, où
ces messieurs, sous le regard extasié de 1 appariteur à
cravate blanche, s'entraînaient au fleuret avec des
« hé là ! hé là ! » de vieux moniteurs. Aujourd’hui per¬
sonne ne comprend plus. Mais personne ne com¬
prend rien. Et d'ailleurs il est possible, il semble pro¬
bable que ces anciens usages à présent démodés,
paraîtront demain frivoles, ou stupides, ou cruels. On
a bien pu tourner en dérision, dès avant 1914, « l’ac¬
tualité » classique qui passait comme rituellement
chaque semaine sur l’écran des salles de cinéma : les
deux hommes au torse blanc, qu’encadrent cinq ou
six bonshommes noirs, se poursuivant mollement,
lepée à la main, devant l’appareil de prises de vues,
ou plus solennels encore, le bras tendu, le col de la
redingote relevé sur le faux col, tout à coup environ¬
nés de fumée... Mais à ce moment déjà le duel n’était
plus : l’abus du cinéma l'avait tué. Reste qu’aux envi¬
rons de 1892, un journal ponant le titre de La Libre
Parole devait rompre d’abord le premier barrage
opposé alors à toute parole libre, pourvu qu elle pré¬
tendît se faire entendre de tous, aller jusqu’au grand
public, coûte que coûte. Tel ou tel pieux paroissien,
ou meme dévot, qui réveille le médecin pour un
cauchemar ou une colique, tel marguillier enfin sou¬
rira ici dans sa barbe, et, devant sa géniture attentive,
déjà dressée aux durs combats de l’argent, couvrira
de ridicule ces spadassins bénévoles, à cent cin¬
quante francs par mois, qui risquaient leur peau par
gloriole... Mais personne, non plus, n’a jamais
entendu dire qu’un pays ait été sauvé par ses marguil-
liers et ses chantres.
Car le préjugé du duel est un préjugé comme un
autre. Toutes les raisons du monde ne peuvent rien
contre lui tant qu’il existe. Après quoi les moralistes
ont beau jeu. Ridicule ou non, la crainte d’une affaire
rien a pas moins tenu en respect, trop souvent, au
cours du dernier siècle, des polémistes bien-pensants
qui s'en donnent aujourd’hui à cœur joie contre
M. Maurras ou M. Léon Daudet. Et, sans doute, nous
210
Démission de la France
voulons bien que le seul amour de Dieu ou du
prochain leur inspirât jadis ce style incolore, ces allu¬
sions prudentes où le venin est dosé avec tant d art,
ces rosseries académiques, en apparence inoffensi¬
ves, délices des professeurs et des chanoines. Avouons
simplement qu’il est permis de s'y tromper, qu’un
malentendu est toujours possible, et qu'il convient de
le pardonner d’avance à des journalistes moins édi¬
fiants. J'ajoute que pour les chrétiens de bonne foi, le
mérite n'en est que plus grand, et que c'est l’honneur
d'un Léon Bloy, par exemple, du vieux soldat de
Cathelineau, d'avoir un jour consenti à passer pour
un lâche aux yeux de ces bigots qu'il méprisait, et
qui n'en maintinrent pas moins, d’ailleurs, contre le
réfractaire, leur condamnation sans appel au silence
et à la faim.
xMais la magnifique jeunesse qui remplissait de ses
rires et de ses cris, parfois du son des trompes et des
cors de chasse, la maison du boulevard Montmartre
se sentait à présent un chef digne d'elle. Un seul
regard de ces veux myopes dans leur broussaille de
poils eût donné de l’élan au plus engourdi. L'heure de
répondre à l'adversaire, blessure pour blessure, com¬
bien de temps l'avait-il attendue, le journaliste soli¬
taire qui, bien des années auparavant, pour son coup
d’essai, s'était jeté sur le plus redouté des chefs de
la gauche ?
Ce qu'il y a de curieux, en effet, c’est qu’à une époque
comme la nôtre, où l’entourage n'épargne personne, Cle¬
menceau ait pu s’arranger, grâce à ses attitudes de mata¬
more, pour attaquer tout le monde, et netre insulté à fond
par personne. On connaît son histoire : il a succédé, au su
de tous, dans l'alcôve d’une cocotte célèbre à une altesse
académicienne ; il passe sa vie dans les coulisses de
l'Opéra ; il a mangé sa légitime et même écorné le bien
d’un vieux père qui habite à Sainte-Hermine — comme il
convient au père d’un républicain aussi immaculé. Enfin il
en est aux expédients, et sa cavalerie, puisque c'est ainsi
qu'on appelle les billets difficiles à escompter, commence
à courir. Il a par surcroît le plus coûteux des vices : un
journal qu’on s’obstine à ne pas lire, et dans ce journal Cor-
211
Gogo idéaliste
nelius Herz et son syndicat financier ont versé des sommes
énormes. Personne, cependant, n'a écrit un mot sur Cle¬
menceau à propos des récents scandales.
Pourquoi ?
C’est qu’il a trompé tous ses collègues à la Chambre. Il
leur est apparu comme Chocquard lui-même, le légendaire
garde du corps, la terreur des estaminets, l'admiration des
dames du comptoir. « Jeune homme, prenez garde, vous
avez failli me marcher sur le pied. — Je vous jure que je
n’avais pas ccttc intention. Très bien, j’accepte vos excu¬
ses, mais ne recommencez plus. » Et la dame du comptoir
frissonnait, subjuguée.
N’importe !
Paysan, notre gaillard est resté, mais il est surtout pro¬
vincial, malgré scs allures viveuses, comme la plupart des
gens de son groupe. Il y a du Pourceaugnac chez tous ces
avocats et ces carabins radicaux, déserteurs de quelque
honnête lit, qui mangent le bien conjugal à courir après les
gueuses connues... Cependant les couloirs de la Chambre
sont le triomphe de Chocquard : il y fait belle jambe, il
déploie des élégances de clown, il roule des yeux blancs,
il hérisse sa moustache japonaise, puis il s’humanise. Il a
épouvanté, médusé, sidéré, tous ces gens à l’imagination
desquels il apparaît comme un personnage terrible : « Vous
savez qu’au pistolet il tire à un, et qu’il trace un anneau
parfait dans une pièce de cinq francs qu'on lance en l'air. »
Enfin, cinq ou six pages plus loin, après un admira¬
ble portrait de Cornélius Herz, la provocation
furieuse, écrite sur le même ton de bonhomie tran¬
quille, mais sans doute avec quelle brûlure au creux
de la poitrine, quel enthousiasme enfantin !
La maladie des conservateurs, la tare du cerveau qui
paralyse tous leurs mouvements et déséquilibre toutes
leurs facultés, c’est une idée fixe qui est entrée peu à peu
dans la trame de leur système nerveux, l’idée fixe qu’ils sont
nés pour être molestés et insultés.
Je l'ai expliqué déjà, je n'aime pas les monopoles, je ne
212
Démission de la France
veux pas plus du monopole de l'égout collecteur que des
autres ; partageons fraternellement l’égout, ô Laguerre, ô
Lockroy, et toi-même, arbitre de l’honneur ! Vous nous
avez tous traînés dans le bran de La Lanterne à propos de
l’affaire de Cîteaux, permets, ô Clemenceau, homme
farouche et redouté de tes semblables pour ton habileté au
pistolet, que nous ne soyons pas embrenés seuls et que je
prenne un peu de ce bran pour en astiquer ta menaçante
moustache en guise de pommade hongroise. Cela te fera
un succès, ce soir, à l’Opéra.
Maintenant 1 écrivain autrefois isolé touchait le
but, ou croyait le toucher. Comme un de ces
prud'hommes du Moyen Age, qu’il aimait tant, il sen¬
tait autour de lui son ost. Nul n eût pu se vanter de
l’atteindre désormais qui n’eût d’abord à passer sur le
ventre de serviteurs dévoués jusqu a la mort, de ces
simples compagnons qui tapent dur, ne desserrent la
mâchoire qu’au dernier coup, ne rendent l’âme qu’à
bon escient.
Vieux maître ! Vieux maître ! N’est-ce pas que vous
l’entendez encore, chez les Ombres, la porte qui bat
contre le mur, poussée d’un poing joyeux, et Morès
sur le seuil, tenant attachée au poignet sa fameuse
canne de sept livres à boule de bronze, avec son
visage dur, escorté d une poignée de ses fanatiques,
Guérin, Lamase, Cœsti, le charpentier Vallée, ou les
bouchers de la Villette qui sentent l'empois de leur
blouse des dimanches et le sang frais, chiens fidèles,
jaloux d’un regard de leur jeune chef, le suivant de
ville en ville, jetant devant lui, le moment venu,
contre le barrage qui plie, les tueurs vermeils et les
garçons d’échaudoir ! Et lui, l’aventurier, dans tout
l’éclat de sa force, rayonnant d’audace, et déjà mar¬
qué du signe tragique, du signe éblouissant d’une
mort épique que ces hommes simples, ces êtres
d’instinct et de pressentiment, voyaient, sans le
reconnaître, sur le visage adoré !
Mais qui l’eût imaginé alors, étendu sur le dos,
immobile, vide de sang sous le soleil, dans un nuage
de mouches, l’ancien cuirassier si vivant, l’auteur de
213
Gogo idéaliste
ces farces énormes dont le souvenir fait encore la joie
des mess, l'intime ami de cet indisciplinable qui
devait lui aussi mourir au désert, le lieutenant de
Foucauld ? Les rédacteurs du journal le voyaient
entrer chaque jour à n'importe quelle heure, du
même pas rapide qui faisait ployer les lames du par¬
quet, gagner le premier pupitre venu, y couvrir
debout deux ou trois feuillets de sa large écriture,
puis s'en aller, comme il était venu, avec le même sou¬
rire têtu. Et les lecteurs de La Libre Parole trouvaient
le lendemain, à la place ordinaire, un de ces courts
entrefilets, d’un accent de violence inouïe, d’ailleurs
glacée, suivi de la signature fameuse : Morès et ses
amis.
Sous le titre général : Les Officiers juifs dans I ar¬
mée, il avait commencé, en effet, une campagne
féroce qui devait se terminer par une mort d'homme.
Les duels se multipliaient. Le directeur de La Nation,
Camille Dreyfus, recevait une balle dans le bras, à
quelques centimètres du cœur, isaac trois coups
d’épée en pleine poitrine. Le capitaine de dragons,
Crémieu Foa, prenant fait et cause pour ses coreli¬
gionnaires, sommait Drumont d'interrompre sa cam¬
pagne, et l'auteur de La France juive lui répondait par
une lettre dont ce passage donnera le ton :
Monsieur,
Tl esl impossible, à mon grand regret, de vous reconnaî¬
tre le droit de parler au nom des officiers juifs de l’armée
française : vous n’ave? pas reçu de mandat, et vous n'êtes
pas le plus ancien.
De plus, je ne saurais intervenir le premier dans ce
débat : les articles sont signés.
M. de Mores me prie néanmoins de vous faire la proposi¬
tion suivante : choisissez parmi vos amis le nombre que
vous voudrez de représentants : quel que soit ce nombre,
nous leur opposerons un nombre égal depées françaises.
Quant à vous, juif, si vous me provoquez, vous me trou¬
verez à votre disposition.
Quelques jours plus tard les deux adversaires, selon
la parole d'un des témoins, fonçaient l’un sur I autre
214
Démission de la France
comme de véritables sauvages et s’enterraient
mutuellement ; puis c était le tour du jeune et char¬
mant marquis Pradel de Lamase ; enfin le capitaine
juif Armand Mayer, d'ailleurs officier irréprochable,
escrimeur célèbre, appelait à son tour Morès, qui
d'un de ces terribles coups de parade-riposte fourni
avec toute la force d'un homme qui s'entraîne quoti¬
diennement aux armes avec un sabre de cavalerie,
traversait son adversaire d’outre en outre, « la pointe,
dit le procès-verbal, ressortant de plusieurs centimè¬
tres dans le dos ».
Oui comparerait ce temps au nôtre prouverait seu¬
lement qu'il manque totalement d’imagination. Le
même peuple qui aujourd'hui, pour la dernière fois
peut-être, joue sa chance et fixe du regard le tapis vert
où court son destin sans réussir à craindre ou à espé¬
rer quoi que ce soit, à hâter d’une seule pulsation le
battement régulier de ses artères, présentait alors
tous les symptômes d'une extrême nervosité. Déjà
incapable d'agir, du moins d'agir à fond, de l’action
qui sauve, il en était à cette période convulsive qui
précède, hélas ! les grandes crises de dépression.
Ce n’est pas d’ailleurs au hasard, mais avec une
sorte de méthode très sûre que furent portés un à un,
au cours de ccs étranges années, les coups successifs
qui atteignirent noire peuple comme au bulbe, para¬
lysèrent sa moelle. En somme, le nouveau régime ne
date réellement que du jour de l’effondrement de la
République conservatrice, qui n était rien elle-même,
sous ce nom trompeur, qu’une attente sans objet, une
rémission, un sursis. Comme 1 écrivait jadis fort juste¬
ment Georges Clemenceau, la démocratie se doit
d’être, comme le traité de Versailles, son œuvre, le
véritable fruit de ses entrailles, une création continue.
Le secret de sa prodigieuse fortune auprès de ce que
M. de Kérillis appelle les masses — comme on disait
jadis, avec la même ferveur goujate, les humbles —
est justement de tirer parti, de réaliser financière¬
ment, de changer en or et en devises, de jeter enfin
sur le marché des banques, l'immense réserve d’illu-
Gogo idéaliste
215
sions, d’espérances confuses, de désirs informulés,
dont aucune tyrannie n’avait su entreprendre l'exploi¬
tation rationnelle — tout le trésor des misérables. Sa
faute est d ailleurs de croire ces réserves inépuisables,
alors que sa philosophie du progrès, son matéria¬
lisme sommaire, risquent de tarir peu à peu dans les
âmes, avec le sens religieux, la faculté du rêve.^ la
source même de l'espérance. M'importe ! Elle n'en
devra pas moins obéir jusqu a la fin à sa loi profonde :
échapper à toute définition qui limite, n'être qu’un cri
de foi vers l'avenir... À chaque problème posé, sa force
est justement de tout remettre en question, et jusqu’à
la nature des choses.
Mais ce n'est là, on le sent bien, que le principe
de sa prodigieuse spéculation. Un cynique mépris des
réalités, une idéologie tout ensemble doucereuse et
féroce, résumée en un petit nombre d’images som¬
maires qui prennent l'homme simple aux entrailles,
remuent en lui le meilleur comme le pire, tour à tour
exaltent son sentiment de la justice ou font écumer
son envie, une espèce d’évangile enfin, mais ramené
à la mesure de singes supérieurs, reste sans doute
toujours capable de bouleverser la terre, d'y creuser
de nouveaux et plus profonds charniers. Pour faire
du Sermon sur la montagne l’hymne brûlant de la sau¬
vagerie. il suffit d'en changer les termes par cette
inversion diabolique dont le vieux Gide semble pour¬
suivre le secret à quatre pattes, de livre en livre, pres¬
sant contre la terre un nez carnassier. La difficulté
commence dès qu'il s’agit d'utiliser l’explosif.
Un Gambetta, un Constans, un Rouvier, qui se pro¬
clament devant l'électeur les fils légitimes de la Révo¬
lution, le sont en effet, mais au même titre que les
marchands d’ex-voto de Lourdes, les héritiers de la
Sainte Vierge. Pour ces joviaux entrepreneurs de poli¬
tique, organiser la démocratie, c’est entretenir du
fanatisme égalitaire ce qu'il en faut pour ne pas lais¬
ser s éteindre la lutte des partis — cette révolution
larvée, chronique, cette sorte de chaleur malsaine où
les ministres poussent en une nuit comme les bam¬
bous à Ceylan. L'anarchie dans les esprits, l’ordre
216
Démission de la France
dans la rue. Trois millions de petits bourgeois rouges,
sans Dieu ni maître, de cœur avec les plus abjects
révoltés de l’histoire, baptisant volontiers Spartacus
ou Marat la rare géniture échappée par miracle à leur
fureur malthusienne, et pourtant citoyens dociles,
contribuables ingénus, souscripteurs à tous les
emprunts, tels enfin que je les voudrais voir sculptés
dans le marbre, leur bonne face rondouillarde levée
vers le ciel, y bravant du regard la foudre, mais atten¬
tifs à ne pas heurter de la jambe le seau de l'employé
du fisc occupé à les traire — oh ! l'incomparable, la
magnifique gageure ! Protégée par cette épaisse mate-
lassure, la République peut gouverner, c'est-à-dire
poursuivre le cycle de ses expériences démagogiques,
au moins jusqu’à ce que la dure loi de l’argent ait
rejeté au creuset — au cœur même du prolétariat —
une classe moyenne appauvrie. Car c’est par ce biais
que finira par l'emporter sans doute l'inflexible nature
des choses : à la longue les promesses elles-mêmes
coûtent cher. Et c’est à la bourgeoisie devenue répu¬
blicaine que la démocratie prétend faire supporter la
plus grosse part de ses frais de publicité. Ainsi risque-
t-elle de détruire, ainsi détruit-elle sûrement l’unique
gage qui lui reste, pour se trouver bientôt les mains
vides, entre le capital et le travail également voraces,
entre la double anarchie de l'or et du nombre.
J’écrivais tout à l'heure que la République conser¬
vatrice, telle que lavaient rêvée les gros paysans
finauds de l'Assemblée nationale, n’était au plus
qu’une rémission, un sursis. On en pourrait dire
autant de la République tout court. Nul doute qu’un
Gambetta vieillissant, par exemple, n’ait prévu le
jour, où démunie de tout objet de troc ou d'échange,
ne disposant plus que de thèmes épuisés, désormais
sans vertu, elle devrait enfin laisser échapper son
secret, avouer quelle n’a servi qu’à masquer, sous des
noms divers adroitement choisis, la liquidation du
capital intellectuel et moral du pays entreprise par
la classe moyenne menacée, dans le fol espoir, sinon
d'empêcher, du moins de retarder indéfiniment une
autre liquidation, celle des fortunes privées, le triom-
217
Gogo idéaliste
plie du socialisme d’État, l'avènement d’un maître
mille fois plus impitoyable qu'aucun des tyrans
débonnaires quelle avait sacrifiés jadis d’un cœur
léger, à ses intérêts, à ses rancunes, ou seulement à
sa vanité. Mais aux environs de 1880, qui donc eut
imaginé avec Drumont, que le radicalisme serait si
tôt vidé de sa substance, qu’il suffirait de quelques
années de gaspillage pour compromettre jusqu'au
principe même de la vie nationale, l’idée de patrie, et
que l’ombre d’un Babeuf, du précurseur jadis écrasé
par la bourgeoisie victorieuse, allait réapparaître,
un siècle plus tard, gigantesque, sur l'immense écran
de milliers de lieues carrées, du Volga aux frontières
de1 Inde?
On comprend l’illusion de ces politiciens du Midi,
de ces gros garçons optimistes auxquels le hasard met
tout à coup dans la main l’épargne de dix siècles.
Comme la France est riche ! Et sans doute ils souhai¬
tent la servir de leur mieux, mais il faut s’installer
d’abord, il faut durer. Que réaliser de l'énorme héri¬
tage, comment couvrir les premiers frais ? Ainsi le
nouveau régime à peine né tourne déjà timidement la
tête vers les banques, éprouve la puissance et la féro¬
cité de l'argent.
Les vieux renards de l’Empire déchu, les aventu¬
riers coriaces de l’école d’un Mornv, les roués à tête
chauve experts en toute corruption, mais attentifs à
garder la tradition du grand style, et qui savent qu’en
matière de finance ou d’amour, il importe première¬
ment de ne pas flancher, attendaient la jeune républi¬
que à ce retour. Ils escomptaient le scandale finan¬
cier, un chantage en règle qui prendrait ces hommes
nouveaux à l'improviste, emporterait le régime
comme un fétu. Le scandale vint à son heure. Et si la
jeune république n’y périt pas, c’est qu’il éclata beau¬
coup trop tard, alors qu'une propagande perfide, les
déceptions du Boulangisme et l’entreprise du rallie¬
ment avaient porté au comble le désordre des
consciences. C'est ainsi que trois hommes se partagè¬
rent la tâche de sauver par une intervention heureuse,
et à quelques années d'intervalle, le nouvel Etat au
218
Démission de la France
cours de diverses crises de sa croissance : M. Georges
Clemenceau, qui porta le fer rouge au flanc paresseux
de l’opportunisme, Constans, vainqueur d’un général
factieux, et enfin S.E. le cardinal Lavigerie.
Mais l’affaire du Panama ne fut pas, dès le premier
jour, une affaire d'État. Avant même d’être une affaire
tout court, au sens où l'entendent les journaux finan¬
ciers, elle fut quelque chose comme une crise d'en¬
thousiasme, un accès convulsif de la vanité nationale,
comparable au Boulangisme.
On sait que dès l’année 1876 une société s’était
constituée à Paris, sous la présidence du général Turr,
en vue d’obtenir du gouvernement colombien la
concession d’un canal à niveau, avec ou sans tunnel,
à travers l’isthme de Panama. Satisfaction lui fut don¬
née deux ans plus tard, en 1878. Les concessionnaires
vinrent alors offrir à M. de Lesseps la direction de
l’entreprise. Le vainqueur de Suez, auquel l’opinion
publique avait décerné le titre cocasse et touchant de
Grand Français, ne doutait jamais de lui-même. Il
commença par exiger la dissolution de la première
société qui reçut, en retour, une indemnité de dix mil¬
lions. Puis, après un voyage en Amérique, dont les
journaux à sa dévotion tirèrent un immense parti,
l’infatigable vieillard lance une souscription publi¬
que, appuyée par un syndicat d’établissements finan¬
ciers — la Société Générale, le Crédit Lyonnais, le
Canal de Suez, les Seligmann frères, le Crédit
Industriel. Ce syndicat fut divisé en 59 parts, repré¬
sentant chacune 10 000 actions ; les syndicataires ver¬
saient 4 francs par titre, 40 000 francs par part, soit
2 360 000 francs pour le tout. Si la société se consti¬
tuait, ils recevaient le remboursement de leurs
40 000 francs, une prime de 200 000 francs, une part
de fondateur, qui à un moment donné représenta
50 000 francs — soit une rémunération totale de
290 000 francs pour un versement de 40 000 francs...
Dans ces conditions, écrit très bien Drumont, le triom¬
phe fut éclatant. La Presse gorgée jeta toutes ses fanfares.
Gogo idéaliste
219
Lesseps devint l'homme surhumain, letre extraordinaire,
l'éléphant blanc, une sorte d'idole majestueuse et glou¬
tonne, mangeant de 1 or au milieu d’un nuage d’encens, et
rendant des excréments d'or que les journalistes se parta¬
geaient.
La Société du Canal interocéanique avait été légale¬
ment constituée le 15 novembre 1880. En mars 1881,
les entrepreneurs Couvreux et Hersent prenaient à
forfait l’ensemble des travaux, mais dès la fin de 1882
leur contrat était résilié, l’entreprise retirée aux pro¬
fessionnels pour être confiée à de simples agents de
la Compagnie. Deux ans plus tard, Ferdinand de Les¬
seps annonçait à l’assemblée générale qu’il négociait
avec les Chambres la prochaine émission de six cents
millions de valeurs à lots. En pleine fièvre de spécula¬
tion, alors que la presse tout entière se raidissait dans
le plus colossal effort de publicité qu’on ait jamais vu,
l’entreprise était déjà frappée à mort. Les emprunts
succèdent aux emprunts. Au début de l’année 1888,
la Compagnie avait demandé un milliard. Elle n’en
sollicitait pas moins presque aussitôt l’autorisation
d’émettre un nouvel emprunt de sept cent vingt mil¬
lions, qui lui fut accordé par la Chambre, dans des
circonstances ténébreuses, à une voix de majorité.
Quelques mois après, le ministre des Finances, Pey-
tral, présentait un nouveau projet de loi, dont le vote
eût permis à la société moribonde d’ajourner le paie¬
ment de ses dettes. Mais les parlementaires sentaient
gronder l’orage. Ils n'osèrent plus.
On peut tout se permettre contre ce pays, à condi¬
tion de désarmer d’abord son enthousiasme, comme
on confisque un browning à un malade nerveux.
L’honnêteté de Poincaré, sa puissance de travail, son
entêtement et jusqu’à sa suffisance appliquée, métho¬
dique, enchaîneront notre peuple dix ans, vingt ans,
trente ans, à la façon d’un charme. Mais qui connaît
le secret de le faire douter de soi-même, de son
héroïsme, de sa grandeur, et le glace du ricanement
impérieux, sans réplique, des scepticismes sommai¬
res, est plus sûr encore de le tenir en main. Telle
220
Démission de In France
femme trop délicate, trop farouche, se trouve ainsi
un jour la proie d'un brutal, subit la fascination d'une
ironie trop grossière, trop agressive, qui rend toute
résistance impossible, ridicule même, par une contra¬
diction bizarre de l’amour-propre, une véritable inhi¬
bition de la pudeur. L'irréparable faute des politiciens
qui avaient vu très vite dans l’affaire du Panama, en
même temps qu’une admirable machine à drainer
l’épargne et la source d’honnêtes profits, l’occasion
cherchée depuis dix ans d'une victoire à la mode
républicaine et pacifique, fut de laisser se déchaîner
la presse, en dépit des leçons du Boulangisme — tant
leur hâte était grande de passer aux guichets des ban¬
ques. Ils mobilisèrent imprudemment l'opinion d’une
petite bourgeoisie ensemencée par le cocasse chauvi¬
nisme humanitaire du vieil Hugo et qui, du fond de
ses comptoirs, en face du mur lépreux où figuraient
épinglés, côte à côte, le Prophète des Misérables,
M. Raspail, et le général à barbe blonde, se cnit vrai¬
ment la mission de planter le drapeau tricolore au
bord du rio Chagres, sans d’ailleurs quitter ses pan¬
toufles. Mais qui l’a mieux dit que Drumont :
L’actionnaire du Panama est un type tout spécial. C’est
Gogo sans doute, mais Gogo avec la bosse de l’idéal. Dans
ce personnage coexistent en réalité deux êtres distincts : le
premier est un être d’imagination et de fiction, plein d’aspi¬
rations hardies et d’instincts aventureux ; l’autre est un être
très prosaïque et très pot-au-feu, qui a perdu les humeurs
martiales qu'avait la race au temps jadis et les a remplacées
par des qualités de Chinois : l’aptitude au travail et l’habi¬
tude de l’économie.
Un de ces êtres passe sa vie à ruiner l’autre. Dès que le
Chinois a réalisé quelques économies, l’être d’imagination
les lui prend en lui disant qu’il est nécessaire d’étonner
l’Europe...
L’Affaire Dreyfus appartient déjà au cycle tragique
dont la dernière guerre n’est sans doute pas encore le
terme, hélas ! Elle aura ce même caractère inhumain,
et, au milieu des passions déchaînées, des feux de la
haine, on ne sait quel cœur dur et glacé. Au lieu que
221
Gogo idéaliste
| aventure du Panama, comme celle du Boulangisme,
déborde de magnificence et de cocasserie, sans
oublier ces parties honteuses des ténèbres, dont aime
à parler Daudet, après Shakespeare. Il v a là quelque
chose qui rappelle, ainsi que l'ombre déformée d un
beau marbre sur le sable de l’allée, la première croi¬
sade, celle de Pierre l'Ermite — les paysans armés de
couteaux de fer, de bâtons, d’épieux, avec l'immense
cortège d’enfants, de pillards, de juifs et de filles per¬
dues, déroulé à travers l’Europe sauvage, ainsi qu’un
serpent fabuleux. Qu’on y songe ! Ici, entre la Bastille
et le canal Saint-Martin, le petit boutiquier avaricieux
mais chimérique, la tête penchée sur son livre de
caisse, recommence vingt fois ses additions et
s'acharne à retrouver une erreur de dix centimes
avant d’aller porter cent mille francs à une entreprise
qu'il ne connaît absolument que par les placards de
publicité — et, à l’autre bout du monde, le Chaos ;
non plus le Chaos des premiers jours du monde, mais
un Chaos du xix e siècle : des ingénieurs, des cabare-
tiers, des teneurs de maisons publiques, des décavés
venus de partout, des ouvriers de tous les pays s’agi¬
tant pêle-mêle, travaillant sans aucun plan, et recom¬
mençant indéfiniment le même travail ; pour cadre,
un pays léthifère, où se multiplient, dans une fermen¬
tation de fange, des animaux funestes, des pythons
sortis de la boue du déluge, des crabes gros comme
des tables, d’énormes caïmans — sept mois de pluie
torrentielle, un ciel marécageux, d’où suinte presque
continuellement un brouillard empesté. Quand la
nature ne détruit pas sous ses moisissures la machine
aux cuivres étincelants, l'homme, la rencontrant sur
son chemin, et dans l’impossibilité de déplacer ce
poids énorme et inutile, cet amas de rouille, la recou¬
vre de déblais...
Ainsi l’œuvre colossale que l’imagination toujours
jeune du « Grand Français » avait admirablement
conçue, mais que les États-Unis ne réaliseront qu’à
grand-peine, trente ans plus tard, sur les plans du
vieil ingénieur génial, avec le maximum de moyens,
fut entreprise au petit bonheur, dans une sorte de
222
Démission de la France
délire d'enthousiasme et de spéculation. Des milliers
d'hommes partirent là-bas, sur la foi des prospectus
d'émission, rêvant d’un pays étrange comme en osent
imaginer seuls les commerçants de la rue Sentier, un
pays où vivre tout nus, sous les palmes, en compagnie
des singes et perroquets. Or ce pays est un des plus
malsains du monde ; les pauvres diables y meurent
comme des mouches, à raison de 60 pour 100 :
VAnnuaire de l’École Centrale constate que sur 27 ingé¬
nieurs de l’École, entrés à la Compagnie en 1885 et 1886,
11 étaient morts en 1887. Lorsque tous les cimetières de
Panama furent remplis, on crut faire assez en construisant
trois cimetières géants sur la côte du Pacifique. Puis on
finit par jeter les ouvriers morts dans le remblai : un train
de décharge arrivait, et les cadavres avaient du coup cin¬
quante centimètres de terre sur la figure. L'islhme est
devenu, grâce à ces cadavres anonymes, un ossuaire qui
donnera plus tard l’idée d’un champ de bataille où l'on
retrouvera tous les types de la race humaine.
Au bord de ces marais dont la saison sèche fait un
lac de boue, ravitaillés en apéritifs, mais sans eau
potable, payant soixante-quinze centimes la bouteille
d'eau de Saint-Galmier et trente ou quarante francs
le moindre légume vert, démoralisés par un travail
absurde que chacun, de l’ingénieur au dernier
manœuvre, sait déjà sans but ni terme, les meilleurs
renoncent, s’abandonnent, avec cette espèce de fata¬
lisme cynique propre aux hommes blancs vaincus par
un climat ennemi. « De Colon à Panama, le pays
n était qu'une vaste maison de jeu. Les jours de paie,
dans un hameau de quatre-vingts mètres carrés, on
comptait jusqu’à soixante tables de roulette et de bac-
cara. » Des natures simples, des ingénieurs des Ponts
et Chaussées, des personnages de Georges Ohnet, pris
de vertige, manifestaient tout à coup des fantaisies de
satrape, comme ce pauvre Dingler, directeur général
qui ne se déplaçait que par train spécial, ainsi qu'un
vice-roi des Indes, payait un million de piastres —
cinq millions de francs une maison de campagne
que ses employés nommaient entre eux la « Folie Din-
223
Gogo idéaliste
gler » ou «le Poulailler de Madame», faisait
construire à son usage exclusif la route de Corozal,
qui coûta cinquante-deux mille piastres à la Compa¬
gnie et qu’on dut racheter d’ailleurs presque aussitôt
soixante mille piastres au véritable propriétaire du
terrain, pour que la directrice générale pût continuer
à faire rouler, sur quelques kilomètres de terrain plat,
une Victoria attelée d une paire de chevaux de vingt-
cinq mille francs, offerte par M. Gadpaille de la
Jamaïque comme épingles d'un marché pour l’impor¬
tation des nègres...
Toutes ces folies étaient naturellement payées en
bons de tâches. « Le bon de tâche suffisait à tout,
répondait à tout. Dès qu’une dépense n’était pas justi¬
fiée, on disait : “Mettons cela au cube." L’obsession
du travail inutile, détruit à mesure, de l’effort donné
en vain, avait fini par tourner les têtes. « Des milliers
d’hommes venus de tous les pays, ne sachant pas au
juste pourquoi ils étaient là, ne comprenant rien à
ce qui se passait, volaient tant qu’ils pouvaient, sur
l'emplacement même où ils se trouvaient campés. »
Un ancien officier de l’armée, qui avait fait la guerre
clans toutes les pallies du monde disait à un visiteur :
« J’ai vu la guerre coloniale, j’ai assisté à ses prises
d’assaut suivies d’un pillage militaire systématique ;
jamais je n’ai rien vu de comparable à ce qui se passe
ici. » En somme, le ressort des énergies est brisé, les
instincts se délivrent. À quoi bon ? répètent les chefs
surmenés. Le fameux rio Chagres, qui n’est qu’un
ruisselet dans la saison sèche, monte brusquement de
700, parfois de 2 000 mètres cubes à la seconde et
balaie tout. Le flot passé, on recommence, dans la
boue, au milieu des ferrailles tordues et des cadavres
d’alligators. Il s'agit de justifier les bons de tâche, de
durer le plus longtemps possible, jusqu'à l’effondre¬
ment inévitable. La progression des dépenses est
inouïe, touche au cauchemar. En 1883 le bulletin de
la Compagnie évaluait à huit millions le coût de la
construction d’un barrage à Gamboa, puis a quinze
millions le 1 er avril 1885, et enfin, le 1 er mai 1886 à
cent millions.
224
Démission de la France
Cependant, sur les rives de la Seine, le petit bouti¬
quier tricolore, imperturbable, continuait à supputer
le chiffre de ses dividendes futurs. Le puissant gueu-
loir de la presse, en mesure de couvrir n’importe
quelle parole de vérité, fonctionnait sans relâche.
Drumont écrit férocement : « Ce système de réclame
à outrance dura près de huit ans. Un des ingénieurs
les plus expérimentés de ce temps, qui fut mêlé au
Panama et qui en sortit vite, comparait devant moi
ce régime à la Terreur. La comparaison était assez
exacte. Comme sous la Terreur, on activait de plus en
plus la machine à mesure qu'il semblait plus difficile
de l'arrêter ; plus on se sentait dans l'inconnu, plus
on jetait de l’or aux journaux, comme on jetait des
têtes au peuple en 93. » Seulement, en dépit des pré¬
cautions prises, chaque salle de rédaction laissait
échapper ses secrets. Bien avant que l’odeur du cada¬
vre fût parvenue au fond des boutiques du Marais ou
du Sentier, ou dans les tranquilles maisons de pro¬
vince, les charognards du Parlement l'avaient flairée
à travers l’espace, et déjà se rassemblaient autour de
leur proie.
XI
L’ORGIE DES CONSULAIRES
En 1888, les sommes versées par les souscripteurs
deux ans plus tôt dévorées, la Compagnie était aux
abois. Trente millions de mètres cubes de terrasse¬
ment avaient sans doute été exécutés çà et là dans
l'isthme, mais il en avait coûté un milliard et demi
de francs, la destruction d’un matériel énorme et 1 ef¬
fectif d’un corps d’armée. Les deux tiers de la besogne
restaient à faire, sans parler des dix écluses monu¬
mentales comme il n’en existait alors nulle part, du
poids d’un millier de tonnes, et dont la réalisation
semblait impossible à beaucoup d’ingénieurs. Conve¬
nait-il d’arrêter brusquement les hais ? N’était-il pas
déjà trop tard ? On imagine plutôt l’intervention d un
gouvernement honnête et fort, les sanctions discrètes,
impitoyables, la résistance opposée à la panique, un
contrôle sévère et de nouveaux crédits. Jusqu’alors les
plus graves fautes commises n'avaient été que les
conséquences presque inévitables de grossières
erreurs de corruption, d’une légèreté criminelle qu il
est toujours périlleux de déférer à la justice, mais
qu’un prince peut châtier. Après tout, 1 entreprise
coloniale du Congo belge connut jadis de pires scan¬
dales. Et, s’il eût dépendu des sautes d'humeur ou de
l’avidité dune assemblée, on devine assez le sort du
magnifique Empire africain.
Au pis aller, l’échec n'eût été, en 1888, que la liqui-
226
Démission de la France
dation d’un grand rêve, dont la fortune et la vanité
nationales eussent fait les frais, mais qui n’eût pas
engagé du moins l’honneur français. Malheureuse¬
ment la Compagnie n’était plus maîtresse de son pro¬
pre destin. Esclave d’une presse quelle avait gorgée
sans réussir à la rassasier, affolée de menaces et de
chantages, elle ne songeait qua jeter chaque jour un
morceau de sa chair dans ces formidables mâchoires.
Il lui fallait désormais corrompre ou mourir. La
presse coûtant décidément trop cher, elle crut, non
sans raison, avoir les Chambres à meilleur prix, et sc
paya cent cinquante députés d’un seul coup.
Calcul ingénu ! Illusion d’un cœur encore pur ! Dès
les premiers pourparlers, le vieillard légendaire,
indomptable, qui, du creux de son fauteuil, enroulé
dans les couvertures, grelottant d’un tremblement
sénile mais riche d’une hideuse expérience de la cor¬
ruption, essayait de faire face au destin, comprit qu'il
allait être la proie d'intermédiaires dont il imaginait
à peine l'audace et la voracité.
Il est vrai qu'un moins expert eût pu d'abord se faire
illusion. Du 19 avril 1888, lorsque fut emporté in extre¬
mis, par un changement de front inattendu, le rôle de
la proposition Alfred Michel, jusqu a 1890, le marché
des consciences parlementaires parut se tenir ouverte¬
ment, publiquement, sous le regard gouailleur des
journalistes. On se repassait sans façon le nom des
chéquards et le chiffre demandé. Tous ces gros gar¬
çons besogneux, faits aux usages des foires de leurs
chefs-lieux de canton, n’y mettaient pas de vergogne et
discutaient de leur prix d’achat, comme ils l’eussent
fait de celui dune vache ou d’un veau. Mais ils
croyaient bien ne rien risquer. L’isthme construit, on
les aurait vu solliciter aussi simplement une gratifica¬
tion supplémentaire, avec l’hommage et la reconnais¬
sance de la patrie. Quand s’annonça la menace de la
déconfiture, l'ignoble troupeau s’affola, creva les bar¬
rières et, perdant jusqu'à l’instinct de conservation,
dans l'affolement de la peur, se retourna contre l’entre¬
prise qui l’avait nourri, piétina ses maîtres dans la
L’orgie des consulaires
227
houe. L'erreur d’un Lesseps, d’un Cottu, fut d’acheter
loi me une marchandise faite pour être louée. Cette
imprudence les avait mis, dès le premier jour, à la
merci des intermédiaires juifs qui, fixant eux-mêmes
le prix de la denrée parlementaire, les tenaient par la
menace d’un effondrement des cours.
L'histoire des intermédiaires est toute l’histoire du
Panama et, vraisemblablement, toute l’histoire du
régime au cours des années troublées qui voient la
lutte des deux partis rivaux pour la conquête de la
République. Rien ne saurait donner aujourd'hui l'idée
de celte guerre inexpiable : l’Opportunisme, héritier
de la tradition gambettiste, vainqueur du Seize-Mai
et de la faction boulangiste, adversaire en apparence
redoutable, animal puissant mais repu, somnolent, et
qui traîne, attaché à lui, la petite bête agile aux yeux
rouges, cramponnée à sa veine jugulaire, Georges
Clemenceau.
Deux ou trois faces livides, déformées par la féro¬
cité ou la peur, apparaissent seulement à la surface
des ténèbres, puis s'évanouissent. Pour suivre le
remous de certains squales dans les eaux profondes,
il faudrait que le regard portât loin, jusqu a ce dernier
recès où les polices d’État mûrissent l'événement
dont quelque bavard se fera honneur devant la posté¬
rité. Car l’exemple d’un Cornélius Herz prouve assez
que le dernier mot de l’affaire des chèques, comme
celui de l'Affaire Dreyfus, se trouve aux archives
secrètes de Londres, de Pétrograd et de Berlin.
Des que Ferdinand de Lesseps eut résolu d entre¬
prendre le monde parlementaire, en 1886, il trouva sur
sa route un juif allemand, baron italien, naturalisé de
fraîche date! Jacques Reinach, dit de Reinach. Si l’on
en croit le ministre Rouvier lui-même, ce juif au passé
sinistre fut dix ans le conseiller occulte des finances
françaises, et notamment l'inventeur du 3 % amortis¬
sable, qui remplit les caisses du nouveau régime à un
moment difficile. Son influence parlementaire, dit
Barrés, tenait le plus souvent à des secrets surpris, à
des complicités antérieures. Au chantage, il joignait
l'escroquerie. Dans les fournitures militaires, dans les
228
Démission de la France
chemins de fer du Sud, on vit son action prédominer,
et toujours avec un caractère d'infamie.
L’équipe du baron, c’était les rédacteurs de La
République française , la troupe opportuniste des
Devès, des Antonin Proust, des Jules Roche, des Rou-
vier. Par eux, il manœuvrait une bande de deux cents
parlementaires environ. D'autre part il assurait tenir
en main le Crédit Foncier. La Compagnie lui versa
d’abord six millions. Elle devait lui en verser cinq
autres quelques mois plus tard.
Car autour du pillard qui dégorge le trop-plein de
sa lippée, le flot déjà écume, la vague se creuse, et
une autre gueule émerge, plus puissamment armée.
Un juif est propriétaire du parti opportuniste. Un
autre juif possède le parti radical ; Clemenceau et
Ranc sont ses hommes ; il dispose de La Justice , jour¬
nal sans lecteurs, mais, grâce au talent de Clemen¬
ceau, admirable instrument de chantage parlemen¬
taire qu’il s’est approprié moyennant deux millions :
Cornélius Herz...
D’où vient-il, celui-là ? C’est le fils d’un pauvre petit
relieur bavarois. Né à Besançon, par hasard, il va
chercher fortune en Amérique, y fait une courte et ful¬
gurante carrière d'aventurier, avec des épisodes burles¬
ques, rentre à Paris, s’y donne comme le principal
représentant de la maison Edison, lance le journal La
Lumière électrique, crée une Société d’éclairage qu’il
réussit à faire fusionner avec la Société des bougies
Jablochhof l et avec la Société des lampes Jamin ; l'ef¬
fondrement de l’affaire l’enrichit, car il s’est fait payer
en actions libérées. Puis il fonde au capital de vingt-
cinq millions la Société fermière d’exploitation des
téléphones, organise en 1881 l'exposition d'électricité
au palais de l'Industrie, s'associe au baron Reinach,
auquel il recède des marchés de fourniture. Son
influence politique, dont l’origine reste neanmoins
obscure, suit l’ascension du parti radical dans lequel il
a flairé, du premier coup, le futur vainqueur. Il sait
qu'un mot de lui déchaîne Clemenceau sur n’importe
quel adversaire, brise un ministre comme un fétu. En
six ans, ce « gros homme court, d'allure commune,
L'orgie des consulaires
229
toujours agité avec un petit œil noir qui ne fixe jamais
personne », ce juif allemand à l'origine ignoble, au
passé ténébreux, est devenu l’une des puissances secrè¬
tes du régime et, chose plus incroyable encore, grand
officier de la Légion d'honneur. Il semble d'ailleurs cer¬
tain qu’une part des fonds immenses qu’il a toujours
sous la main au moment utile lui est fournie par le
gouvernement anglais, dont il est l’indicateur. « Tout
l’argent des étrangers, dit très bien Maurice Barrés, ne
leur servirait de rien, s'ils n'avaient dans la place des
Cornélius Herz et des Reinach pour en diriger la distri¬
bution. Ces trafics sont d’autant plus aisés que le cor¬
rupteur, c’est l’enfance de l'art, épargne au corrompu
la gêne de tout savoir, et qu’un politicien aux abois
trouve tou jours des arguments patriotiques pour justi¬
fier dans sa conscience la thèse anglaise, allemande,
italienne ou turque, que ses bailleurs de fonds lui com¬
mandent. »
Quatre ans les gros garçons parlementaires jouè¬
rent ainsi la fable de l'âne chargé de reliques, s’agitè¬
rent dans les antichambres, rédigèrent des télégram¬
mes chiffrés, se firent téléphoner les cours — se
crurent enfin de fameux cyniques, et tout pareils à
des personnages de M. Eugène Sue. Mais déjà les
puissants rivaux venaient de s’affronter dans l'ombre,
et les faibles chéquarts n'étaient plus entre leurs
mains que les cartes d’une partie décisive dont l’enjeu
était le secret d'un petit nombre. Qui l'emporterait,
de Reinach ou de Cornélius, de l’écurie opportuniste
ou de l'écurie radicale ?
Un temps seulement s'équilibrèrent les chances.
Chacun deux gardait dans son coffre les petits
papiers, les talons de chèque, les preuves terribles et
fragiles qui, du jour au lendemain, précipitent un
homme, font d'un ministre un pauvre diable fripé par
une nuit sans sommeil, les veux bouffis, le teint hui¬
leux, sans faux col et sans lacet, dans une blême cellule
de Mazas. Reinach s’est payé Rouvier, Cornélius a eu
Baihaut, ministre des Travaux publics pour un mil¬
lion, dont il ne versera que trois cent mille francs. Mais
Reinach est un poltron, de l’espèce — dit Barrés —
230
Démission de la France
des polirons gras. Il est vaniteux, bavard, ne cesse de
geindre que pour menacer. La ville entière connaît
l'appartement secret qu’il a loué Chaussée-d'Antin, et
qu’assiègent tous les aigrefins de la capitale. De plus,
il aime tendrement son neveu et gendre, Joseph, à la
carrière duquel il craint de nuire s’il ne ménage jus¬
qu'au bout l’implacable Clemenceau. Par ce dernier,
Cornélius pèse de plus en plus sur le gros homme
affolé, lui arrache quelques-unes des pièces maîtresses
de son dossier, au point que le malheureux devra
confier ce qui reste au petit juif Aaron, dit Alton, qui
s'empressera de mettre la Manche entre lui et son
ennemi, s'évanouira comme une fumée. Pourtant Rei-
nach cède encore, il cède toujours. Ce ne sont plus
maintenant des secrets, c’est de l’or qui coule à flots
de la panse trouée. Il a obtenu de la Compagnie, c'est-
à-dire de Lesseps, pour son « infernal parasite » cinq
millions. Quelques semaines plus tard il versera lui-
même la somme énorme de 9 972 175 F, et telle est la
puissance de Herz qu’il extorque encore au malheu¬
reux un nouvel engagement, un bon de deux millions.
« La magnificence de ces ignobles mystères, écrit l'au¬
teur de Leurs Figures dans son admirable langage, c’est
que l’œil en s'y appliquant voit se multiplier el s’engen¬
drer les crimes, et, comme le microscope révèle que la
vermine elle-même a sa vermine, une analyse un peu
prolongée nous montre ici le parasite engraissant le
parasite. On distingue qu’à chaque fois que Reinach
s'est gorgé, un Cornélius Herz le pompe et le lait
dégorger. »
Le monde parlementaire sent qu'il n’esi plus maître
de rien, qu’on le joue décidément quelque part, à
quitte ou double. Dans leur terreur ces petits avocats,
ces fils de notaires ou de paysans aisés, se reconnais¬
sent pour ce qu'ils sont : de simples tripoteurs, des
carottiers. Capables de tout, certes, mais d’accord avec
la Loi, grâce à quelque détour finaud, quelque artifice
de procédure. Ils ont empoché le chèque et refusent le
risque aussi naturellement, ingénument, qu’un être de
grande race trouve dans le péril, même abject, son
plaisir et son rachat. Les couloirs de la Chambre, les
L'orgie des consulaires
231
salles de rédaction, les cafés retentissent du bourdon¬
nement des confidences, des dénonciations sournoises
et de ces sortes d'aveux qui soulagent moins la cons¬
cience que les entrailles. La panique gagne la masse,
jusqu'alors hésitante, des obligataires, bailleurs les
événements se précipitent. En trois ans la gigantesque
entreprise a croulé pan par pan. Pris à la gorge, Ferdi¬
nand de Lesseps demande la nomination d’administra¬
teurs provisoires; le 4 février 1889 le tribunal pro¬
nonce la dissolution de la Société. Le 11 mai 1891, le
président Q. de Beaurepaire ordonne l’ouverture d'une
instruction contre Ferdinand et Ch. de Lesseps,
Marius Fontane, Eiffel et le baron Cottu. La baronne
Cottu témoignera plus tard qu’à la demande d’un cer¬
tain Goliard, et par l’intermédiaire du commissaire de
police Nicolle, elle avait été reçue dans le bureau
meme du directeur de la Sûreté générale, Soinoury. Ce
haut fonctionnaire lui promit de rendre la libellé à son
mari, pourvu quelle voulût bien lui livrer un docu¬
ment quelconque compromettant pour un membre de
la droite. Mais la terrible machine est lancée. Bien que
toutes les forces du régime pesassent désespérément
sur le frein, elle ne devait s’arrêter que quelques mois
plus tard, dégouttante de sang et de pus.
Sous l’irrésistible poussée, la jeune République se
replie lentement, compte ses hommes. Une chance lui
reste : faire hardiment la part de l’ennemi, sans
amour-propre, laisser des gages. Mais lesquels? Une
liste des corrompus est entre les mains de Loubet,
place de Beauveau : ce n'est qu'une épreuve photo¬
graphique arrachée par l'ancien ministre Constans à
la naïveté du baron Cottu. L'original circule librement
depuis des mois, et d’ailleurs Jacques Reinach l’a
vraisemblablement communiqué à Cornélius. Et der¬
rière Cornélius, il y a Georges Clemenceau, l'aventu¬
rier de grande race, qu’aucune menace n'entamera
jamais, regard tranquille, cœur dur. Impossible de
choisir sur une telle liste, dont M. Émile Loubet dira
un jour au procureur Quesnay de Beaurepaire quelle
« est toute républicaine » — avec l’accent de Montéli-
232
Démission de la France
mar. Que sait au juste la presse ? Qu’ignore-t-elle ?
Que veut-elle? Impossible de le savoir Gorgée elle-
même depuis cinq ans par les rabatteurs de la Com¬
pagnie, elle ne cherche dans le scandale parlemen¬
taire qu’un alibi à son propre déshonneur. D’autre
part Hcrz est son homme. Il la tient. Des deux juifs,
Jacques Reinach semble le moins dangereux. Que
pèse uri Joseph Reinach et tous les opportunistes
falots de La République française contre un seul Cle¬
menceau ? 11 s'agit seulement d’aller prudemment, de
tâter, d'éprouver les forces de la victime désignée, de
prévoir la roideur de ses dernières ruades. Le bruit
d'une arrestation sensationnelle court le boulevard,
les salons, les cercles, rattrape le malheureux dans les
coulisses des petits théâtres, au milieu de scs pauvres
loisirs. Chaque matin la presse inspirée mesure atten¬
tivement du poison ce qu’il faut pour briser sournoi¬
sement la résistance du vieux corsaire déchu. Visible¬
ment, ces cannibales le poussent au suicide, pas à
pas, avec la sagacité des sauvages. Tombera-t-il à
temps ? Une fois abattu, on compte bien que le drame
effacera le scandale, pourvu que Cornélius se taise et
ferme la bouche du petit juif Aaron, dit Arton, que la
police fait semblant de poursuivre à travers l'Europe.
Après quoi l'opinion républicaine devra sc satisfaire
d'une condamnation retentissante des Lesseps, des
Cottu ou d’un petit nombre de députés obscurs, pris
sur le fait, impossibles à défendre. Déjà le régime
s’apprête à faire passer au premier rang, pour rassu¬
rer une bourgeoisie un peu inquiète, les Poincaré du
temps, les bonshommes noirs et studieux, débordants
de respectabilité, les Casimir Périer, les Cavaignac.
Mais il a mieux encore à opposer aux dégoûtes :
l’Église.
Mous ne faisons pas ici l'histoire du ralliement.
Bonne ou mauvaise la politique romaine a souvent ce
caractère ostentatoire un peu niais, cette cordialité
bruyante et facile, aussi proche du rire que des lar¬
mes, dont la comédie italienne a toujours su tirer un
merveilleux parti, mais qui embarrasse un public
français, blesse son goût inné de la mesure. Impossi-
L'orgie des consulaires
233
ble de ne pas imaginer ces prélats italiens, experts en
magnifiques et courtoises grimaces, jouant du blanc
de l’œil et roulant les r en gesticulant au bas de l'esca¬
lier d’un monsieur en habit noir, très froid, et qui ne
se presse pas de leur faire signe de monter. Mais, en
somme, la faillite d’une politique ne prouve rien. Le
vrai malheur est qu'un échec si cuisant ait mis a vit
la vanité d’un clergé pris lui-même à son propre jeu,
au point de tourner sa rancune contre d'anciens amis
seulement coupables d’avoir été spectateurs d’une
inutile humiliation.
Quoi qu’on fasse pour le dissimuler aux regards pro¬
fanes, il y a dans cet épisode de notre histoire une
force comique, d'une qualité d’ailleurs assez amère. En
se proclamant républicains, ces prêtres échauffés ne
criaient si fort que pour échapper à la nécessité de dire
clairement ce qu’ils entendaient par là — grosse
malice scolaire à laquelle la République opposait avec
sérénité sa propre définition du républicain. Car on
peut rendre à des adversaires ce témoignage qu’en
agréant les bons offices de tant de nouveaux et
bruyants amis, le régime maintint fermement les prin¬
cipes. « La Révolution est un bloc ! » s'écriait orgueil¬
leusement Georges Clemenceau en 1891. On n'en a
rien distrait, en effet. Les plus hardis entrepreneurs du
ralliement s’appelaient en 1890, Georges Goyau ou
M. le comte Albert de Mun. Ils se nomment
aujourd'hui Trochu ou Cornilleau. Mais la République
impassible exige des prêtres rouges exactement ce
quelle exigeait jadis des académiciens peints en rose.
Elle ne s’agrège réellement que les renégats.
Nul doute cependant que la troupe décimée de l’op¬
portunisme, affolée par le scandale des chèques, et qui
sentait gronder un nouveau boulangisme, n’accueillît
avec un immense soûlas, comme une diversion bien
supérieure aux faits divers baroques que le ministre de
l’Intérieur tient en réserve et distribue à sa presse en
des cas moins désespérés, la douloureuse et truculente
mise en scène du cardinal Lavigerie. Ce Béarnais
magnifique, aux épaules cordiales, au geste envelop¬
pant, à la voix chaude, irrésistible sous la pourpre,
234
Démission de la France
avec les belles mains souples des hommes de sa race,
généreux à sa manière, toujours fougueusement
tourné vers l'avenir grâce à un optimisme orgueilleux,
imperturbable, et par un naturel et naïf oubli des ami¬
tiés passées, demi-apôtre et demi-tribun, devait se pas¬
sionner pour un pape qui aurait mérité detre béarnais,
s’il ne fût né italien, et pour une politique faite à leur
double visage, à la fois très puérile et très compliquée,
aussi favorable aux plus ingénieuses conceptions de
l’intrigue que facile à exprimer en formules grandio¬
ses, en quelques gestes retentissants. Le 12 novembre
1890 à l’issue d’un banquet offert à l’état-major de l'es¬
cadre de la Méditerranée, il porta solennellement la
santé de la République parlementaire, « forme de gou¬
vernement qui n’a rien en soi de contraire aux princi¬
pes qui seuls font vivre les nations chrétiennes et civili¬
sées ». Ajoutons d’ailleurs que le Béarnais chaleureux
en fut pour ses frais déloquence, ses effets de manches
et les risques d’une congestion, car aucun applaudisse¬
ment n’accueillit ses paroles, et l'amiral Duperré y
répliqua froidement par un toast au cardinal et au
clergé d’Algérie. La musique des Pères blancs entonna
la Marseillaise au milieu d’un silence glacial.
La réponse ne se fit pas attendre. Elle fut donnée
presque aussitôt par Jules Ferry, devant les délégués
sénatoriaux des Vosges. Avec les Méline et les Spuller,
le vieil ennemi du radicalisme était pourtant l'un des
inspirateurs et probablement le principal négociateur
d’une politique religieuse qui allait désarmer l’opposi¬
tion de droite. Néanmoins, une fois de plus, il crut
devoir affirmer, en face du péril couru par les lois sco¬
laires, la solidarité républicaine : « Je ne puis admet¬
tre, s'écriait-il, que l’on touche au principe de ces lois.
Elles ne constituent pas des expédients passagers, des
instruments de règne, des caprices ministériels : elles
sont l ame de la démocratie que nous avons fondée.
On nous dit : "Passez-nous les lois scolaires, et nous
vous passerons la République." C’est trop cher, mes¬
sieurs, et nous ne ferons pas le marché ! » Aujourd’hui
comme hier, car le mot cruel du sénateur des Vosges
s’est retrouvé plus d’une fois dans la bouche du séna-
235
L’orgie des consulaires
leur cle la Meuse, Raymond Poincaré, face aux entre¬
prises désespérées, à l’agitation convulsive de certains
entremetteurs, la République fournit l’exemple d une
volonté sûre d’elle-même, que contribue sans doute a
maintenir au point favorable de tension, un mépris
trop visible pour des adversaires insaisissables que
Pie X a jugés d'un mot : les âmes fuyantes.
Quelles que fussent les chances futures de la nou¬
velle politique inaugurée par le cardinal, il est donc
pei-mis de dire que l’heure n'était pas des plus favora¬
bles à un tel renversement des alliances. La masse clés
petits actionnaires du Panama, c’est-à-dire 1 ensemble
du pays, violemment excitée contre les parlementaires,
n’v vit qu’un marchandage un peu cynique entre deux
puissances également intéressées à l'équilibre du bud¬
get. Aussi parut-elle se divertir médiocrement au spec¬
tacle d'une de ces agitations factices, comme excelle à
en créer le parti clérical et qui finit par sombrer dans
l’indifférence générale, au point que Léon XIII lui-
même, désespérant de réveiller l’attention d un public
assommé par les querelles byzantines d’orateurs sans
auditoire et de journaux sans lecteurs, dut se resigner
à l’emploi d’un des procédés de publicité les plus
modernes, celui qui avait rendu jadis tant de services
au « Grand Français » et à la Compagnie, 1 interview.
Le 17 février 1892, sur le ton de pauvre bonhomie et
d’improvisation calculée propre à ce genre littéraire, il
exposa longuement, par le tmehement d un journaliste
alors peu connu, Ernest Judet, ses intentions aux six
cent mille lecteurs du Petit Journal. Dix jours api es
l'événement, le 27 février, la Chambre prononçait
« lurgence sur le projet de loi relatif aux Associations »
et se disait, à une énorme majorité « convaincue de la
nécessité de poursuivre la lutte du pouvoir civil contre
la faction cléricale ».
En apparence du moins, le régime un moment
ébranlé reprenait donc son équilibre, se retournait
déjà menaçant contre son vieil ennemi Mais ce
n'était là sans doute qu'une sorte de défi desespére.
Pour tirer parti des circonstances favorables, il eut
fallu apaiser d'abord une opinion publique devenue
236
Démission de la France
si nerveuse qu’un scandale de plus, pourvu qu'il écla¬
tât tout à coup, aurait jeté par terre n'importe quel
gouvernement, bien avant qu’il lût seulement possi¬
ble d'esquisser la moindre contre-manœuvre de
police ou de presse. 11 est vrai que l'annonce des pour¬
suites avait paru calmer les esprits. Mais la Républi¬
que n était plus sûre de ses magistrats. Une fois la
porte entrouverte d'une nouvelle Chambre ardente,
elle risquait d'y passer tout entière, n'emportant que
le maigre butin des sympathies épiscopales déjà prê¬
tes pour un nouveau maître.
En de telles conjonctures le péril ne vient pas, pour
le gouvernement menacé, d'un public dont un
ministre ingénieux finit toujours par satisfaire, d’une
manière ou d’une autre, le goût de l’épisode théâtral,
de la scène à faire, comme disait le vieux Sarcev, ni
d’une presse qui frappe au hasard, avec le seul souci
de l'information sensationnelle. Encore moins des
rivaux soucieux de ménager l'opposition future. Tou¬
tes ces curiosités ou ces ambitions ensemble ne font
qu'un péril médiocre, si quelque ennemi solitaire,
quelque homme libre ne se rencontre pour les exploi¬
ter avec le véritable désintéressement de la haine.
Drumont fut cet homme-là.
Vingt jours après la fondation du journal en ce
printemps orageux de 1892, on l’avait vu, prenant
prétexte du renouvellement du privilège de la Ban¬
que, se jeter sur le ministre Burdeau avec une vio¬
lence dont la raison secrète ne sera connue que plus
tard. Puis il se tient coi quelques semaines, repris par
cette passion d’observer, de comprendre, d'entrer à
fond dans les événements et dans les êtres... Quelle
merveilleuse aventure ! Pour toucher juste, au milieu
du troupeau affolé, il n'est plus que de lancer son
coup. Vraie ou fausse, l’accusation finit toujours par
atteindre un coupable, rencontrer une poitrine.
Barrés a décrit « ces couloirs de la Chambre où les
députés se jettent à trois heures sur La Cocarde,
comme au réveil ils se sont jetés sur La Libre Parole,
pour savoir si on les dénonçait ».
L'orgie des consulaires 237
« C’était, dit-il encore, la panique des animaux
quand, à des signes multiples, ils pressentent un trem¬
blement de terre, et quand le sol commence à man¬
quer sous leurs pas. » La veille encore, Vlorès ne jetait-
il pas à la face austère du président Floquet le mot
grotesque et terrible que le chœur féroce répète aussi¬
tôt avec un éclat de rire ?... Mais lui, Drumont, au fond
de la me silencieuse, vers les lointains Invalides, dans
le désordre de son immense bibliothèque où les secré¬
taires négligents mettent les livres en tas comme des
briques, lui. le guerrier au poil déjà gris, aussi insensi¬
ble à la gloriole qu'à la peur, entre sa vieille servante,
Mme Alîiaud, et son maître d’armes Ildefonse, laisse
tranquillement s’ébattre cette jeunesse. Qu’importe un
scandale financier de plus ou de moins ? Il s agit de
briser le front ennemi, de transformer tout à coup le
scandale financier en scandale parlementaire. Or il
sent bien que le point faible est là, entre Reinach et
Cornélius, devenus ennemis, là, comme à l’articulation
même de la grande affaire de comiption. Lesseps ne
parlera pas, mais Reinach ? Reinach que Clemenceau
serre à la gorge, tandis que Cornélius à Ranc passe le
couteau... “Reinach se décidera-t-il à rendre coup
pour coup ?
Il s’y décide en effet. «Je ne crèverai pas seul »,
avoue-t-il à ses intimes. Contre la meute parlemen¬
taire qui guide le Vendéen aux pommettes mongoles,
il n’y a qu’un homme à Paris capable de faire front.
Le 28 octobre, le malheureux baron communiquait à
La Libre Parole par l’intermédiaire de son rédacteur
en chef, Georges Duval, la première partie des docu¬
ments dont la publication eût abouti à l’écrasement
du parti radical, et sans doute à celui du régime, si !e
juif n’eût disparu à temps, tué par la peur. Il y a long¬
temps déjà que son terrible associé Cornélius lui a
télégraphié en clair la phrase célèbre : « Il faut payer,
ou vous sauterez, vous et vos amis. » Le moment est
venu de sauter. Après une journée d agonie au cours
de laquelle « rouge à crever, les yeux hors de la tête »,
il va menacer Cornélius, supplier Rouvier, Clemen¬
ceau, il échoue chez Constans, où le directeur de 1m
238
Démission de la France
Justice l'a vu « renversé sur un canapé, les talons éta¬
lés sur le parquet, loin de la tête, le regard en l’air » ;
il rentre chez lui exténué, les poches vides, dans un
fiacre payé par Constans. « Frivole et grossier, écrit
Barrés, ce joueur cynique, ce porc du boulevard, ce
Jacques de Reinach, a tout de même des entrailles
humaines, familiales. » Il sait que derrière lui le radi¬
calisme cherche à atteindre Joseph Reinach. son gen¬
dre et son neveu, l’espoir de la tribu, le jeune chef
opportuniste à la carrière duquel il a déjà tant sacri¬
fié... 11 demande un verre d’eau, vide coup sur coup
deux carafes, s’enferme. Le dimanche matin.
Hébrard, directeur du Temps, accourait chez Corné¬
lius et lui disait tout essoufflé : « Reinach est mort !
— Mais les papiers ! » s’écrie Cornélius. Hébrard
répondit : « Depuis six heures. Joseph bride. »
Drumont venait d’entrer à Sainte-Pélagie pour y
purger sa condamnation à trois mois de prison du pro¬
cès Burdeau. Ménager des documents qui lui res¬
tent— puisque hélas ! l'informateur n’est plus! — il
les livre maintenant un par un. il empoisonne goutte à
goutte, selon le mot de Barrés, le festin parlementaire.
Chaque jour sa vieille domestique apporte dans son
oanier à provisions les notes mystérieuses « qui font
rémir Floquet à la présidence. Rouvier au ministère
des Finances, Burdeau à la Marine, Freycinet à la
Guerre, tout le Parlement. En même temps elles allu¬
ment la curiosité et peu à peu la férocité des lecteurs
de Im Libre Parole, multipliés par centaines de mille. »
Le 21 novembre, Jules Delahaye a fait voter l'en¬
quête, tirant son foudroyant réquisitoire d’un dossier
aux trois quarts vide, par un coup de chance et d'au¬
dace qui ne sera jamais dépassé. Drumont fonce aussi¬
tôt dans la nouvelle brèche, lorsqu’il accuse le député
Proust d'avoir vendu, pour 50 000 francs, et le séna¬
teur Beval, pour une somme assez ronde, leur vote à
Jacques Reinach. « la France, dit encore Barrés, se
penche tout entière pour entendre la réplique, la
preuve et la contre-réplique ». Antonin Proust essaie
de faire tête, intente un procès. Huit jours après La
Libre Parole publie le fac-similé d'une lettre adressée
L'orgie des consulaires
239
au plaignant par le défunt baron, et qui lui annonce
l’envoi de mille obligations. Le document avait été
apporté au journal par un inconnu. Il Put reconnu
exact.
Le 20 décembre suivant, la Chambre, littéralement
disloquée par ces terribles manœuvres, votait les pour¬
suites contre cinq de ses membres : Rouvier, Jules
Roche, Àntonin Proust, Emmanuel Arène, Dugué de
la Fauconnerie. Cent quarante-cinq chéquarts respirè¬
rent, et Clemenceau put se croire, ce jour-là, le vain¬
queur réel, car « c’est de sa lointaine intrigue que
périssent Roche et Rouvier » — ce Georges Clemen¬
ceau dont Herz dira bientôt : « Je le considérais
comme un fils, il a grandi à mes côtés, il a etc associé
à ma foitune et à mes actes, nourri de mes pensées et
de mes projets, et il m’a donné en échange toute son
éloquence et tout son cerveau. » Mais l’heure sonnera
aussi pour le jeune chef féroce. Déroulède, sous pré¬
texte d’interpeller sur la promotion du puissant patron
juif au grade de grand officier de la Légion d’honneur,
tourne court, le 20 décembre, et se jette sur le fils
adoptif du juif, qui écoute l’apostrophe célèbre, debout
à son banc, livide, déjà délaissé de tous, les rudes
moustaches tombantes, la face déformée par un
affreux rictus de haine et de défi :
« Sans patronage et sans soutien, le petit juif alle¬
mand n’aurait pas fait de telles enjambées sur la
route des honneurs, il n aurait pas mis si peu d'an¬
nées à sortir complètement de son bas-fond. Je le
répète, il lui a fallu un présentateur, un ambassadeur
pour lui ouvrir toutes les portes et tous les mondes,
le monde politique surtout... Or ce complaisant, ce
dévoué, cet infatigable intermédiaire, si actif et si
dangereux, vous le connaissez tous, son nom est sur
toutes nos lèvres, mais pas un de vous pourtant ne
le nommerait, car il est trois choses en lui que vous
redoutez : son épée, son pistolet, sa langue. Hé bien
moi, je brave les trois et je le nomme ! c’est M. Cle¬
menceau ! Dans une journée pareille, où la faulx de
la Justice a déjà atteint tant de têtes, il ma semblé
240
Démission de la France
inique que celle-là lût respectée, et j’ai cru nécessaire
sinon de l’atteindre, du moins de le marquer. »
Les bras croisés, le regard insulteur, la « figure
verte », l’exécuté cherche un moment son soûl fie, et
bégaie : « Vous en avez menti ! » A quoi Déroulède, se
détournant dédaigneusement de la victime désormais
hors de combat, riposte : « Nous réglerons ailleurs
qu’à cette tribune les oui et les non. »
De telles séances déclenchaient au Parlement on ne
sait quelle crise hystérique, qui finissait par confon¬
dre, dans la même inavouable transe, le coupable et
l’innocent, tiraient d’eux les mêmes mensonges, ainsi
qu’un flot de larmes. Mais de ces duels le public
ignore tout, sinon le compte rendu trop bref de son
journal quotidien. D'ailleurs l’éloquence n'ébranle
qu'un moment les nerfs, brutale secousse que suit de
près l'accès de dépression. Au lieu que la terrible
presse (« avec une presse pareille, impossible de gou¬
verner un pays civilisé ! >» criait un jour, a l’oreille du
procureur Quesnav de Beaurepaire, un peu sourd, le
ministre Emile Loubet) mesurait savamment sa
strychnine, augmentait chaque jour la dose.
Je suis là-dedans jusqu'au cou — écrit Drumonl du fond
de sa cellule. J’y suis parce que je m'y suis mis. Je sais
beaucoup de choses parce qu’on a cru que je les savais. J’ai
devine des secrets terribles. Tous ces gens que vous enten¬
dez. successivement, dans les cérémonies funèbres, pro¬
noncer des harangues pompeuses et comparer le collègue,
dont la mort vient de les débarrasser, aux plus vertueux
citoyens de l’Antiquité et des temps modernes, se considè¬
rent mutuellement comme des crapules et se haïssent,
comme des damnés. C’est la Teneur, avec de la boue, au
lieu de sang. Ils n ont qu’un rêve : se couvrir eux-mêmes et
perdre un rival abhorré.
Seulement, ils font parfois comme les Borgia : ils se
trompent de fiole et s’empoisonnent avec le poison qu’ils
destinaient à leurs amis. Moi, je suis comme l'esclave chré¬
tien qui, au sortir clu repas des catacombes, assistait à l’or¬
gie des consulaires et des porteurs de laticlaves. Je fais cir¬
culer à la ronde les coupes myrrhines, et sachant bien ce
qu'il y a au fond, je m’attends à ce que certains convives
roulent foudroyés sur le triclinium.
XII
LE SILENCE SE FAIT DANS LE TROUPEAU
Au plein de cette crise, alors que dans les mornes
salons de l’Élysée, Sadi-Carnot lui-même, expression
si parfaite de l’opulente bourgeoisie révolutionnaire
qu’aucune émeute n'a jamais fait seulement frémir
sur sa solide assise, commençait à désespérer non
seulement de la République, mais de la destinée
meme de sa classe, l’opinion parut s’essouffler tout à
coup. Avec un immense soulagement, le monde parle¬
mentaire se sentit glisser peu à peu hors des dange¬
reux remous de la fureur populaire, retomber dans le
mépris, ainsi que dans un moelleux lit de boue.
Cette brusque défaillance de l'opinion s’explique.
Une fois de plus le régime avait su attendre, dévorer
l'injure, et, évitant de tenir tête à la masse électorale,
la manœuvrait savamment, puissamment, par les éli¬
tes, sûr que, tôt ou tard, lasse de se chercher des
chefs, elle se retournerait d elle-même, satisfaite ou
non, vers le gouvernement qui (ait les rentes. D’ail¬
leurs, depuis la chute du Boulangisme, ces élites plus
ou moins rivales, ne songeaient réellement qu'au
repos, à une paix avantageuse. La plus puissante de
toutes, le parti clérical, enivré de l’espérance d'un
prochain partage à l'amiable du pouvoir qui n eût
rien coûté à sa paresse abjecte, n’eût compromis que
son honneur, rebutait le public par des disputes
inanes, des flatteries grossières, les averses dune
242
Démission de la France
théologie mise en hâte à la portée des chantres élec¬
teurs. Mais il n'en accomplissait pas moins sa tâche
et la seule besogne dont on l’ait jamais cru capable,
en faisant humblement diversion au scandale encore
trop frais. Telle quelle, cette diversion frappait
momentanément d’impuissance une partie des jour¬
naux de l'opposition. Malheureusement, déjà usé par
quinze années d'intrigues, d’alliances secrètes, de
menaces enfantines toujours suivies dcchecs reten¬
tissants, le crédit de ces modestes collaborateurs l es¬
tait petit. Pour rallier à son drapeau c'est-à-dire au
drapeau de sa gendarmerie, les diverses fractions de
la classe bourgeoise, cléricale ou non. de droite ou de
gauche, la République trouva mieux. Aux moutons en
fureur, elle montra le loup. Instantanément le silence
sc fit dans le troupeau.
Il serait puéril d'écrire que la campagne anarchiste
de 1890 à 1894 fut exclusivement policière, bien qu’on
sache aujourd’hui par exemple, et sans discussion
possible, au témoignage même du chef de la Sûreté,
que l’attentat de Vaillant ait été l’œuvre d’agents pro¬
vocateurs qui fournirent jusqu'à la dynamite néces¬
saire à la confection de l’engin. Vers 1880, les salons
littéraires avaient mis le nihilisme à la mode. De belles
dames, non découragées de l'amour par les tourments
de la ménopause, mais friandes d'excitants, se pas¬
saient de main en main les journaux prétendus inter¬
dits, Révolte de Jean Grave, à laquelle collaborèrent
Elisée Reclus et le prince Kropotkine, Le Libertaire du
dangereux érotomane Sébastien Faure, L'Attaque de
Charles Malato, Le Père Peinard d’Émile Rouget, La
Revue anarchiste de Charles Chatel et André Ibels. Des
écrivains célèbres, comme Octave Mirbeau ou Lucien
Descaves signaient dans L’En-dehors de Zo d'Axa des
articles au vitriol, et le juif Bernard Lazare publiait
ses étranges, et d’ailleurs admirables Entretiens. Ainsi
la littérature d’avant-garde et le naissant vélocipède se
partagèrent un temps l’admiration des fils de la bour¬
geoisie. Mais les papas bourgeois tressaillirent aux
premiers éclatements des bombes. Bombe à Levallois,
bombe à Clichv, bombe rue Saint-Dominique, boule-
Le silence se faii
243
vard Saint-Germain, à la caserne Lobau... La police
Iraque de quartier en quartier l’insaisissable Ravachol,
et finit par l’arrêter grâce au propriétaire dune
modeste gargote du boulevard Magenta, M. Very. La
veille de la comparution du coupable devant la cour
d'assises, le restaurant Very sautait à son tour, et quel¬
ques semaines plus tard le commissariat même de la
me des Bons-Enfants, avec son commissaire. Il
convient de noter que cette demi-douzaine d’attentats
vont s'échelonnant de décembre 1891 à décembre
1893, et que deux d'entre eux seulement firent des vic¬
times. Mais une savante campagne de presse — analo¬
gue à celle que déclenchait rituellement à chaque pre¬
mier mai d avant-guerre, et d'ailleurs aux mêmes fins,
ce Georges Clemenceau qui, avant de recevoir du pays
le nom de Père la Victoire, s'était donné en pleine
Chambre le titre moins glorieux de Premier des
Flics — portait au cœur d’une classe particulièrement
éprouvée par le Panama une sorte d épouvanté capa¬
ble d'y étouffer peu à peu jusqu’au souvenir des capi¬
taux engloutis. Déjà l’austère silhouette de M. Sadi
Carnot, popularisée par les calendriers illustrés des
P.T.T.. retrouvait son prestige, et le geste inoffensit,
mais théâtral, de Vaillant allait réhabiliter le Parle¬
ment. Ce naïf ébéniste s'offrit à jeter du haut des tribu¬
nes un pétard au milieu des députés. Après l’indul¬
gence plénière accordée par le clergé du Ralliement,
les chéquarts venaient de recevoir le baptême du feu.
Tandis que les Déroulcde, les Marcel Habert enflent
leurs jabots et promènent encore sur la scène leur
vanité tracassière, Drumont a mesuré le désastre. Une
fois de plus, le peuple a préféré des maîtres tarés,
mais cyniques, à ces Acceptants, ces Respectueux,
dont parle Veuillot, car s'il lui arrive de culbuter par¬
fois d’un revers de main quelque écorcheur trop
effronté, il ne tarde pas à leur rire au nez, bonnement,
car il ne hait au fond que les modérés. Son prétendu
anticléricalisme s’explique, pourvu qu’on veuille bien
penser que tenu loin du prêtre, du moine surtout, il
ne fonde son jugement que sur l’expérience, hélas !
quotidienne, du bedeau, du sacristain, de la chaisière,
244
Démission de la France
des dévotes à roquet ou à matou, du bon jeune
homme pâli de pratiques secrètes, ou du marguillier
libidineux, types divers auxquels sa justice sommaire
impose le nom de calot ins...
Un instant peut-être, à l'heure la plus tragique du
Panama, il a regardé plus curieusement que d’habi¬
tude vers ces bonshommes étranges, alors tout grouil¬
lants d’indignation vertueuse, et qui, prétendant au
privilège du bien-penser, se nomment eux-mêmes les
bien-pensants. « Après tout, sait-on jamais ? C’est
qu’ils n’ont pas l’air content, les frères !... » Hélas ! il
n’a fallu que six bombes pour que ces justiciers dispa¬
russent, regagnassent à toutes jambes le giron dif¬
famé mais tutélaire du régime maudit, plantant là
leurs glaives et leurs balances... Coup sur coup, la
Chambre presque unanime, droite et gauche réconci¬
liées, vota les fameuses lois d'exception — loi sur la
presse, loi sur la détention des matières explosives,
loi sur les associations de malfaiteurs, nouveaux cré¬
dits à la police... Ainsi s'accomplit la parole prophéti¬
que, comique et désespérée, du vieux Veuilloi :
« Nous avons du sergent de ville pour longtemps ! »
Depuis plusieurs mois l'auteur de La France juive a
quitte sa cellule de Sainte-Pélagie, repris sa place au
journal. Le tirage de La Libre Parole monte toujours.
Mais au milieu de ses collaborateurs enthousiastes,
en plein triomphe, le maître du désespoir lucide a
senti ce nouveau fléchissement du cœur français. Que
d’autres manœuvrent pour recueillir les débris des
vieux partis de droite, éparpillés par la terreur : lui ne
parlera jamais qu’aux siens, et dans le même langage,
si âpre et si dur, aussi dur que son génie. A cet accent
nouveau, la presse conservatrice se tait d'abord, puis
gronde, enfin s’indigne contre le Français rétif, ce
transfuge : elle l’accuse de « faire le jeu de
l’anarchie ». Que lui importe ? Comme toujours il ne
songe qu’à frapper le plus fort possible, qu’à porter
ses coups à fond. La vérité ! La vérité ! Comme le pro¬
consul romain tourné vers ses licteurs, criait : « Les
verges ! Les verges ! » Le lendemain de l’attentat de
Le silence se fait
245
Vaillant l’immense public de La Libre Parole écoute
monter déjà sa voix tranquille :
Il s'est trouve un scélérat de plus qui n'a rien compris
aux enseignements de lu Société nouvelle. On lui avait
enseigné qu'il n v a pas de Dieu, que le vol mérite les plus
hautes distinctions de la Légion d'honneur, on lui avait
montré des coquins rentrant triomphalement au Palais-
Bourbon pour y faire des lois.
Les lois ainsi faites n’ont pas paru respectables à cet
homme insuffisamment intelligent. Toutes ces notions un
peu bizarres se sont embrouillées dans la cervelle de cet
être rudimentaire. Un choc s'est fait dans le chaos de cette
tête et hier il jetait une bombe du haut de la tribune.
Le Figaro, par la plume de son directeur Maynard,
riposte en citant la phrase de Ravachol à ses juges :
« Il n'y a pas d’innocents parmi les bourgeois . » — Que
dit M. Drumont, de celte déclaration de canniba¬
les ?... — Ne la blâmez pas trop, mon cher Maynard :
vous pourriez, en vous imaginant frapper sur des
anarchistes, atteindre un personnage auguste dans
ses souvenirs de famille. » Et l'auteur de La France
juive va chercher — parmi ses livres amoncelés en tas
comme des briques — les Mélanges du général comte
de Ségur, l'historien de la campagne de Russie. Il l'ou¬
vre à la page qu’il faut, relit le récit poignant fait par
un vieux serviteur des Lévis, qui, en 1793, pour sau¬
ver la vie des deux filles du maréchal, Mme de Vinti-
mille et Mme de Bérenger, condamnées à mort par le
Tribunal révolutionnaire, est allé se jeter aux pieds
d’un ancien protégé de la famille, reçu jadis à la table
du gouverneur de l’Artois bien que simple petit offi¬
cier d’artillerie, « devenu un grand chef parmi les
assassins et qui siège au comité de salut public, entre
Barrèrc et Collot d'Herbois ». Aux supplications du
bonhomme en faveur de ces jeunes femmes innocen¬
tes, l’autre répond, textuellement : « Il n'y a pas d’in¬
nocents parmi les aristocrates. »
Quel est donc le Ravachol qui a prononcé cette phrase
atroce ? Ne cherchez pas longtemps, mon cher Maynard ;
246
Démission de la France
c’est le grand-père du président de la République actuel,
c'est le Carnot qui plus heureux que Ravachol a été le fon¬
dateur d’une dynastie républicaine qui a produit des dépu¬
tés, des ingénieurs des ponts et chaussées, des préfets, des
substituts qui jouissent tous de l’estime générale et qui ont
tous du bien au soleil.
Justitiae Dei suni rectae. Le bourgeois révolution¬
naire qui a fait du régime sa chose, qui a corrompu
le peuple pour mieux l'exploiter, trouve devant lui
l'anarchiste qui s'exprime absolument comme le
bourgeois de 89.
L’Église s’en mêle aujourd’hui. Four obtenir de l’avance¬
ment, pour toucher un traitement plus élevé, pour avoir un
bibelot de plus à leur mitre, des évêques comme Mgr Lécol
louent publiquement, devant son petit-fils l’ancêtre Carnot,
le Terroriste. Un évêque louant ce Carnot qui félicitait
Joseph Lebon et encourageait Carrier, quel spectacle pour
la conscience humaine !
Un journal conservateur, d’ailleurs obscur, Le. Jour¬
nal de Saône-et-Loire l'accusc à son tour de pactiser
avec l'anarchie. C’est l’occasion d’un de ces plus
admirables articles, au titre féroce : Son Excellence le
duc de Ravachol, grand croix de la IJgion d'honneur.
Fouché ne valait assurément pas mieux que Ravachol.
A-t-il laissé un nom maudit ? Le bloc-notes du royaliste
Gaulois va nous renseigner sur ce point.
La fille née du premier mariage de Fouché — c'est-à-dire
des noces d’une religieuse et d’un moine, tous deux apos¬
tats — épouse le comte de Thermes, gentilhomme attaché
à la Cour. Les filles furent la comtesse Émeric de Saint-
Roman et Henriette de Castelbajac. Des trois fils, l’un
épousa Mlle de Sunv, fille du directeur des Monnaies, ce
qui l'apparenta avec les familles de Lovs, d'Estournel et de
Sainte-Aulaire. Son frère cadet, Armand, duc d'Otrante,
alla s’établir en Suède, où il mourut aide de camp de
Charles XIV. Son arrière-petit-fils est aujourd’hui premier
écuyer du roi Oscar IL
D'ailleurs, lorsque l’Ancêtre lui-même mourut, il était
ministre secrétaire d'Etat, grand-croix des ordres de la
Le silence se fait
247
Légion d'honneur, de Léopold d'Autriche et de Wurtemberg,
ancien gouverneur de Rome. Le roi Louis XVIII en per¬
sonne avait daigné signer à son contrat de mariage lorsque
devenu veuf, l’ex-oratorien avait épousé Mlle de Castellane...
Me condamnez pas Vaillant à mort, messieurs les jurés !
Vous avez déjà vu M. Humbert, condamné jadis aux tra¬
vaux forcés à perpétuité recevoir l’amiral russe Avellan
comme président du conseil municipal de Paris. Vous ver¬
rez peut-être dans quelques années Vaillant épouser dans
la chapelle de la nonciature une parente du duc de Dou-
deauville, avec Rothschild et Toumadre comme témoins.
« Dans la chapelle de la nonciature »... À ces raille¬
ries féroces le Ralliement tout entier tremblait de
fureur. Non pas que la République ait jamais célé son
origine, ni renoncé à la tradition révolutionnaire dont
elle tire le meilleur de sa force. Mais le jeu du parti
clérical était justement de feindre ignorer Lune et
l’autre. D’ailleurs l'offensive désespérée du chef de
l'antisémitisme le surprenait au moment le plus criti¬
que, ou pour mieux dire en pleine déroute. Après un
visible effort pour surmonter, un moment du moins,
ses répugnances, le vieux parti républicain ne prenait
meme plus la peine de cacher son dégoût à ses
encombrants alliés. Les élections législatives de 1893
marquent le triomphe du radicalisme et l'écrasement
des ralliés : Jacques Piou, le comte de Mua, Etienne
Lamy. la plupart des chefs du mouvement mordent
la poussière. La troupe décimée, réduite à quelques
escouades, ne s’en efforçait pas moins de donner
satisfaction à scs maîtres ; elle votait les lois contre la
presse. « Il y a un semblant d’idée juste au fond de
ces projets imbéciles, continuait de railler Drumont.
Il est clair que si on pouvait supprimer tout ce qui a
été écrit, tout ce qui a été dit, tout ce qui a été
imprimé depuis deux cents ans, effacer des cerveaux
toutes les impressions qu’ils ont reçues, on aurait
affaire à des âmes plus respectueuses et plus dociles.
L’opération paraît d’une exécution difficile, puisqu'il
y a dans les librairies populaires, sur les quais ou
dans les mansardes de prolétaires, des montagnes de
blasphèmes, d’appels à l'insurrection et d’outrages à
248
Démission de la France
l'autorité. C'est la bourgeoisie écrivante qui précisé¬
ment a constitué cette bibliothèque que les torches de
cinquante Omar seraient impuissantes à brûler. »
Il est vrai que dans cette besogne de répression le
bourgeois libre-penseur a trouvé un allié dans le
député de la droite, « le personnage bien élevé, solen¬
nel, banal et content de lui que vous connaissez tous,
qui de son éducation dans un établissement religieux
a gardé des sentiments de déférence pour Jésus-
Christ et d'adoration pour Rothschild ». Drumont
nous le montre à son foyer, au retour d'une visite à
Raynal, pérorant auprès de sa femme « royaliste,
duchesse, marquise ou comtesse qui a eu jadis des
parents tués un peu partout en Vendée, à Quiberon,
en Bretagne » et qui lit Les Chouans de Balzac, tandis
que son mari poursuit son monologue :
« Nous avons été vigoureux î Nous avons voté sans les
discuter, sans même les lire toutes les lois que nous a
demandées le juif Raynal. Est-ce suffisant ? On vient
encore de découvrir une boîte à sardines suspecte... Je ne
serai tranquille que lorsqu'il y aura derrière tout citoyen un
sergot pour le surveiller, et derrière tout sergot, un agent de
la Sûreté générale pour l’espionner. »
« Comme tu es lâche, mon ami ! » pense la femme
qui continue sa lecture. Mais le défenseur du Trône
et de l'Autel a vu Raynal.
« C’est plus qu’un homme, ce Raynal ! s'écrie-t-il, c'est le
juif providentiel... Figurez-vous, chère amie, qu'il s’imagi¬
nait que mes amis et moi ferions des difficultés, que nous
réclamerions au moins des garanties. Je l’ai détrompé. Je
lui ai dit : “Demandez-nous tout ce que vous voudrez, nous
vous accorderons encore davantage !" En me quit¬
tant il m’a donné une petite tape amicale sur la joue, et il
a daigné ajouter : “N’ayez plus peur, mon cher collègue, je
suis là... Que les bons se rassurent et que les méchants
tremblent !” »
Alors le sang de la fille des Chouans bouillonne dans ses
veines ; elle jette le livre de Balzac avec fureur, et, en pen¬
sant à son mari et à ses amis, elle prononce un mot qu’on
n'entend pas très bien et que le domestique qui écoutait
fj; silence se fuit
249
n'a certainement pas compris, car il n'a pu être prononcé
ainsi par une femme élevée au couvent des Oiseaux : las
de J... F... !
Mais les jours de David Raynal étaient eux-mêmes
comptés. Le Ralliement, furieux et stupide, pareil à
un énorme dindon saignant de la caroncule, croyait
avoir son homme au ministère, dans la personne d'un
politicien obscur, du nom d'Eugène Spuller. Il finit
par obtenir de ce ministre des Cultes une déclaration
publique où, se proclamant néanmoins le « défenseur
fidèle de la philosophie et de la libre-pensée » il faisait
allusion à un certain « esprit nouveau ». La Presse
bien-pensante rassasiée d’amertume et de désillu¬
sions, s’empara aussitôt de la bienheureuse formule,
et lui fit un si retentissant écho à travers le pays que
le parti radical jugea le moment venu de remettre à
la diète ces affamés, en renversant le ministère. Mais
quelques semaines plus tard, le 23 juin 1894, le presi¬
dent de la République Sadi Carnot était assassiné à
Lyon par un ouvrier boulanger lombard, du nom de
Caserio. .
À ce nouveau coup, les débris des partis de droite
achèvent de perdre pied, s'effarent. Oui oserait rappe¬
ler le passé devant le cadavre d'un martyr ? Le monde
entier s'incline respectueusement devant le régime
qui vient de recevoir le baptême du sang : le roi Hum¬
bert associe l’Italie au deuil de la France, Guil¬
laume II, empereur d’Allemagne, écrit que la victime
est tombée en soldat et gracie deux officiers de
marine français détenus pour espionnage dans une
forteresse. L'opposition parlementaire n'ose plus faire
un mouvement de peur de s'entendre accuser de com¬
plicité avec l’anarchie. Tout se lait, ou s’efforce de
perdre sa propre voix dans 1 universel concei t de
louanges, tout — à l'exception d'une seule parole
libre, la même :
Il v a cent ans, des milliers d'innocents étaient égorgés à
Lyon en vertu d'un décret du Comité de Salut public, au
bas duquel était la signature de Lazare Carnot.
250
Démission de la France
« La ville de Lyon scia détruite, disait l’article 3 de ce
décret. Tout ce qui a été habité par les riches sera démoli. »
Cent ans après le petit-fils de Carnot fait son entrée
solennelle dans la ville pavoisée. Tontes les autorités vien¬
nent se prosterner devant lui ; l'archevêque qui ne serait
pas fâché d'être cardinal ne craint pas de louer ce chef
d’Etat qui a d'ailleurs approuvé toutes les lois contre
l’Eglise.
Soudain l'assassin se dresse et frappe cet homme qui,
personnellement, est intègre, qui dans sa vie privée est sans
reproches. Qui a suscité cc scélérat ? Qui lui a inspiré ce
détestable dessein ? L’assassin est sorti d'un germe révolu¬
tionnaire laissé là par les tueurs de 93. Le terroriste a
enfanté l'anarchiste, et l'anarchiste tue celui qui l’a engen¬
dré.
Et plus loin ;
Les Conservateurs de la Chambre sont les seuls dans ce
pays à ne pas voir des évidences. Ils lèchent les bottes des
assassins devenus gendarmes, et en se mettant cynique¬
ment du côté des ennemis de l'Église, en déclarant que le
succès justifie tout, ils achèvent de dépraver profondément
la conscience publique : « Il nous faut des arrestations, des
commissaires de police, des agents, beaucoup d'agents... »
crient les Doudcauvillc, les Reille, les Lanjuinais...
Mais les Doudeauvilie, les Reille, les Lanjuinais se
sentaient déjà dans le ventre le couteau de Caserio, et
couraient à la recherche d’un candidat de la droite
pour le prochain Congrès. Leur choix tomba sur le
général Février, dont le nom fut tenu secret jusqu'au
dernier moment par un prodige de discrétion et de
prudence conservatrices que le Parlement récompen¬
sera bien mal en donnant à ce martial militaire,
grand chancelier de la Légion d’honneur, 52 suffrages
sur un total de 895 voix. Casimir-Périer l'emporta
finalement sur M. Henri Brisson. Avec le nouvel élu
« démocrate quarante fois millionnaire, favori cies
Rothschild et ami de tous les exploiteurs fameux »,
triomphait la plus haute bourgeoisie républicaine,
celle des mines d'Anzin et des premiers chemins de
fer. On parla aussitôt d’aggraver certaines disposi-
Le silence se fait
2.51
lions de la loi sur la Presse, qui visaient manifeste¬
ment le directeur de Lm Libre Parole, en attendant la
réunion dune prochaine Haute-Cour. De tous les
hommes politiques d’ailleurs, « l'opulent marchand
d’esclaves » était peut-être celui que Drumont abhor¬
rait le plus ; les lecteurs du journal antisémite appri¬
rent donc, sans surprise, le 15 juillet 1894, que leur
leader était allé passer ses vacances en Belgique.
Je ne vous cache pas que l'histoire de ce malheureux
Anglais qu’on a arrêté pour avoir regardé le ministère des
Affaires étrangères m'a donné à réfléchir. C’était un tou¬
riste prévoyant, puisqu’il avait emporté avec lui une petite
gourde de café que des agents pleins d épouvante ont versé
dans un baquet d'eau ; mais il n'avait certainement pas
prévu le dénouement de son voyage.
Ce fils d’Albion ne sachant pas un mot de français, n'a pu
manifester son étonnement, mais il s’est hâté de repasser
la Manche, et c'était certainement ce qu’il avait de mieux
à faire.
C’est un cas intéressant encore que celui de cct infortuné
qu’on a envoyé au dépôt pour s’être écrié, en regardant une
photographie de Casimir-Périer : « Il a une binette qui ne
me plaît pas. »
Étant de ceux auxquels la binette de Casimir-Périer ne
plaît qu’à moitié, je crois que j ai sagement agi en venant
voir à Bruxelles la procession de Sainte-Gugule.
Le 25 septembre suivant, maître Saint-Éloi, huissier
près le Tribunal de la Seine, déposait contre le direc¬
teur de La Libre Parole et le gérant Mi Ilot un mandat
de comparution leur enjoignant d’avoir à se présenter
le 11 octobre devant la cour d'assises, pour y répondre
du crime d'outrages envers des magistrats.
Drumont fut condamné à trois mois de prison. Il
s était installé à Bruxelles au numéro 15 de la rue de
Spa, dans une petite maison qu'il ne devait quitter,
pour rentrer à Paris, qu'au début de l'année suivante.
Mais déjà, à l’insu de tous, la France d’avant-guerre
entamait sa suprême partie, dont quinze cent mille
morts seraient l'enjeu : les dés venaient de rouler sans
bruit sur la table. Par un triste soir de novembre
252
Démission de la France
1894, tandis que la pluie — cette fine pluie belge
pareille à un brouillard plus dense — ruisselait sur le
lierre du minuscule jardin, Fauteur prophétique de La
Fin d'nn monde avait pu entendre au téléphone —
l’appareil renforcé à double fil que l’administration
des postes avait mis gracieusement à sa disposition
pour lui permettre de rester en communication cons¬
tante avec le journal lointain — la bonne voix émue,
un peu tremblante, de son collaborateur le comman¬
dant Biot, rédacteur futur de L'Action française , lui
annonçant l'arrestation d’un capitaine juif d’état-
major, du nom d’Alfred Dreyfus, par le commandant
du Paty de Clam.
À la fin de septembre 1894, le bureau des renseigne¬
ments au ministère de la Guerre recevait un docu¬
ment adressé à l’attaché militaire d une ambassade
étrangère et soustrait par une personne désignée sous
le nom de « voie ordinaire » ; remis au commandant
Henry, ce document, lettre écrite sur papier pelure, et
appelée couramment depuis le bordereau, fut reconnu
émaner d'un officier d’artillerie appartenant sûre¬
ment à l’état-major et au courant de certains travaux
spéciaux effectués à l’administration centrale. Procé¬
dant par comparaison d'écritures, on en vint rapide¬
ment à soupçonner le capitaine Dreyfus. Des cinq
expeits choisis, trois se prononcèrent pour l’attribu¬
tion du bordereau à cet officier. Le 19 décembre 1 894
commença, devant le premier conseil de guerre, le
procès qui, de rebondissement en rebondissement,
allait se poursuivre des années, détruirait, pour
jamais peut-être, l’unité morale du pays. Par cinq voix
sur cinq, le capitaine Dreyfus fut reconnu coupable,
et condamné à la déportation à vie dans une enceinte
fortifiée ainsi qu'à la dégradation militaire. Les
débc\ts avaient duré quatre séances et avant été
ordonné, conformément aux réquisitions du commis¬
saire de gouvernement Brisset, le ministre de la
Guerre avait fait communiquer aux juges, parle com¬
mandant du Paty de Clam, un dossier secret.
L’opinion accueillit la nouvelle de l’arrestation de
U silence se fait
253
Dreyfus avec une espèce de stupeur. Comme la plupart
des journaux, La Libre Parole relata simplement les
faits, sans nul commentaire injurieux. Les jeunes gens
se feraient difficilement aujourd’hui l'idée des senti¬
ments du public de 1894 à 1 egard d’une armée, qui
était pourtant l'armée des vaincus. On l'adorait. Adora¬
tion naïve, et même triviale, débordant de vanité satis¬
faite, d’égoïsme, de sentimentalité un peu canaille —
nos pioupious, soldats d’un sou — cabotine. La
silhouette du troubade avec ses guêtres blanches, son
grotesque pompon, son tire-jus multicolore et sa
payse, enchantait le public des cafés-concert. Après
cinq ou six refrains laborieux, le couplet final en l’hon¬
neur de l'Alsace-Lorraine faisait sortir de plus d'un
manchon le petit mouchoir brodé... Mais que dire des
revues, des revues chantées par l’immortel Paulus, le
Ilot humain s’écoulant des faubourgs à cinq heures du
matin, les gosses sur 1 épaulé de papa, la femme avec
le panier à provisions, les papiers gras, les litres vides
sur les vastes étendues de gazon, et cette rumeur
furieuse qui s'enfle, décroît, rebondit terrible et s'arrête
net, foudroyée, tandis que la dernière charge étince¬
lante au pied de la tribune présidentielle fait encore
trembler la terre ?... Culte de l’armée, religion patrioti¬
que à peu près vidée de sa substance, et qui donnait
encore, à la majorité des Français, l’illusion d'une
unité spirituelle déjà détruite dans les cerveaux, enta¬
mée dans les cœurs. Au reste, depuis Gambetta, la
République assistait sans déplaisir à la lerne métamor¬
phose de l'esprit national (dont le loyalisme monarchi¬
que avait été sans doute la plus haute expression),
réduit peu à peu à la superstition pure, au fétichisme
des midinettes, à une espèce de toquade, de béguin
pour les militaires. L’opposition de droite elle-même
réagissait faiblement contre un tel avilissement de
l’idée de patrie. Peut-être même l'eût-elle, secrètement
du moins, favorisé : ralliée presque tout entière, ouver¬
tement ou non, au régime désormais nourricier,
condamnée à se renier elle-même, son intérêt le plus
pressant n'était-il pas d’entretenir cette sentimentalité
confuse qui la dispensait de toute déclaration de
254
Démission de la France
principe — qu elle eût été d'ailleurs bien incapable de
formuler — déguisant ainsi son opportunisme hon¬
teux ? A la veille de la crise dreyfusienne, l’idolâtrie
du petit soldat, comme celle du Poilu inconnu, autre
invention de la démocratie, semble bien avoir présenté
tous les caractères de ces écœurants accès de sensible¬
rie qui préludent à la plupart des profondes défaillan¬
ces morales.
L'opinion publique parut d’abord vouloir faire le
silence autour de cette honteuse affaire de famille : la
trahison d'un officier français. Elle attendait le spec¬
tacle de la dégradation militaire du condamné, pro¬
mise pour le 5 janvier 1895, avec plus de curiosité
que de colère. Il fallait pour l'émouvoir une interven¬
tion de Jean Jaurès à la tribune de la Chambre. Avec
son habituel à-propos, le chef du parti socialiste
accusa le conseil de guerre d’avoir épargné, en ce
jeune juif opulent dont tous les rapports signalaient
les habitudes de jeu et l'inconduite, un fils de privilé¬
gié de la bourgeoisie, alors que les dispositions de
notre législation eussent permis de lui appliquer la
« peine de mort qui seule répond à l'énormité du
crime ». La séance dut être suspendue, et l’orateur
trappe de censure, avec exclusion temporaire.
Quinze jours plus tard, un message de Casimir-
Périer aux Chambres annonçait la démission du pré¬
sident de la République. « Vingt années de dévoue¬
ment à la démocratie n’ont pas suffi à convaincre les
républicains de la sincérité de ma foi politique, ni à
désabuser des adversaires qui croient ou affectent de
croire que je me ferai l’instrument de leurs passions
ou de leurs espérances. » À ces accents plaintifs, la
bourgeoisie conservatrice, une fois de plus déçue,
répondit par un gémissement. « Est-ce à moi que tu
parles ainsi, Casimir?» sanglotait la vieille amou¬
reuse. Et toute en larmes, elle se jetait au cou de Wal-
deck-Rousseau, quelle rêvait d’opposer au radical
Brisson. Le Parlement élut Félix Faure, fils d’un ébé¬
niste du faubourg Saint-Antoine, gars magnifique,
vanité ingénue, cœur solide, reins généreux, qui
Le silence se fait
255
devait bientôt mourir d’une mort de sous-lieutenant
fêtard, entre les bras d’une aventurière — mais
d'abord amoureux passionné de son pays... Drumont,
amnistié, rentre en France.
Qui se souvient de cette rentrée triomphale ? La
démission de Casimir-Périer, la défaite du candidat
radical, et celle mieux accueillie encore de l’homme
du Ralliement, 1 élection d’un patriote, les premiers
frémissements de l'agitation dreyfusarde, l’insolence
désespérée du parti juif, déjà prêt à jouer quitte ou
double, enfin mille rumeurs suspectes avaient donné
la fièvre à Paris. Un immense applaudissement
accueillit à la gare du Nord le mage barbu, aux livres
prophétiques, et dont tous les coups, depuis dix-huit
mois, portés à fond, semblaient avoir touché le
régime en plein cœur. Il y avait là Barrés, Georges
Thiébaud, Millevoye, Jules Guérin, Séverine... Napo¬
léon Havard, le chef des camelots parisiens, la che¬
mise ouverte sur sa poitrine velue, couleur lie-de-vin,
dominait de sa voix formidable le chœur des camara¬
des hurlant le titre du journal. Quelques privilégiés
virent Drumont « fondre comme un obus » sur Séve¬
rine et l'embrasser frénétiquement. Le fiacre, au petit
pas, parmi les lanternes vénitiennes et les feux de
Bengale, mit une heure pour atteindre le 14 du boule¬
vard Montmartre. Toute la nuit la foule assiégea la
haute maison, couronnée, à son faîte, d’énormes bal¬
lons lumineux dont le reflet rouge ruisselait des murs
jusqu’au trottoir, en une mare de sang. L'Affaire Drey¬
fus commençait.
Nul encore pourtant n’eût su le dire. La presse de
droite ou de gauche n’imprimait plus que rarement
le nom du capitaine juif. Des brefs débats du conseil
de guerre l’opinion ne retenait que le dénouement,
quelle jugeait d'ailleurs inique. Un fait surtout venait
de la soulever contre les juges : quelques semaines
après le départ d’Alfred Dreyfus pour l’île du Diable,
villégiature monotone mais confortable (on sait avec
quel soin le condamne y faisait préparer ses menus),
un malheureux jeune soldat avait été fusillé pour
256
Démission Je la France
avoir jeté un bouton de tunique à la tête du président
du conseil de guerre. Déjà l'indulgence de la loi
envers un Judas à trois galons lui était apparue,
comme à Jaurès, incompréhensible : elle ne fut pas
loin de juger ignoble la si prompte et implacable
revanche contre un malheureux sans défense... Au
cours des années qui vont suivre (pourquoi le nier?)
les états-majors affolés, en dépit des attitudes, passe¬
ront trop souvent tour à tour de la brutalité féroce à
des accès de servilisme, coupés de véritables crises de
démence causées par la terreur enfantine du civil, la
phobie du ministre, du secrétaire d’État, ou même du
simple chef de bureau. En somme, l'armée de l’Af¬
faire Dreyfus vaut le clergé des inventaires. Ici et là
on retrouve la même rancune obscure contre les
magnifiques pekins suspects de servir plus passionné¬
ment encore que les privilèges et le prestige, la
conscience et l'honneur français.
À La Libre Parole, comme pour remplir le vide de
ces jours d’attente, les duels succédaient aux duels :
Albert Monniot contre André Spire, puis contre
M. Sabatié, Raphaël Viau contre le préfet Verelst et
contre Maxime Dreyfus qui, renouvelant le geste
fameux du directeur du Gaulois, saisit à pleines
mains, dans un moment difficile, lcpcc de son adver¬
saire, Gaston Méry contre Rogier, puis encore
Raphaël Viau contre Francis Bloch, et le lendemain
contre Germain Mayer. Une fois de plus le terrible
journal venait de frapper l’ennemi au point faible : le
scandale des chemins de fer du Sud risquait de rallu¬
mer l’incendie du Panama. Un conseiller général du
Var était condamné à un an de prison pour avoir mis
son influence politique au service de ses intérêts par¬
ticuliers, tandis qu’une instruction judiciaire hâtive¬
ment ouverte établissait que plusieurs membres du
Parlement, dont le ministre refusa de livrer les noms,
avaient participé au syndicat de garantie. La Cham¬
bre dut subir la honte d'un ordre du jour interdisant
à ses membres une violation de la loi ne comportant
malheureusement aucune sanction pénale. Après
quoi, elle renversa haineusement les ministres.
XIII
TROIS BALLES À VINGT PAS
Comme toujours, voyant grossir l’orage, la Républi¬
que $e repliait à gauche : Léon Bourgeois, après une
vaine tentative de concentration, réussit à former un
ministère radical homogène. Mais qu'est-ce qu’un tel
ministère sans Clemenceau ? À chacun des terribles
coups qui l’ont atteint depuis plus de trois années, le
parti radical s'est ramassé sur lui-même, opposant à
l’ennemi une masse compacte. Mais ce n'est là que
pure défensive. Il n’a plus personne à jeter en avant.
D’ailleurs quels que soient son amertume et ses
regrets, il lui faut, sous le regard soupçonneux du
pays, détourner les veux, comme par indifférence, de
l’homme qui gigote au fond de sa fosse. Remontera-
t-il jamais l'effroyable pente ? Suarez nous l'a montré,
en pleine chute, poursuivant encore le mirage d’une
impossible réhabilitation électorale, « conspué, bous¬
culé, déchiré, allant, sous les huées, de village en vil¬
lage, des rivages brûlés de l’Estérel aux pins de Mon-
lauroux, de la vallée de Briançon au torrent de la
Sorgue, sa voiture lapidée, les auberges prises d'as¬
saut, les cortèges haineux sous sa fenêtre, la violence
des invectives débordant la région, gagnant la France
entière ». — Depuis, le maître déchu, le rebelle qu’on
disait prêt au suicide — à un suicide théâtral, stoïque,
celui de Pétrone — s’est cramponné à la vie de ses dix
griffes convulsives, comme un petit enfant qu’il est,
258
Démission de la France
qu’il restera, ce cynique ! Il a payé les dettes de La
Justice, quelques-unes des siennes, publié d'invrai¬
semblables bouquins, Le Grand Pan, Au fil des jours,
construisant naïvement, pieusement, à coups de
gérondifs et d’innombrables incidentes, cette philo¬
sophie de carabin de chef-lieu de canton qui s’étale
dans son dernier livre, avec scs colonnes de faux
marbre, tel que le palais de la Pensée d’une Exposi¬
tion universelle, éclairé par un soleil électrique. Bien¬
tôt Vaughan fondera L'Aurore. Ce que n'a pas voulu
faire le parti radical, l’internationale juive l’osera : elle
remettra bientôt debout le vaincu, à peine pâli, affiné
par l'humiliation, plus goguenard et plus féroce que
jamais, le chapeau sur l’oreille, avec une haine toute
neuve.
Dans son petit bureau du boulevard Montmartre
qu'assiègent des amis, des curieux, des espions, des
maniaques, mais dont la porte s’ouvre rarement aux
inconnus, le directeur de La Libre Parole n était assu¬
rément pas dupe de sa trop facile victoire ; sur l'arène
pleine aujourd’hui de figurants, de comparses, il
attend de voir apparaître de nouveau son vieil
ennemi, le seul peut-être en qui son instinct ait
reconnu aussitôt, selon sa formule favorite, l'homme
de grande race celte, impossible à déshonorer à fond,
qu’un mépris cynique de la vie préservera toujours
d’une ceitainc espèce d’avilissement. Il l’attend avec
son éternel sourire, les lèvres entrouvertes, qui laisse¬
ront échapper tout à l’heure la phrase magique où il
a renfermé tant de courage et d'amertume : « Mon
âmi, c’est fâabuleux !... » Autour de lui ses jeunes col¬
laborateurs mâchent leur frein, s’étonnent : « Allons
donc ! Maître, nous les tenons, nous les tenons
tous ! » II laisse dire. On murmure qu’il surestime la
force des uns, mais il n’estime qu a sa mesure la pué¬
rilité, l'incurie, la lâcheté intellectuelle des autres —
les siens, hélas !... Sitôt qu’il a posé la plume, relu la
dernière ligne de son article boutefeu, il s'échappe, il
traverse les ponts dans la nuit close, laisse derrière
Trois balles à vingt pas
259
lui la grande rumeur vaine, redevient l'auteur de La
Fin d'un monde :
Le seul mot juste qui ait été dit depuis longtemps est
celui qui revient sans cesse dans les articles de M. Francis
Magnard, ce mot qui ravit tant de gens parce qu'il répond
aux perplexités vagues de leur intelligence, aux timides
protestations de leur conscience : « Cela va tout de
même ! »
Si beaucoup de rouages sont cassés, si l’appareil rend
un bruit de ferraille, la grande roue tourne toujours. Cette
constitution de l'an VIII, que Taine nous montre à son pre¬
mier fonctionnement, a etc installée par une main si puis¬
sante qu’elle dure encore.
L’organisation actuelle a d’ailleurs cette force pour elle
quelle ne peut être ni restaurée ni améliorée, il faut la jeter
bas ou s’y abriter comme on peut.
Où voulez-vous qu’une idée élevée puisse prendre appui
dans une société aussi pourrie ? Essayez de planter un clou
dans une masure lézardée et rongée par l’humidité et le
salpêtre, vous n’y réussirez pas : en enfonçant le clou vous
ferez tomber des monceaux de plâtras et votre clou ne tien¬
dra jamais.
Au milieu de ses compagnons, en pleine bataille,
peut-être le dur polémiste ne voit-il un moment que
l’ennemi. Mais qu’il s’éloigne un peu, qu’il prenne le
recul nécessaire, clignant ses veux de myope, les siens
non plus ne le tromperont pas... Déjà, pour combler
les vides, la troupe fidèle doit serrer les rangs : Odelin,
Wiellard, Jacques de Biez se sont écartés tour à tour.
D’autres ont pris leur place, un Dcvos, un Monniot.
Et Mores?... Ah! Mores! «Mon ami, c’est fâabu-
leux... »
Celui-là, Dru mont l'a aimé — à sa manière, bien
entendu, avec on ne sait quelle arrière-pensée secrète,
d’une amitié superstitieuse et jalouse, comme si ce
jeune marquis eût été le gage du triomphe futur, un
merveilleux présage. Toute sa vie, on peut dire jus¬
qu'au dernier moment, Dmmont a caressé ce rêve de
grouper contre les puissances d’argent, autour des
260
Démission de la France
antiques familles militaires restées pures, le petit peu¬
ple français. A la veille de sa mort, quand on le disait
aigri, revenu de tout — probablement pour s'excuser
de rabattre si tôt, sur la vieille face intrépide, les coins
du suaire — il défendait encore cette idée d'un nou¬
veau Moyen Âge, d'une nouvelle chrétienté, dans une
lettre à la duchesse d’Uzès, restée d'ailleurs sans
réponse. Morès !... Que de campagnes téméraires, de
démentis, de procès ! « Nous allons voir ! hurlait Dru-
mont, hors de lui. C'est intolérable, messieurs ! Mais
vous ne savez donc pas ce que c’est que Morès ? L'im¬
prudence même ! Si vous le laissez faire nous aurons
tous les huissiers de Paris sut' le dos, il minera le jour¬
nal en six semaines, vous entendez : il rui-ne-ra le jour¬
nal !... » Mais sitôt qu’apparaissait l'enfant terrible,
déjà pardonné, les yeux brillaient plus fort derrière les
lunettes. «Alors, quoi, Morès? On se jette en avant
tête baissée, comme un fou ; tant pis pour les gens de
pied, hein, mon ami ? Est-ce que vous vous imaginez
toujours à Crécy ou à Azincourt ? C'est inimaginable,
c'est fabuleux ! » Et rentré dans son bureau, le regard
encore rieur, un pli au front, il soufflait à l'oreille d'un
ami, Boisandré ou Biot : « Quel type magnifique ! Où
nous mènera-t-il ? Un roi viendrait peut-être à bout de
lui, un grand prince ! Et encore il finirait sur l’écha¬
faud, en place de Grève... Dune manière ou d’une
autre ils l'auront, mon pauvre ami... »
Ils l’eurent, en effet. Au cours du procès Ducret-
Norton, en pleine audience, Georges Clemenceau
accusa Morès d’avoir emprunté vingt mille francs à
Cornélius Herz pour payer une dette de jeu. Tout
Paris attendit la réplique du chef de la Ligue antisé¬
mite, mais le lendemain Ui Libre Parole resta
muette. Le surlendemain seulement, Le Figaro
imprimait une longue lettre, pleine d'aveux :
« J'avais à payer cette somme, je m'adressai à quel¬
ques amis. Andrieux me dit : “Je me suis informé.
Un seul homme à Paris vous prêtera cet argent,
c'est Cornélius Herz. Mais il a une idée fixe : il veut
absolument que Drumont lui en fasse la demande."
Trois balles à vingt pas
261
Drumont savait les sacrifices que j’avais consentis
moi-même à sa cause et accepta. »
Quand l’auteur de La France juive lut, en première
page du journal, celte déclaration inouïe, sa colère fut
indescriptible : « Du secrétariat, raconte Yiaud, nous
l’entendions rugir, et lorsqu’il entra dans la salle de
rédaction, il était livide. » Sa réponse n’est qu’un long
cri de douleur et de colère :
Au printemps de 1894, Mores avait perdu une assez forte
somme au cercle de la rue Royale ; il ne pouvait payer ; il
allait être affiché — ce qui, paraît-il est très grave dans ces
endroits-là. Il parlait de sc brider la cervelle. Chacun, apres
tout, organise sa vie comme il l'entend. Morès, avec la pro¬
digalité d’un patricien, a dévoré une fortune dans la vie
charmante de jeune officier de cavalerie. Pendant ce
temps, je restais quelquefois des journées entières sans
manger, je ne savais pas souvent où dormir. Après avoir
beaucoup travaillé, je ne serais pas fâché de mourir dans
un lit qui m’appartienne, d’être enseveli dans un drap à
moi et de laisser de quoi rétribuer le prêtre qui dira sur
moi le libéra. Je n’ai pas envie de jeter vingt mille francs
dans le gouffre du baccara.
Ce fut alors qu’une fantaisie de millionnaire juif
passa dans la tête de Cornélius Herz. Il dit à
Andrieux : « Je veux bien obliger M. de Morès, mais
il faut que M. Drumont vienne chez rnoi. » C'était le
pendant de la visite de la baronne Hulot chez Crevel.
Je dis à Morès : « J’aimerais mieux être fouetté que
d’aller là. Je n'en ferais pas autant pour mon frère, si
j'en avais un ; mais enfin, puisque vous vous êtes
dévoué pour notre cause, je vais me dévouer aussi. »
Je me transportai chez Cornélius et je dois dire
qu'il fut très bien... et moi aussi. Il avait éloigné tous
les domestiques pour qu'on ne m'annonçât pas, et les
portes s’ouvraient toutes seules.
Pourquoi, à la suite d'un tel article — se demande
Raphaël Viaud — ces deux hommes qui avaient tant
de fois affronté la mort en duel ne se rencontrèrent-
262
Démission de la France
ils pas l'épée au poing ? C’est un secret que Drumont
ne confiera sans doute jamais, ou que Morès a
emporté dans la tombe.
Dès lors « l'enfant terrible » ne reparut plus à La
Libre Parole. Depuis plusieurs mois, en effet, l'infati¬
gable coureur d'aventures, l’ami du futur père de Fou-
cauld, était occupé d'un projet magnifique, sans
doute irréalisable, mais à la mesure de ses rêves :
équiper une caravane au seuil du désert libyen, rallier
les Touareg et les Senoussis, prendre leur tête et, dans
le dos des Anglais, forcer les passages jusqu’au Nil.
« Je me place sous la protection de Dieu », avait-il dit
aux deux lieutenants qui, à Douz, étaient venus lui
apporter le dernier salut de ceux de sa race. Vingt
jours après, égaré par ses guides, déjà sûr de la trahi¬
son, il marchait on avant de ses assassins, au pas
d'une chamelle boiteuse, n’attendant plus rien que la
mort du soldat, mais impassible, la main sur la crosse
de son revolver, l'œil au guet. « Une heure durant,
dira plus tard El Kheïr, l’un des assassins, nous nous
regardâmes les uns les autres, nous demandant com¬
ment nous nous y prendrions pour le désarmer, pour
lui trancher la tête, et n'osant commencer l'attaque. »
II faut lire tout entier, dans le beau livre de Jules
Delahave, le récit de cette mort étrange fait d'après
les aveux et les témoignages du procès de 1902.
... Cependant la brousse s’épaississait sous les pieds de
la chamelle de Morès. Un moment obligés de ralentir le
pas, les sept gardiens sc pressèrent le long des flancs de la
bête indocile. Tout à coup, d’un seul mouvement, Cheikh
ben Abd el Kader, Béchaoui et Mohamed à sa droite se
précipitèrent sur la bretelle de la carabine du marquis et
réussirent à la rompre pendant qu'El Kheïr, M’nama ben
Djibou et Yedda ben Henna le tiraient si violemment à eux
qu’ils roulèrent ensemble aux pieds de la chamelle.
Avant que Morès ail eu le temps de se redresser, Yedda
ben Henna lui donna un coup de yatagan vertical sur le
Front. Mais il avait déjà le revolver au poing. Il tue raide
son agresseur. Surpris parla rapidité de la riposte, les ban¬
dits, auxquels s'était joint Karroud, le conducteur de la
monture, le serrèrent de moins près. Il est debout. De
Trois balles à vingt pas
263
nouveau, les six adversaires qui restent autour de lui
s'efforcent de l'étreindre. De deux balles il abat M'nama
ben Djibou et Karroud. Le cercle s'élargit. D'un bond
extraordinaire. Mores le rompt et en sort. « On eût dit un
djinn ! » a conté El Kheïr. Mais les Touareg qui les sui¬
vaient de plus près les ont déjà renforcés. La troupe revient
sur lui. Il tire ses trois dernières balles. La première, éga¬
rée, renverse sa chamelle. Les deux autres couchent encore
deux Touareg, deux des nouveaux venus, Abdclk Mcmmald
et Agh el Mghadi.
Il n'avait plus qu'une cartouche dans son arme. Seul
contre tous, le géant inspire une telle terreur qu’il n'en
reste pas moins le maître du champ de bataille. Il remonte
à reculons la côte embroussaillée, puis, tournant le dos, se
dirige au pas vers un arbre, éloigné de trois cents mètres
environ, sans se presser, étanchant avec son mouchoir le
sang qui coulait de son front, rechargeant son revolver et
tournant parfois la tête pour suivre les mouvements de ses
ennemis. Puis il se retranche derrière le zitaïa et s’abrite
sous son ombre.
...Ce jour-là on jouait Hamlet au Théâtre-Français ;
au Gymnase, Le Bonheur des Dames. Jules Simon, à
quatre-vingt-trois ans, rendait le dernier soupir. Ana¬
tole France annonçait au Figaro le début dans les let¬
tres d’un jeune homme qui « excelle à conter les dou¬
leurs élégantes, les souffrances artificielles, et qui a en
lui du Bernardin de Saint-Pierre dépravé et du Pétrone
ingénu ». Ce jeune homme s'appelait Marcel Proust...
C'était un de ces soirs du Paris d'autrefois, avec ses
arbres encore verts, le claquement rythmé du fer des
chevaux sur les pavés de bois, les coupés plus brillants
que des miroirs, l’éclat des cuivres et des nickels sur les
belles croupes dansantes, le grincement des harnais,
l'odeur des cuirs... Un de ces soirs qu'il avait tant
aimés, quand, le large chapeau gris sur l'oreille on le
voyait descendre les boulevards dorés jusqu'au jour¬
nal, ou balancé aux cahots d'un fiacre s’acheminer vers
quelque rendez-vous hasardeux, une réunion de la
Ligue, un duel. N'importe où qu'apparut ce jeune
Français, en Amérique ou en Indochine, au cercle de
la rue Royale comme à Charonne, il entrait avec sa
264
Démission de la France
légende. El il l’avait emportée avec lui, là-bas, de l'au¬
tre côté de la mer, elle était sûrement présente à son
côté, ce dernier soir, devant l’horizon nu et sauvage,
dans le sable brillant où il appuyait fermement ses
genoux, le bras levé, un doigt sur la détente... Mais qui
peut mieux que le désert garder une légende ?
Comme semble bien le prouver Jules Delahaye
dans un livre bourre de faits, de documents, de témoi¬
gnages et aussi d’aveux, la police anglaise, cet Intelli¬
gence Service qui nous a coûté tant de morts en Syrie,
monta soigneusement le scénario de la tragédie d'El-
Ouatia. Eut-elle pour complice, comme le veut aussi
Delahaye, le gouvernement français qui du moins —
cela est sûr — fit faire par ses agents tunisiens le vide
autour du téméraire marquis, et le sacrifice une lois
consommé, renouvela le geste de Ponce-Pilate ? Ce
qu'on peut dire, en tout cas, c’est que, bien avant le
poignard du traître Chambâa, la dénonciation de Cle¬
menceau avait touché Mores en pleine poitrine.
De mois en mois, en effet, le politicien déchu
remontait la pente. Devenu l’homme probablement le
plus impopulaire de France, il achevait de mûrir dans
une solitude effrayante, mortelle pour tout autre que
lui, ce mépris de l’espèce, si profond, si total qu’il
finira par apporter à son extrême vieillesse, non
moins délaissée, une sorte de paix terrible, dont Dieu
seul est aujourd’hui juge. Moins ambitieux de vérita¬
ble pouvoir que de domination, l'humilié n’espérait
guère alors une revanche parfaite, souhaitait seule¬
ment de faire trembler de nouveau. Pour atteindre ce
but, il ne lui manquait que l'instrument indispensa¬
ble : le journal. Ernest Vaughan le lui fournit quand
il ne l’attendait plus. Au cours d’octobre 1897 des
affiches signées Carrière annoncèrent l’apparition de
L'Aurore, journal « exclusivement dévoué aux intérêts
du peuple », avec la collaboration de Georges Cle¬
menceau, Lucien Descaves, Gustave Gefiroy, Georges
Lecomte, Urbain Gohier. Dès le 1 er novembre, le
dandy radical, bientôt sexagénaire, plus frais que
jamais, a déjà fait le tour de sa chance. Depuis quel-
Trois balles à vingt pas
26 :>
ques mois, un mouvement se dessine en faveur
d’Alfred Dreyfus. Le vice-prcsident du Sénat, le juif
Scheurer-Kestner, en est lame. Leternel raté du jour¬
nalisme, aujourd'hui oublié, Arthur Ranc, directeur
de conscience du radicalisme orthodoxe, caresse en
secret le naïf espoir d être le Voltaire d’un nouveau
Calas. Dans la petite troupe encore hésitante, parta¬
gée, une place reste à prendre, la première. Clemen¬
ceau la gagne aussitôt, cyniquement, de ce petit pas
pressé d’affronteur qui tient de celui du clown et du
spadassin, qu’illustrera plus tard l'écran du cinémato¬
graphe. « Coup sur coup — remarque avec quelque
candeur d’admiration notre confrère G. Suarez —
l’affaire se déclenche, s'amplifie, s'exaspère. » Le parti
de l’anti-France, gros de quinze années de discordes
civiles et de la plus atroce des guerres, a désormais
son ferment : une furie de revanche, qu'exaspère chez
le vieil athée, l’idée du néant proche, du retour aux
cornues de la Nature, passion sénile, véritable prurit
de la moelle, à laquelle on n'a pas encore osé donner
son vrai nom : un désespoir féroce.
Lorsque parut le premier numéro de L’Aurore, à la
fin de l'année 1897, la petite troupe merveilleusement
active et secrète, sous les ordres de Mathieu Dreyfus
et l'inspiration d’un prophète juif, Bernard Lazare,
achevait de rassembler tous les éléments d’une révi¬
sion du procès d’Alfred Dreyfus. Non seulement les
conjurés se croyaient en mesure de laire tomber la
plus terrible des charges rassemblées contre l’accusé,
le rapport de l’expert Bertillon attribuant au capitaine
la paternité de ce fameux bordereau que l’illustre
savant devait un jour, par un procédé d’une simplicité
et dune ingéniosité magistrales, réussir à reconsti¬
tuer lettre par lettre, et comme mathématiquement,
au tableau noir, sous les yeux des juges de Rennes ;
mais ils disposaient encore d'un coupable, lacile à
substituer au condamné de 1894, le commandant
Esterhazy, officier en disponibilité, métèque hongrois
perdu de dettes, ce même Walsin-Esterhazy qui avait
servi de témoin au capitaine Crémieu-Foa, lors du
duel de ce dernier avec Edouard Drumont.
266
Démission de la France
C’est ici sans doute I épisode le plus obscur de cette
ténébreuse histoire. Le commandant Picquart, suc¬
cesseur du colonel Sandherr au bureau des rensei¬
gnements, semble bien avoir été l'inventeur d’Es-
terhazy. Du moins le dénonça-t-il à ses chefs, dès le
mois d'août 1896, comme le véritable auteur du bor¬
dereau. Fut-il lui-même dupe ou complice du syndi¬
cat naissant ? Cet officier philosophe, poète et mélo¬
mane, qu'horripilaient jusqu’à la crise de nerfs les
manières cinglantes ou bourrues, à la vérité un peu
cocasses, de quelques-uns de ses collègues, détestait
les juifs, et marqua depuis, en toutes circonstances,
au capitaine Dreyfus, une sorte de mépris glacé. D’ail¬
leurs, dans son testament daté de Constantine (où le
ministre le tenait en disgrâce à la suite de certaines
manœuvres étranges, notamment de la falsification
probable d’une pièce connue sous le nom de petit
bleu), l’enfant gâté des belles dreyfusardes dénonçait,
avec Walsin-Esterhazy, un autre juif, Weil.
Diabolique aventure ! Elle fait penser à ces drames
veddish, d’une complication perverse, où perce de
toutes parts, sous les symboles, la férocité de Dieu et
des hommes, un sens effrayant de la solitude. Par
quel miracle notre peuple s’est-il laissé prendre à un
piège aussi grossier ? Comment l’a-t-on vu tant d’an¬
nées livré à de sales transports, bégayant, écumant,
en proie au mal sacré ? Un officier, soupçonné de tra¬
hison, est jugé par ses pairs et reconnu coupable : qui
ne souhaiterait qu'un drame aussi simple déroulât ses
épisodes en pleine lumière, que la moralité s'en déga¬
geât d’elle-même, comme de l’une de ces tragédies, à
la fois politiques et familiales, du vieux Corneille ?
Mais on oublie trop vite, hélas ! que l'ignoble fruit de
trahison a grossi, mûri, s’est finalement corrompu,
non pas à l’air libre, mais au fond des services d’un
contre-espionnage, dans une atmosphère empestée
de mensonges, de vérités démarquées, de méfiances
réciproques, qu'achève de rendre intolérable à certai¬
nes heures plus tragiques la présence, invisible mais
Trois balles à vingt pas
267
certaine, de l’ennemi. Au premier coup d’œil jeté sur
le bordereau dont les quatre notes (note sur le frein
hydraulique, note sur le nouveau plan de mobilisa¬
tion, note sur les formations de l'artillerie, note rela¬
tive à Madagascar) traduisaient exactement, scion le
mot du colonel Larpent, la vie même de l’état-major
de l’armée pendant les mois de juillet et d'août 1894,
chaque officier de la mystérieuse « section de Statisti¬
que » — ainsi nommée pour égarer les soupçons — y
avait reconnu aussitôt la main d'un « maître et sei¬
gneur», d’un initié, serait senti frappé dans le dos.
Entre de tels hommes qu’exalte un terrible jeu (mon
réseau de 1 Est ! ma couverture ! mes armoires et mes
secrets 1 [...) et ces avocats tonitruants, ces aigres pro¬
fesseurs, ces intellectuels anarchisants que le seul
mot de contre-espionnage fait pouffer de rire, la par¬
tie n était évidemment pas égale. « On veut juger en
plein air, sur la place publique., devant le monde
entier, un procès de police militaire internationale
qui met en jeu les secrets d’Etat », disait excellem¬
ment Anatole France, lorsque la popularité de
M. Zola ne l’empêchait pas encore de dormir.
En bref, la troupe dreyfusarde n’avait rien à ména¬
ger, ne ménagea rien. De 1895 à 1900, au contraire,
l’état-major, incapable de faire face de tous les côtés
à la fois, mais acharné à sauver ce qui restait du
bureau des renseignements, son œuvre, aimcc à pro¬
portion des risques courus, des effroyables humilia¬
tions subies — aussi entêté d’ailleurs à garder, moins
par devoir sans doute que par une sorte de vanité pro¬
fessionnelle, dans le désordre d'une véritable guerre
civile, une attitude de loyalisme et de discipline à
l'égard des ministres qui le poussaient tout douce¬
ment vers l’abattoir, sans égard pour ces marques
extérieures de respect qu'un militaire préférera tou¬
jours au respect lui-même, et qu’il ne refuse jamais
au pouvoir, de peur que celui-ci ne les lui mesure à
son tour — l'état-major vécut dans le souvenir et
1. Ch. Maurias
268
Démission de la France
comme l'oppression de la célèbre nuit historique du
12 décembre 1894, lorsque après l'arrestation du
capitaine Dreyfus, le comte de Munster, ambassadeur
d'Allemagne, mécontent du ton de la presse française,
réclamait à M. Hanotaux, cloué au lit par la grippe,
ses passeports, tandis que dans la pièce voisine le
général Mercier, ministre de la Guerre, signait les
télégrammes préparatoires d’une mobilisation qui
nous eût surpris dans les circonstances les plus défa¬
vorables, en pleine réfection de notre matériel d’artil¬
lerie (Mercier venait d’adopter le 75) et quelques
jours après la mort du tsar, notre unique allié. Voilà
pourquoi, sans doute, au long de six années, le peuple
français regardera sans comprendre, au milieu de
leurs contradicteurs écumants, ces officiers corrects
qu'exaspère visiblement la bruyante sympathie du
public patriote, toujours plus embarrassés de leurs
amis que de leurs ennemis, n'opposant aux cris de
haine ou aux supplications pathétiques que des
témoignages brefs, péremptoires, ou des silences livi¬
des... La foule avait envahi le sanctuaire, le saint des
saints, et il y avait un cadavre dans chaque placard.
Sur le palier, l’œil collé à la serrure, l’Ennemi.
En 1897, le syndicat Dreyfus avait depuis long¬
temps constitué un nouveau dossier de l’affaire mais
aucun de ses membres n’eût osé le plaider tel quel.
La substitution d’Esterhazy au capitaine juif, relative¬
ment facile à imposer aux imaginations inquiètes
qu’ébranlait déjà l’hypothèse d’une erreur judiciaire,
d’ailleurs possible, n'eût pas été sans péril, faite en
présence des juges, dans le calme d’une salle d’au¬
dience. Il est vrai que le métèque hongrois ne cachait
pas à quelques-uns de ses intimes, notamment à sa
maîtresse, Mme de Boulancy, son admiration pour
l’Allemagne, sa haine des chefs français qui avaient
brisé sa carrière. De plus, il était en bons termes avec-
rat taché prussien, Schwartzkoppen, et son écriture
ressemblait bizarrement à celle de Dreyfus, bien
quelle reproduisît plus bizarrement encore, trait
pour trait, l'unique fac-similé du bordereau que le
Trois balles à vingt pas
269
syndical eût alors entre les mains, une photographie
défectueuse publiée par le journal Le Malin, pleine
d'anomalies graphiques dues au clichage. « Certaine
déchirure mal recollée ayant coupe en deux tel point
d’un i, le pauvre commandant — écrira Henri Roche-
Ion — met consciencieusement depuis des trémas
sur tous les i ! »... Mais d'ailleurs quelle apparence
qu'un obscur officier d'infanterie en disponibilité,
suspect d'escroqueries et de chantages, eût réussi à
sc procurer des renseignements d'une telle impor¬
tance, et si jalousement gardés ? Comment lui faire
soutenir cette fable, et courir ce risque ? Il fallut se
contenter d'un scénario provisoire jusqu'à ce que le
syndicat ayant fait passer son homme en conseil de
guerre — où il fut acquitté le 11 janvier 1898 — l'im¬
payable tzigane à pantalon rouge, désormais sûr de
ne plus être poursuivi pour le même crime, pût jouer
son rôle sans dommage, à la satisfaction de l'imprésa¬
rio. En somme ni Mathieu, ni Scheurer n'avaient tra¬
vaillé pour des juges : ils possédaient seulement tous
les éléments d’un beau drame assuré du succès,
pourvu qu'on réussît à mettre à la mesure d’un public
immense, par un simple grossissement de mise en
scène, une intrigue et des personnages forcément un
peu sommaires.
Déjà, au début de 1895, Mathieu avait pressenti
quelques politiciens ou journalistes en vue du lance¬
ment de l’Affaire. L’année suivante il faisait paraître
à ses frais, dans un journal de Londres, « moyennant
un bon prix », assure Joseph Reinach, la nouvelle sen¬
sationnelle d’une prétendue évasion de Dreyfus.
Cependant la foule attendue n apparaissait toujours
pas. « Nous avons déjà gaspillé pour Alfred la rançon
d'une grande province », écrira haineusement, trois
ans plus tard, un des membres du syndicat. Mais la
puissance financière, capable de brasser si profondé¬
ment l'opinion, répugne à sc laisser surprendre dans
les tâtonnements et les maladresses d’une première
prise de contact. Trop de hâte, d’ailleurs, risquerait
de nuire. Hissé au bord de sa fosse, toute roide
encore de ses blessures, Clemenceau vient de flairer
270
Démission de la France
brusquement l'issue tant désirée, trotte déjà sur la
piste fraîche, allègrement, vers sa revanche. « Le poli¬
tique entrevoyait une furieuse bataille autour des
hommes et des principes, l’artiste pressentait un beau
drame ». écrit drôlement M. Suarez. En tout cas, le
vieux chasseur prenait le vent, donnait prudemment
de la voix, juste assez pour rallier la meute. Au public,
il propose des énigmes, étale ses innocentes curiosi¬
tés : « Que se passe-t-il ? que dit-on ? S’il y a des traî¬
tres parmi nous, qu’on les cloue au poteau d’infamie,
mais il n’est peut-être pas excessif de demander qu'on
mette d'abord leur culpabilité en évidence. » Puis il
feint de perdre patience, interpelle son copain Scheu-
rer, avec une gravité bouffonne : « Le pays, le monde
entier savent que le vice-président du Sénat se fait
fort de prouver l’innocence de Dreyfus. Tous s'éton¬
nent qu'il y mette autant de circonspection et dater¬
moiement. » Après quoi, il prend sa tête mongole
entre ses deux mains, verse un pleur : « Si Dreyfus
avait été jugé comme tout le monde, rien de ce qui
arrive aujourd’hui n’aurait pu se produire. » Enfin il
gourmande les socialistes, Jaurès, Deville, Viviani,
Millerand. Le gamin sexagénaire s’écrie, de cette voix
faussement pathétique qui reprend la dernière
syllabe, la renvoie dans la direction des tribunes,
ainsi que l'assiette d’un jongleur : « La cause du droit
humain ne se divise pas : il faut être pour ou contre. »
Le boulevard, toujours bénévole, regardait curieu¬
sement s’agiter cet étrange avocat du droit humain.
« N’y touchez pas, disait-on, laissons-lui sa chance :
il revient de si loin ! » Parfois les bandes patriotes,
conduites par Jules Guérin ou Déroulède, dévalent
la rue Montmartre, jusqu’aux portes du journal
L’Aurore. « Pa-na-ma !... Pa-na-ma !... » Alors le
bonhomme exulte, se frappe les cuisses, accentue le
rictus de sa bouche, remue de bas en haut ses sourcils
de chien. Detre hué, quelle délivrance, lorsqu’on s’est
senti une fois tomber tout vivant dans le silence, le
noir oubli, comme une pierre ! L’entourage même de
Drumont croit assister aux dernières culbutes du cro-
quemitaine jadis redouté. Que craindre ? L'étroit
Trois balles à vingt pas
271
escalier, l’antichambre, les bureaux du journal reten¬
tissent chaque soir du cliquetis des fourreaux de
sabre, il traîne un képi sur toutes les tables.
Esterhazv, la cuisse broyée par la sciatique, serré
dans un long pardessus à taille de coupc militaire,
promène de l’un à l’autre ses veux jaunes, et au seul
nom de Picquart remonte ses babines tremblantes,
fait siffler l’air entre ses dents, jure d'une voix brisée
d'absinthe que le colonel ne mourra que de sa main,
qu’il lui plantera son sabre dans les tripes, nom de
Dieu ! Au deuxième procès Zola, par un radieux
matin de juillet, il conduira lui-même la presse à Ver¬
sailles, dans un mail-coach canari sur lequel perche
itn escogriffe vêtu de rouge, la face aussi pouipre que
son habit, et qui sonne des appels dans une trompette
immense... Oui : que craindre, lorsque le peuple de
Paris accueille d’un éclat de rire fabuleux, irrésistible,
le défilé de ccs dreyfusards qu’il ne hait même pas,
qu’il méprise — proie décidément trop chétive pour
une seule de ces pattes énormes qui ont renversé des
trônes ? En revanche il a retrouvé l’armée, son armée,
ainsi qu’un joujou colossal un moment oublié, il la
presse sur son cœur, la pose à terre, recule pour
mieux l’admirer, la saisit de nouveau, passe amoureu¬
sement sur les garances éclatantes, les bleus sombres
et les ors, une langue de lion. Vive Vannée ! Vive Var -
mée ! comme on criait jadis, hélas ! À Berlin ! À
Berlin ! La guerre civile, à l'exemple de l'autre, débute
aussi par des chansons.
...Ô wagons fleuris sur toutes les routes qui ne
mènent nulle part, adieux aux belles, refrains, baïon¬
nettes roses, ô Rosalie — matins blêmes, bile et vin
aigre, cimetières !
Non, personne n oserait douter de la victoire des
patriotes. Le syndicat dreyfusard n’aligne qu'un état-
major, d’ailleurs moins odieux que cocasse de profes¬
seurs, d esthètes, de fonctionnaires — jaquettes sans
formes, derrières étroits, épaules obliques qui passent
de biais sous les huées. Quel fou ne préférerait aux
cuistres sédentaires, à l’haleine aigrelette, les beaux
272
Démission de la France
soldats cambrés, râbles, qui remplissent leurs panta¬
lons rouges? «Allons, Drumont, mon cher, s’écrie
Rochefort de sa voix grinçante, nous jetterons quand
il nous plaira, cent mille hommes dans la rue. » Cha¬
que soir, du haut de sa tour, l’ennemi personnel de
Bonaparte, le brigand féodal — toupet raidi, barbiche
au vent, regard glacé — lance au public, d’un air
indifférent, sa petite bombe, et elle explose, éblouis¬
sante, dans une pluie d’étincelles. Que désirerait-il de
plus ? Mais Drumont essuie soigneusement ses lunet¬
tes, hausse les épaules. Les beaux officiers dont la
France est amoureuse vont la décevoir une fois de
plus : s’ils gigotent entre ses bras, ce n’est pas de désir
comme elle l’imagine — Dieu non ! — ils s’efforcent
simplement de se glisser hors du lit, avant letreinte.
Des coups d’État, fi donc ! Aucun règlement ne
prescrit de sauver la France, mais le ministre se doit
de rétablir le prestige de l’armée. Et le tableau d’avan¬
cement aussi, tonnerre de Dieu ! Pourquoi diantre
Paris, cette sacrée ville, s’obstine-t-elle à vouloir faire
deux, malgré eux, des libérateurs? En 71, parbleu,
s’ils l’ont forcée sans douceur, c’est qu’ils avaient un
ordre signé Thiers, dans la poche intérieure du dol-
man, à la place du cœur. Aujourd’hui qu’on colle
Dreyfus au bloc, et voilà tout. Il ny a pas d’Affaire
Dreyfus. « On ne peut s’empêcher de tomber dans des
réflexions, écrira Drumont vingt-trois ans plus tard,
lorsqu’on songe que les officiers qui présidaient aux
exécutions impitoyables des semaines sanglantes ont
eu pour successeurs immédiats, d’autres officiers qui,
en 1898, se sont laissé traîner dans la boue par une
poignée de cosmopolites et de juifs sans un mouve¬
ment d’énergie, un éveil de virilité. »
Les beaux militaires, depuis un siècle, remplissent
merveilleusement leurs culottes, mais ils ne remplis¬
sent pas leurs destins.
Ce nouveau boulangisme, que n’exalte même plus
l’idée de revanche, déjà réduit à la défensive, aura
vraisemblablement le sort du premier : aux convul¬
sions de l’enthousiasme succédera bientôt cette
Trois halles à vingt pas
273
espèce de surprise hébétée avec laquelle le public
accueille la résurrection d'ennemis qu’il croyait
morts. Demain la finance juive, encore hésitante, la
presse étrangère, toujours modérée par les chancelle¬
ries, se déchaîneront ensemble. À sept heures du
matin, chaque petit bourgeois français qui trempe
son croissant dans le café au lait, apprendra qu’il a
perdu l’estime de l’univers, que tous les gouverne¬
ments du monde, sans excepter le Saint-Siège, sou¬
haitent contre lui — lui, chétif ! — l’avènement du
Droit et de la Justice, l’avènement du royaume de
Dieu, c'est-à-dire, en somme, la révision du procès de
M. le capitaine Alfred Dreyfus. D’ailleurs, l’entreprise
de chantage commence : à l’Académie, à l’Union pour
l’action morale, à la Société des Droits de l’homme,
on embauche les intellectuels. Des listes circulent. Il
s’agit d opposer une première résistance au sentiment
national, en attendant de le bloquer puis de l’investir.
Mais qui, dans cc concert, donnera le ton ? Le syndi¬
cat dreyfusard, peu riche encore en hommes publics,
ne dispose toujours que de Clemenceau. À ce nom,
Déroulède souffle dans son nez de polichinelle, avec
sa suffisance ordinaire. Rochefort s'esclaffe : « Celui-
là, par exemple, quel toupet ! » Seulement l'ancien
vaincu a depuis longtemps pesé Déroulède, et les
meilleurs outils de Rochefort ne peuvent plus rien
contre son cuir : le voilà maintenant qui tient enfin
le scandale — son scandale. Dans la nuit du 12 au
13 janvier, les rues de Paris se couvrent d’affiches
annonçant la publication du manifeste d'Émile Zola :
« J’accuse ». Le lendemain matin le public s’arrachait
en quelques heures deux cent mille exemplaires de
L'Aurore. Un coup terrible venait d'être porté au
moral français.
La presse antidreyfusarde y répondit en sommant le
général-ministre Biilot de prendre la défense de l'état-
major et de poursuivre l'auteur de Pot-Bouille. Mais
Drumont, presque seul, n’attend pas grand-chose d’un
verdict arraché par surprise au jury parisien, si ner¬
veux, si peu sûr. D’ailleurs, le romancier génois n’est
visiblement ici que l’instrument du directeur de
274
Démission de la France
L'Aurore. C’est derrière cet homme sans peur devant
lequel le terrain s’est trouvé déblayé tout à coup, et qui
baisse la tête pour foncer que la République recueille
ses forces, s'apprête à mener la lutte jusqu'au bout,
jusqu’à la destruction de l'esprit militaire, son vieil
ennemi. « Victoire sans lendemain ! prédisent les Mil-
levoye, les Habert, les Déroulède, l'armée aura sa
revanche. » Qu'ils l'attendent donc ! Le vieux prophète
de La France juive sait, lui, quelle ne viendra jamais,
qu’un Clemenceau, devenu ministre, briserait comme
un fétu, réimporte quel général factieux. Clemenceau
ministre, quelle blague ! On verra bien. De jour en
jour, Drumont, lui, voit se rapprocher du pouvoir le
politicien têtu, incapable de pardon. En vain l'opportu¬
nisme, dans le dessein de le perdre, le dénonçait jadis
comme un simple révolutionnaire, mais de l'espèce
bourgeoise ou même rurale, une sorte de hobereau
anarchiste. Aujourd'hui, dans cette furieuse bataille
autour des principes, et un peu plus tard, au sein d’une
démocratie victorieuse, pacifiée, au sein de la Républi¬
que des camarades, cet homme pourra tout, car il n’a
rien à perdre, et il méprise profondément ce qu'il
convoite. Il méprise le pouvoir, dont il se servira
comme d'un journal, ou d’une paire de pistolets, pour
jeter un ennemi par terre, déblayer, agrandir sa propre
solitude, jusqu'à cette réussite dernière, fatale — la
fuite cahotée d'un vieux corps, baignant dans le sang
et l'humeur, à travers les routes nocturnes, et l’enfouis¬
sement hâtif, sous les yeux de rares témoins accourus,
jaunis par la fatigue et l’insomnie, qui claquent des
dents sous l'averse, — « hé bien, quoi ? qu'ils crè¬
vent ! »
Au terme de l'épuisante campagne pour Dreyfus,
on a pu se demander, en effet, si la République n’al¬
lait pas mourir d'une victoire payée trop cher
Contrainte de subir la loi de ses alliés d'extrême
gauche, prise insolemment en tutelle par Jean Jaurès,
ridiculisée par Combes, André, Pelletan, ou réduite à
mendier la protection de financiers déguisés en politi¬
ciens, les Étienne, les Thomson, les Bienvenu-Martin,
ce ministère Rouvier dont le directeur de L'Aurore
Trois balles à vingt pas
275
dira lui-même : « Ce n'est pas un ministère, c'est un
conseil d'administration ! » elle a failli courir alors le
risque auquel nous la voyons faire face aujourd’hui,
d’ailleurs sans espoir de succès. La politique cynique
de Clemenceau, ses procédés de police, la sauveront
provisoirement du péril révolutionnaire, lui donne¬
ront dix années de répit, juste le temps d'achever
l'œuvre de la séparation, d’assurer le triomphe du laï¬
cisme. En 1906, le chef du parti radical ne groupait-
il pas déjà autour de lui, dans un même cabinet dit
de concentration, Barthou, Poincaré, Briand, Bour¬
geois ? Ainsi le régime a beau renier le seul vrai maî¬
tre qu’il ait jamais connu : l’esprit du clemencisme est
encore ce qui reste en lui de vivant.
Drumont vit-il aussi nettement l’avenir ? Une fois
de plus, du moins, il vit clairement l'adversaire, et
marcha dessus. Bien avant, d'ailleurs, qu’il eût fait
vers lui le premier pas, la rédaction tout entière de Im
L ibre Parole avait lu cette résolution naissante dans
les yeux du vieux maître toujours jeune, toujours eni¬
vré de sa force. « Il va venger Morès », disaient-ils. Un
matin de janvier, Albert Monniot tendit silencieuse¬
ment à ses camarades le numéro de L'Aurore où ils
lurent ensemble, à voix basse, avec une espèce de sou¬
lagement, quelques lignes haineuses. « Bonne affaire,
s ecrièrent-ils. Maintenant le patron tient son duel : il
aura le choix des armes. » Car Drumont, escrimeur
passable et que sa folle imprudence sur le terrain ren¬
dait dangereux, était un tireur médiocre. De plus, sa
myopie en faisait un tireur extrêmement lent, victime
d’avance offerte à l’infaillible pistolet de Clemenceau.
« Quelle veine, nom de Dieu ! répétait le commandant
Biot, quelle veine ! » Seul, Raphaël Viau, anticlérical
sournois, ricanait : « Vous verrez ça. Le patron va
faire exprès de perdre la qualité d'offensé. Il va se
faire foutre une balle dans la peau. » Soucieux, en
effet, de ne transgresser qu’à la dernière extrémité les
lois de l’Église, et par un distinguo naïf qui fera
sourire sans doute plus d’un expert en théologie,
familier d’une casuistique moins périlleuse, Drumont
276
Démission de la France
n’acceptait jamais pour lui-même la responsabilité
d’une rencontre.
On connaît mes idées en matière de duel, a-t-il écrit dans
son Testament. Je n'ai jamais envoyé de témoins à ceux qui
m'avaient le plus violemment insulte. Je n'ai jamais refuse,
je ne refuserai jamais une réparation à quelqu’un que j’au¬
rai attaqué.
Je crois qu’à notre époque d’universel mensonge, il est
necessaire de dire la vérité, et cette vérité, j'entends la dire
à ma façon, mais il est clair que par le fait que je discute
les actes de quelqu’un avec une certaine âpreté, je signe un
billet à ordre sur moi, et que je serais comme Ferry « le
dernier des lâches » si je ne faisais pas honneur à ma signa¬
ture. Tout le monde sait qu’il n’y a pas à Paris d’homme
moins fanfaron que moi, moins capitaine Fracasse, moins
estradier de salle d'armes ; personne ne doute non plus,
j’espère, que pour défendre mes idées je suis très calme¬
ment décidé à tout.
Lorsque l'auteur de La France juive fit son entrée,
le même jour, vers cinq heures, dans la salle de rédac¬
tion du journal, il dit à scs collaborateurs en repliant
soigneusement son foulard avant de le remettre dans
la poche de son pardessus : « Je vais leur montrer
comment on se tait tuer. »
Un bel article, l’un des plus beaux qu’on puisse lire,
d'une violence calculée, irrésistible, mais avec des
zones de méditation, de silence, une sorte de retenue
dans l'injure, un mépris plein de tristesse. Certes l’en¬
nemi visé n'est pas de ceux qu’on néglige et Déroulède
avait peut-être frappé plus fort. Seulement ce n’est
pas les coups que redoute un Georges Clemenceau !
Il semble que nous voyons ici le génie — ingenium —
creuser autour de la victime écumante, avec sa force
tranquille, une fosse à chaque instant plus profonde,
l’investir de solitude.
Je suis trop modeste, monsieur, pour pr étendre que mes
services militaires égalent ceux de tant de généraux et de
tant d'officiers d’élite que Zola traîne dans la boue aux
applaudissements de votre bande. Ils me donnent le droit,
cependant, d’exprimer mon mépris pour l'homme qui ne
Trois balles à vingt pas
277
s’cst aperçu qu’il y avait une armée française que lorsqu’il
a éprouvé le besoin de cracher dessus.
A quelque opinion qu'on appartienne, il n’est pas un
homme digne de ce nom qui ne trouve immonde l’écrivain
qui outrage aujourd'hui les chefs les plus respectés de l'ar¬
mée, alors qu’en 1870 il était tranquillement à Marseille
avec sa famille et son chien Bertrand.
Ainsi que le disait spirituellement un de nos confrères,
Zola aurait bien dû au moins nous envoyer le chien, il est
certain qu'à la fin du siège nous l’aurions mangé avec plaisir.
Je crois que si on vous posait une question analogue sur
le rôle que vous avez joué en 1870 et 1871, vous seriez plus
embarrassé que moi pour répondre.
Vous vous êtes caché alors pour tripoter au fond de la
mairie de Montmartre, et c’est grâce à votre lâcheté, ou
plutôt à votre complicité, que l'on a pu. au 18 mars, assas¬
siner deux généraux qu'il aurait été facile de sauver.
C’est le juif. Simon Mayer, capitaine au 169 e bataillon,
qui opérait ce jour-là ; c’était lui qui devait, un mois après,
monter sur la colonne Vendôme et jeter bas le drapeau aux
trois couleurs avant que le monument de nos victoires ne
s’écroulât sur un lit de fumier.
Je dois reconnaître qu’on ne peut pas vous reprocher de
ne pas avoir été logique avec vous-même et de n'avoir pas
eu une certaine suite dans l'infamie.
Maire de Montmartre, vous étiez le complice du juif
Simon Mayer qui assassinait nos généraux et présidait au
renversement de la Colonne devant les Prussiens qui
l iaient, comme ils rient aujourd'hui.
Député, vous étiez le commandité et l'homme à tout faire
du juif allemand Cornélius Herz.
Vomi par vos électeurs et redevenu journaliste, vous vous
êtes fait le défenseur du traître Dreyfus.
Vous êtes un misérable, évidemment, mais dans votre
genre, vous avez au moins le mérite d’être complet.
Édouard Drumont.
Le soir même, Clemenceau dépêchait à Drumont
deux témoins, Georges Périn et Ménard-Dori an. Bien
avant de mourir, le bonhomme coriace verra, verra de
ses yeux sans âge, son vieil ennemi oublié de tous,
remâchant d'impuissantes rancunes, inoffensif.
278
Démission de la France
En 1898, pourtant, de tous les chefs patriotes, cctait
le seul qu’il redoutât, depuis que Déroulède avait
donné la mesure de sa vanité cabotine. « Du cran,
disait-il, des idées, mais trop livresque... Et puis, il est
cerné par les imbéciles. » Sans doute. Mais en pleine
guerre civile, nul n’est sûr du lendemain. « Celui-là
m’embête, confia-t-il à Périn. Exige/, les conditions les
plus dures : trois balles à vingt pas, au commande¬
ment. >» Le soir même, après une première entrevoie,
Albert Monniot, l'un des témoins, dit à ses camarades
de La Libre Parole : « Je viens de voir Vaulquin ; il
paraît que le salaud est en pleine forme. À vingt pas il
met sa balle dans une pièce de cent sous. Dmmont
est moit. »
Le duel eut lieu le 26 février, au Parc des Princes.
Comme toujours, l’auteur de La France juive fut le
premier au rendez-vous. Prié de vouloir bien fouiller
ses poches, et d’en retirer tout objet dur qui eût risqué
de faire dévier la balle, il remit en haussant les épau¬
les à Georges Périn son petit crucifix d'ébène incrusté
d’argent. « A vingt pas, écrit Suarez, la silhouette de
Clemenceau était si menue quelle semblait impossi¬
ble à saisir dans la ligne de mire. » Drumont s était
placé tout de guingois ; il fallut que le directeur du
combat guidât son regard jusqu'à ce qu’ayant penché
sa tête chevelue à droite, puis à gauche, en clignant
des yeux myopes, il avouât en souriant : « Je le distin¬
gue »... La première balle claqua juste à la hauteur de
sa hanche. La seconde passa inaperçue. À la troi¬
sième qui ne fit qu'effleurer l'épaule et se perdit au
loin, dans l'herbe, Clemenceau, les dents encore join¬
tes, rapprocha curieusement son pistolet, le flaira, et
dit avec un sourire blême : « C'tépatant !... »
Quel fut, ce jour-là, l’homme réellement servi par
la chance ? Nul ne le saura jamais. Au fond, Dmmont
souhaitait mourir. Ainsi du moins, l’opposition natio¬
nale eût-elle eu à jeter au syndicat de l'Étranger un
autre cadavre que celui du colonel Henry. Derrière le
cercueil du directeur de La Libre Parole, on voit très
bien le Paris des grands jours, le terrible Paris silen¬
cieux, blessé dans son orgueil, et dont les cent mille
Trois balles à vingt pas
279
poitrines font sauter tous les barrages... Hélas ! de
semaine en semaine la foule patriote divisée, fanfa¬
ronne, d'ailleurs toujours fanatisée par les militaires
roublards dont elle interprétait, selon son cœur, le
silence prudent, épuisait ses réserves d’enthousiasme,
multipliait les vantardises et les défis. Comme si la
France ne s était levée que dans le seul but de défen¬
dre le prestige de l’uniforme, le gouvernement refu¬
sant de laisser examiner au fond le prétentieux mani¬
feste d'Emile Zola, un jury transformé en conseil de
guerre fourra au bloc pour un an, avec le motif, l'écri¬
vain dont la réputation à l’étranger était immense.
Vaine démonstration de force que la presse juive
exploita aussitôt contre nous, d’un bout à l’autre de
la planète, et dont le nationalisme lui-même ne réus¬
sit pas à tirer parti, puisque les élections de 1898
ayant envoyé à la Chambre une majorité antidreyfu¬
sarde, l'inoffensif M. Méline, à la première interpella¬
tion, dut céder la place au pontife de la Maçonnerie :
M. Henri Brisson, dreyfusard-né.
Dès lors, moins décidés que jamais à sortir de la
légalité, c’est-à-dire à en courir le risque, les beaux
officiers à qui la France avait remis son destin et qui
regardaient avec désespoir, entre leurs mains, ce dan¬
gereux fardeau dans le seul espoir de le déposer aussi¬
tôt que possible, sans être vus, à quelque tournant
discret, ne chercheront plus que des revanches obli¬
ques, défendant contre des adversaires retors, leur
dossier pouce à pouce, aveuglément, jusqu’à commet¬
tre, par une imprudence prodigieuse, un de ces coups
de tête absurdes, impossibles, de ceux d’ailleurs qu’un
malhonnête homme ne commet jamais, la fabrication
d'une pièce fausse au moment le plus critique d’un
procès, et pour ainsi dire sous les veux de l’ennemi.
Convaincu de ce crime, l'infortuné colonel Henry se
suicida presque aussitôt, dans sa petite cellule du
Mont-Valérien. Ajoutons qu’une pièce datée de 1896
n'avait évidemment pu entraîner la première
condamnation de Dreyfus, prononcée en 1894. Mais
autour du cadavre, quelle curée !
XIV
ENVAHISSEMENT DE LA SOLITUDE
Cependant l’incendie antisémite qui couvait sous la
cendre à Paris venait de se rallumer brusquement à
Alger. Au cours de la guerre de 1870, les fantassins
arabes, dont la conduite fut héroïque, particulière¬
ment à Wissembourg et à Woerth, étaient devenus
populaires sous le nom de turcos. Le nouveau régime
se contenta de les démobiliser, mais l’affreux petit juif
Benjamin Crémieux, membre du gouvernement pro¬
visoire et fondateur de l’Alliance Israélite Universelle,
décida de naturaliser en bloc, par décret, tous les juifs
d’Algérie, qui n’avaient pas donné un homme à la
défense nationale. La qualité de Français, refusée à la
race autochtone en dépit du sang versé, était octroyée
brusquement à des usuriers devant lesquels une
femme musulmane dédaigne de se couvrir la tête, et
si méprisés qu’un vrai croyant ne les tue pas sans
déshonneur. « À Bou-Saada, écrit Guy de Maupas-
sant, on les voit accroupis en des tanières immondes,
bouffis de graisse, sordides, guettant l'Arabe comme
l’araignée guette la mouche. Ils l’appellent, essaient
de lui prêter cent sous contre un billet qu’il signera.
L’homme sent le danger, hésite, ne veut pas ; mais le
désir de boire et d’autres désirs encore le travaillent :
cent sous représentent pour lui tant de jouissances !
Il cède enfin, prend la pièce d’argent et signe le papier
graisseux. Au bout de six mois il devra dix francs,
Envahissement Je la solitude
281
vingt francs au bout d'un an, cent francs au bout de
trois ans. Alors le juif fait vendre la terre s’il en a une
ou, sinon, son chameau, son cheval, son bourricot,
tout ce qu’il possède enfin. » Reclus avoue lui-même
dans sa géographie de la Fiance et des colonies : « Les
juifs algériens n avaient certes pas mérité cette faveur
exceptionnelle, occupés qu’ils étaient uniquement de
banque, de commerce, de courtage, de colportage et
d'usure. Nul d’entre eux ne tient la charrue, n'arrose
les jardins ou ne taille les vignes, et il y a très peu
d’hommes de métier parmi ces arrière-neveux du sup-
planteur d'Esaü. » Ajoutons qu’ils avaient abondam¬
ment fourni d’espions, durant la guerre, l'état-major
prussien préoccupé d’entretenir l’agitation parmi les
tribus insoumises du Sud. À l'annonce du désastre de
Sedan, on avait vu cette foule cosmopolite éclater en
transports de joie, traîner sur le pavé, au milieu des
danses et des rires, le buste de l'empereur vaincu.
Comment la population arabe cut-cllc accueilli sans
révolte la provocation, à la vérité inconcevable, d’un
sale petit yaoudi, pareil à ceux que les enfants maures
guettent au coin des rues pour les bombarder de
vieux citrons, et devenu, à Paris, grand vizir ? L’insur¬
rection éclata lorsqu en 1871 les Israélites commen¬
cèrent d’cxcrcer les fonctions de jures. Le kalife de la
Medjana, Si Mokransi, le célèbre Bach-Aga qui pré¬
tendait descendre d'un Montmorency des Croisades,
l’hôte de Napoléon III aux fêtes de Compiègne et de
Fontainebleau, reçut courtoisement l’officier français
chargé de lui transmettre et de lui commenter le texte
de Ici loi de naturalisation, mais dès les premiers mots
il lui retira doucement le décret des mains, cracha
dessus et lui dit : « J’aime mieux mourir que de tolé¬
rer cet affront fait à ma race. » Le lendemain il ren¬
voyait sa décoration de la Légion d'honneur, prenait
les armes, et se faisait tuer volontairement, quelques
semaines après, en marchant à pied, au pas, sous un
feu terrible, droit vers une compagnie de ces zouaves
français qu’il avait tant aimés, de la main desquels il
voulait mourir.
L'Assemblée nationale hésita un moment à sanc-
282
Démission de la Fiance
donner une mesure que rien ne justifiait. Le ministre
Fou itou, l'homme du gouvernement de l'Ordre moral
et des processions de réparations, avait d'abord écrit :
« Rompre l’équilibre entre les juifs et les musulmans,
appeler les Israélites à une place privilégiée dans la
société algérienne, n’est-ce pas réveiller fatalement
des haines non encore assoupies, allumer d’implaca¬
bles colères, jeter dans notre colonie une semence de
soulèvements et de révoltes ? » Mais Crémieux n’eut
sans doute pas de mal à convaincre ce zozo clérical,
éperdu de vanité. « On imagine très bien, dit Dru-
mont, la conversation du chef de la juiverie cosmopo¬
lite qui déniaise ce petit avocat de Ribérac devenu
député influent, qui lui explique ce que c’est que la
haute Banque qui survit à tout, qui distribue les pla¬
ces grassement distribuées d’administrateurs de che¬
min de fer. On aperçoit les yeux du Périgourdin qui
s'allument. “Qu’est-ce que j’allais faire, mon Dieu !”
s'écrie-t-il ; et au lieu de presser la discussion du pro¬
jet dont il est le rapporteur, il promet de la retarder. »
Naturellement les juifs, devenus électeurs, abusè¬
rent de leur victoire avec leur insolence ordinaire. Les
indigènes les virent avec dégoût organiser, selon leurs
méthodes, le trafic des bulletins de votes, centralisés
aux mains de quelques courtiers influents, et cotés de
trois à sept francs. Non contents de jouir des privilè¬
ges de la naturalisation, ils prétendirent bientôt se
dispenser d’obéir aux lois françaises et obtinrent de
fonctionnaires terrorisés l'autorisation de faire régler
leurs différends avec les Arabes parleur propre tribu¬
nal du Consistoire. Un arrêt finit même par leur
reconnaître le droit de contracter mariage devant le
rabbin, tenant la place de l’officier d’état civil.
Cette politique ridicule n’écœura pas seulement les
Arabes, elle révolta les colons français. D'année en
année, l’agitation antisémite n’avait cessé de croître.
En 1898 elle prit brusquement un caractère révolu¬
tionnaire. L'étudiant Max Régis dont les succès ora¬
toires et quelques duels retentissants avaient fait
l’idole d’Alger vint à Paris offrir au directeur de
Im Libre. Parole la candidature dans la deuxième
Envahissement de la solitude
283
circonscription de sa ville. Deux réunions publiques,
organisées par Jules Guérin et Dubuc, de la Jeunesse
antijuive, la première à la salle Chaynes, la seconde à
la salle Wagram, apprirent la nouvelle aux Parisiens.
Le 8 mai suivant, le chef de l'antisémitisme était élu
député par 11 850 voix contre 2 296 données à
M. Samary et 1 697 à un autre candidat, M. Bertrand.
Le 12 novembre Max Régis, encore enfermé à la pri¬
son Barberousse sous l'inculpation d’excitation au
pillage, devenait maire d’Alger, à vingt-six ans. Quel¬
ques mois plus tard, le groupe antisémite sc consti¬
tuait à la Chambre, sous la présidence d’Édouard
Drumont. Il se composait de dix-neuf membres : Dru-
mont, Marchai, Morinaud, Firmin Faure, Gervaise,
Lasies, Ferrette, Th. Denis, Massabuau, Daudé, Mille-
voyc, général Jacquey, clc Pontbriand, Pascal, Paul de
Cassagnac, de Maussabré, Abel Bernard, Charles Ber¬
nard, Chiché.
On pourrait terminer ici l'histoire de l’antisémi¬
tisme, et la vie même de Drumont. Désormais le
grand homme est à la merci des intrigants parlemen¬
taires, et il mourra entre leurs mains. L’écrivain
enragé de solitude va finir, d’abandon en abandon,
par accepter le rôle comique du personnage décoratif
que se disputent les ligues bien-pensantes, quelles
leignent d'entourer de prévenances et de soins, aussi
longtemps du moins que le prestige d’une carrière
illustre reste assez fort pour dissimuler les marchan¬
dages, les rivalités sournoises, le vide béant de tous
ces destins soufflés, jusqu’à ce que le ridicule recou¬
vre à la fois, pour toujours, les grands et les infimes,
roulés dans le même oubli.
L’auteur du Testament a-t-il cm une minute à scs
destinées parlementaires ? On peut en douter. Mais il
vieillit. Et à l’exemple de tant de héros, ou, pour
parler son langage, de ces « appelés », de ces
« vocati », de ces êtres sacrificiels, nés et mûris dans
le rêve, qui tirent d’eux-mêmes et d'eux seuls, de
leur propre vie intérieure, une vision du monde,
fausse en plus d'un point, mais d'une vraisemblance
284
Démission de la France
si prodigieuse quelle déconcerte les calculateurs et
les prudents, leur fait perdre un moment toute
confiance aux chiffres et aux statistiques, il a vieilli
trop tard et trop brusquement, d’un seul coup. Qu’il
est poignant, ce réveil de la cinquantaine ! Et sans
doute on trouve dans La Fin d'un monde ou La Der¬
nière Bataille les pages les plus amères, les plus déses¬
pérées peut-être, de notre littérature. Mais qu’im¬
porte ? Celui qui méprise la force — et quelle
force ! — la force immense, informe de l’argent, qui
la provoque, lui fait face, celui enfin qui a pu écrire
en tête d’un journal quotidien ces mots incroyables :
Libre Parole, quelles preuves meilleures donnerait-il
de sa profonde foi dans l’homme, dans son espèce,
d’une foi d’enfant? Et voilà qu’il ouvre soudain les
yeux, se voit tel quel, avec sa pauvre barbe déjà grise,
son regard candide, l’épée à la main — oui, l’épée à
la main ! — au milieu de types en chapeaux haut de
forme, souriants, sympathiques, un peu railleurs !
Non ! l'auteur de La France )uive , qui écrivait de
Déroulède en pleine crise boulangiste : « l’ancien pré¬
sident de la Ligue des patriotes a le nez de Polichi¬
nelle, et Polichinelle dans la comédie italienne est un
type de martial dans lequel entre un peu de fourberie,
ou du moins de rouerie », n’a pu se tromper sur un
grotesque de l’espèce intrigante comme Marcel
Habert, ou de l'espèce cafarde comme M. Piou. Mais
il commence « à en avoir plein le dos » de ccs braves
gens, à la vérité un peu niais, les gars solides, les gars
d'attaque, les tueurs du marquis de Sabran, les Algé¬
riens phtisiques, enragés de bataille et d’amour, au
pas silencieux, et dont la canne glissée entre les che¬
villes culbute sournoisement la victime qu’ils achè¬
vent aussitôt à terre d'un coup de talon — et ces éter¬
nels, ces infatigables manifestants parisiens qui ne se
lassent pas d'acclamer pêle-mêle, avec une charmante
insouciance politique, les Habert, les Déroulède, Cas-
sagnac ou le général Gonse — n'importe qui ! Au fond
le poète de Mon vieux Paris, le petit-fils des gardes-
chasse de Flandre ou d’Artois, le neveu du
missionnaire-martyr Cambier-Drumont, n’a jamais
Envahissement de la solitude
285
sérieusement compté que sur le fabuleux miracle
d'une alliance des nobles et des paysans levés ensem¬
ble contre l'étranger, l’or juif devant solder les frais
de la croisade, ou plutôt il n’a compté que sur la jus¬
tice d’une telle cause. « La vérité finira bien par faire
lever un homme », répétait-il encore en mourant. Car
personne n est moins fait que lui pour le maniement,
le pétrissage, de cette masse humaine dont la matière
grossière le dégoûte, et ses nouveaux exploiteurs le
savent bien. Lentement, obliquement, ils le séparent
de ses troupes.
Déjà la vieille ligue antisémite a repris son indépen¬
dance, est devenue, par opposition au « Grand Orient
de France », le « Grand Occident de France», dont
les affiliés font précéder leur signature de deux
points — deux poings sur la gueule, plaisantent-ils.
Jules Guérin est leur chef. Formé à l'école de Morès,
véritable entrepreneur d’émeutes, non pas sans doute
absolument dénué de bon sens, ni meme d’esprit poli¬
tique, malheureusement gâté par une imagination
assez basse, ingénue, de gendarme ou de midinette,
insoucieux du ridicule, capable de sauter de l'hé¬
roïsme dans le grotesque sans un tressaillement des
muscles du visage, sans quitter une seconde son beau
sourire mâle de gymnaste costaud, il a loué au 45 de
la rue de Chabrol un immeuble entier dont l'installa¬
tion, écrit l’un des témoins, est la plus curieuse chose
du monde. Toutes les fenêtres sont pourvues de volets
doublés en tôle ; des sonneries électriques, des instal¬
lations téléphoniques le desservent de la cave au gre¬
nier. À quatre mètres en retrait de l'énorme porte
cochère, toujours close et garnie de triples verrous et
de barres de sûreté, s'élève une haute grille de fer
Iprgé. À droite, entre cette grille et la porte cochère
s'ouvre, cuirassée également, une petite porte de ser¬
vice derrière laquelle veille constamment, jour et
nuit, un personnel choisi parmi d’anciens tueurs des
abattoirs de la Villette. Enfin pour que les articles du
journal du G.O.F., L'Antijuif ne se perdissent point en
route, on a fait installer deux presses Marinoni
286
Démission de la France
pouvant tirer jusqu'à huit pages, ainsi qu'une
machine à vapeur, un moteur électrique, une fonderie
et une clicherie.
Cependant le syndicat Dreyfus continue de pour¬
suivre méthodiquement l’œuvre de révision. Le
ministre de la Guerre Cavaignac, convaincu de la
culpabilité de Dreyfus, mais non moins convaincu de
sa propre impuissance, et d’ailleurs républicain, a
cédé la place au général Zurlinden. qui la cède à son
tour au général Chanoine. La chambre criminelle de
la Cour de cassation, saisie par le nouveau garde des
Sceaux cl’une demande en révision, procède à son
enquête avec un parti pris si scandaleux que le prési¬
dent de la chambre des requêtes, Quesnay de Beaure-
paire, donne sa démission et que le Parlement lui-
même, dans un mouvement de dégoût, dessaisit les
mauvais juges.
Quelques jours plus tôt, le 17 février, Paris, muet
de stupeur avait appris la mort subite du président
Félix Faure, foudroyé au cours d'un entretien amou¬
reux avec une femme sans doute experte, et célèbre
depuis sous le nom de Mme Steinhell. Le soir même
toutes les ligues — Partie française. Ligue des patrio¬
tes, Ligue antisémite, Jeunesse antisémite, Œillet
blanc — jetaient leurs troupes dans la rue. L'émeute
grondait de la Madeleine aux derniers faubourgs. Le
jeune duc d’Orléans, auquel obéissaient en secret la
plupart des ligueurs de Jules Guérin, attendait
d’heure en heure, à Bruxelles, le télégramme décisif.
Une foule immense débordait jusqu'au palais de l'Ely¬
sée qu'elle eût aisément submergé. Ainsi le dernier
sous-lieutenant eût-il pu décider ce jour-là du sort de
la France. À ce point d’exaltation, comme ivre d une
joie au goût amer, d'un pressentiment tragique, ce
peuple en qui bouillonnaient alors mille ans d’his¬
toire, se fût saisi du premier uniforme rencontré,
n'eût-il recouvert qu’une vieille peau tendue sur des
os centenaires, et l’eût jeté, cul par-dessus tête, au
premier rang. Mais les généraux étaient occupés ail¬
leurs, rédigeaient des rapports, cotaient les pièces du
dossier Dreyfus. Autant par niaiserie que par haine de
Envahissement de la solitude
287
Guérin et des royalistes, conseillé par Marcel Habert,
obtus macabre, toujours veit de bile, ronge d envie et
de parasites intestinaux, Déroulède se jeta entre les
manifestants et 1 Élysée : « Pas aujourd’hui, s'écria-t-
il comiquement. Pas aujourd'hui ! Il y a un mort ! »
Trois jours après, cramponné à la bride du général
Roget, il se fera traîner jusqu’à la cour d’une caserne,
derrière les tambours, ainsi qu'un militaire en bombe
ramassé par la patrouille. Dans les semaines qui vont
suivre, l’opinion publique n’aura plus que de brefs
sursauts. Une demi-douzaine de ligues, une vingtaine
de journaux dits patriotes, prodiguent les défis, les
appels, s’étranglent en cris de rage ou d’amour, cou¬
pés de protestations solennelles, achèvent de briser
les nerfs d’un peuple qu’affole de plus chaque jour le
sentiment de son impuissance face à un ennemi
attentif, résolu. C’est le boulangisme qui recom¬
mence, un boulangisme sans Boulanger. Drumont
s'en écarte avec dégoût. D’ailleurs le vieux chef est
déjà bien délaissé. La Ligue de la Patrie française,
récente invention d’intellectuels, destinée à devenir
rapidement une organisation électorale, groupe des
milliers d’adhérents venus de tous les points de l’hori¬
zon. Un nationalisme sans doctrine, sans méthode et
sans but, aussi vague et généreux que le chauvinisme
de la petite bourgeoisie parisienne, mais qui bénéficie
du prestige des Coppée, des Lemaître, de quelques
centaines d'écrivains, de docteurs, d'universitaires,
créent l’illusion de la délivrance. Qui ne fermerait dès
lors les oreilles au cri désespéré de l’auteur de Im
F rance juive ? Qui ne blâmerait son pessimisme ?
Le 4 juin, au grand prix d'Auteuil, la foule envahit
la tribune présidentielle, couvre de crachats l’ancien
patron des députés chéquarts, le président Émile
Loubet, que décoiffe le coup de canne du baron
Christiani. Mais, comme toujours, le régime une fois
de plus en péril, ayant attendu patiemment, sous les
menaces et les huées, le premier signe de l'es¬
soufflement de l’adversaire, prend tout à coup l’offen¬
sive, fait casser par ses magistrats, notamment par
Ballot-Beaupré et Sarrut, eux-mêmes bientôt payés
288
Démission de la France
de leur zèle l’un du fauteuil de président, l'autre de
celui d’avocat-général à la Cour de cassation, le juge¬
ment de 1894, renvoie Dreyfus devant un nouveau
conseil de guerre, et le 12 août, enfin, lance des man¬
dats d'arrêt contre trente-six chefs de l’opposition,
parmi lesquels Jules Guérin, Déroulède, et huit
royalistes, André Buffet, Godefroy, Chevilly, Sabran
Pontevès, Ramel, Bourmont, Fréchencourt et de
Vaux.
Prévenu aussitôt, Jules Guérin s était jeté dans son
fort de la rue de Chabrol, se déclarait prêt à résister
envers et contre tous. Le soir du 14, il envoyait à la
presse le communiqué suivant :
Citoyens.
Une poignée d’hommes déterminés à faire respecter la
liberté individuelle par un gou veine ment capable de toutes
les infamies vont sacrifier leurs existences pour la cause de
la liberté des opinions.
Le peuple de Paris comprendra-t-il la haute portée de
l’acte que vont accomplir ccs hommes, et fcra-t-il cause
commune avec eux, ou bien les laissera-t-il lutter seuls
contre un gouvernement exécuteur des ordres de la juive-
rie cosmopolite.
Citoyens,
Quoi qu'il arrive, les antijuifs enfermés au Grand Occi¬
dent de France sauront faire tout leur devoir.
Ceux qui sont prêts à mourir pour la cause de la liberté
vous saluent.
Je ne relèverai pas l’accent ridicule, évidemment un
peu égaré dans le sublime, d’une telle proclamation.
Nul doute qu’au moment où il l’écrivit, Jules Guérin
n’ait rêvé, par sa mort, de soulever Paris. Nul doute
qu'il n’ait été trahi, ou du moins manœuvré par cette
poignée de parlementaires ou cle conseillers munici¬
paux qui s'offrirent comme négociateurs. Le siège du
Grand Occident de France commença dès le matin
du 15 août; l’un des témoins, rédacteur à La Libre
Parole, nous a laissé le récit de la première escar¬
mouche :
Envahissement de la solitude
289
Avec les confrères de tous les journaux, j'avais passé la
nuii rue de Chabrol. Vers cinq heures environ nous vîmes
arriver maître Hamard, escorté de deux personnes. Un ins¬
tant, il s'entretint avec les agents de service, puis il s'ap¬
procha de la porte et sonna.
J'ai cette vision encore très nette devant les yeux.
Au tintement de la sonnette un bruit de cloche, battant
à toute volée retentit dans l’immeuble. C’était l’Occiden¬
tale, une grosse cloche que Guérin avait fait installer pour
assurer, en quelque sorte militairement, le service intérieur
qui sonnait ainsi l’alarme à coups précipités.
Dans le demi-jour qui se levait sur Paris encore endormi,
cette sonnerie était très impressionnante.
Quelques minutes se passèrent.
Devant la porte, maître Hamard attendait toujours, et
nous ne le quittions guère de vue, comme bien on le pense.
Soudain, un bruit de volets claquant au mur nous fit rele¬
ver la tête. À la dernière fenêtre un homme partit : c était
Guérin coiffé de son légendaire chapeau gris perle.
L’Occidentale s’était apaisée. Pas un bruit ne troublait
maintenant le silence de la rue.
« Qui êtes-vous ?
— Je suis maître Hamard ; je veux parler à M. Jules
Guérin.
— C’est moi. Que me voulez-vous ?
— Je suis porteur d’un mandat d'arrêt contre vous. Des¬
cendez et ouvrez, au nom de la loi.
— Je refuse, monsieur, je refuse !
— Dans ces conditions, monsieur, je vous déclare, d’ores
et déjà, en état de rébellion envers la loi.
— Cela m'est égal. »
M. Hamard se baisse, glisse un papier sous la porte, se
relève, et dit simplement : « Voici la copie du mandat d'ar¬
rêt », puis se retire.
Mais à nouveau Guérin parle :
« Une question, monsieur le commissaire : comptez-vous
employer la force contre moi ? »
Maître Hamard s'éloigne sans répondre. Guérin conti¬
nue :
« Vous ne voulez pas répondre, peu importe, mais sachez
que si vous voulez nous prendre par la force, nous résiste¬
rons. Nous ne sortirons d'ici que morts ou libres. »
Il se retourna vers des ombres qui s’agitaient derrière
lui :
« À nous maintenant, camarades ! » dit-il.
290
Démission de lu France
Fuis, se penchant de nouveau par la fenêtre, et s’adres¬
sant cette fois à nous, il souleva son chapeau gris d’un
geste large.
<« Adieu, messieurs, adieu !
— Vive Guérin ! » crièrent des voix ; et des fleurs lui
furent lancées.
Les volets, ramenés vivement sur Guérin, claquèrent
encore, et ce fut tout.
Le siège dura plus d’un mois, le gouvernement
ayant prudemment renoncé à forcer les portes du
G.O.F. La première semaine, Paris, surpris, inquiet,
gronda. Mais sous l'influence de Millevoyc, d’Habert,
de Déroulède, tous résolus à barrer la route au jeune
duc d’Orléans, à garder le pouvoir pour eux-mêmes,
les bandes nationalistes demeuraient hésitantes. Le
plan, dressé par Guérin, ne put être exécuté au bon
moment, c'est-à-dire au début du blocus, assuré par
les troupes de la garde, où les antisémites étaient
nombreux. Lcpinc avoue dans ses Mémoires : « Ce
blocus fut-il sérieux ? Je n'en répondrai pas, car je
voyais chaque jour l’officier de garde assis sur une
chaise, devant les fenêtres du fort, déployer avec
ostentation La Libre Parole. » Il est vrai qu’il ajoute
plus loin : « On ne pouvait songer à mes hommes
pour cet office : dès qu’apparaissait un inspecteur ou
quelqu'un de chez nous, une décharge criblait le pavé
de balles tout autour de lui. »
En dépii des défections, le coup monté avec tant
de soin, mais tenté par un trop petit nombre de gars
magnifiques — ce qui restait encore des Amis de
Mores — faillit réussir, au témoignage même de l’an¬
cien préfet de police. Le soir du 20 août, un millier
de ces fameux « chevillards », de ces «servants
d echaudoirs », attendirent en vain, boulevard
Magenta, les renforts promis par les ligues. Ceux-ci
ne paraissant pas, ils foncèrent tout à coup sur les
brigades centrales que Lépine avait groupées dans les
environs et en face de la me de Chabrol. « L’élite de
mon personnel, dit le préfet lui-même, des hommes
de six pieds que j’avais adossés, bien en rang, au
Envahissement de la solitude
291
marché couvert qui fait le coin de la rue. En
dix minutes cent cinquante d'entre eux jonchaient le
trottoir. Le sang ruisselait. Allais-je être enfoncé? Si
les émeutiers réussissaient à s’engouffrer en masse
dans la rue de Chabrol, nous étions perdus : ils déli¬
vraient Guérin, et ne se seraient arrêtés qu’à l’Elysée.
Je vis tout cela dans un éclair. Mes hommes étaient
ébranlés, sinon démoralisés. J’appelai toutes mes
réserves, et à la léte de ce qui se trouva sous ma main,
je fonçai sur ces sauvages, je crevai leurs rangs, je
les poussai sabre au clair jusqu'à la grille de la gare
de l’Est. »
L'occasion était perdue. Dès le vingtième jour du
siège, les familles allaient faire le dimanche un « petit
tour rue de Chabrol ». Au journal, Drumont disait :
« Guérin a tort. Je connais mon Paris : tout, et tout
de suite, ou rien. S’ils s’obstinent là-bas, ils seront
obligés de payer pour qu’on aille les voir. » Déjà on
pouvait lire, aux quatrièmes pages des grands quoti¬
diens, quelques annonces de ce goût :
JULES GUÉRIN ET LES EAUX MINÉRALES
Parmi les approvisionnements de J. Guérin, on a cité
nombre d’eaux minérales : renseignements pris, les prison¬
niers volontaires consomment de l’eau de Pougues Saint-
Léger qui, disent-ils, désaltère, aiguise l’appétit, et déve¬
loppe les forces nécessaires pour résister à la police et aux
grandes chaleurs.
La garnison se rendit le quarantième jour du siège,
sur la promesse obtenue du gouvernement par le chef
de l'ancienne Ligue antisémite que ses camarades se
retireraient sans être inquiétés. Il avait exigé pour lui-
même qu’on lui épargnai jusqu’au bout le contact de
la police, et fut conduit en prison par un officier. L’an¬
née suivante, la Haute Cour qui condamnait à dix ans
de bannissement Déroulède, Buffet et Lur-Saluces,
l'envoyait à Clairvaux pour le même temps.
Ainsi s’acheva sur une parodie de tribunal révolu-
292
Démission de la France
tionnaire manœuvrant une guillotine pour rire ce
XIX e siècle qui a fourni le modèle de toutes les révolu¬
tions, une seule exceptée, la révolution pour l’ordre.
De cette dernière pourtant la semence venait detre
jetée quelques mois plus tôt, exactement le 25 juin
1899, par les fondateurs de L’Action française, encore
républicaine, mais dont Maurice Pujo avait déjà très
clairement défini le programme : «< Reconstituer la
France comme société, restaurer l’idée de patrie,
renouer la chaîne de nos traditions en la prolongeant
et en l'adaptant aux circonstances de notre temps,
refaire de notre pays un État organisé à l’intérieur,
aussi fort à l’extérieur qu’il l’a été sous l’Ancien
Régime. » Comment l’auteur de tant de pages inspi¬
rées ne vit-il pas là, du premier coup, ses fils spiri¬
tuels, les véritables héritiers de sa pensée ? Quelques
années plus tard, un Méry, un Devos, pourront mettre
en garde contre LAction française, devenue puis¬
sante, le vieux maître aigri, solitaire. Mais alors ?
Égaré dans une Chambre qu'il méprise, intimidé, ou
même ahuri par la puissante vulgarité du monde
parlementaire, et d’ailleurs moins (ait que personne
pour des succès de tribune, avec sa voix monotone,
ses yeux myopes, il n'en subit pas moins, comme tant
d'autres, hélas ! le prestige du nombre : la masse ras¬
semblée en quelques semaines par les organisateurs
de La Patrie française en impose à sa raison. Certes il
juge, comme Barrés, qu'il n'y a « aucune possibilité
de restauration de la chose publique sans une
doctrine >» et La Patrie française n'en a pas. Elle se
défera aussi vite quelle s’est laite. Reste à l’utiliser
sans retard. Comme l'a très bien vu Léon Daudet,
chez un Dm mont le sens de la race prime tout. Libé¬
rer la race, c'est-à-dire détruire d’urgence, par n’im¬
porte quel moyen, les forces étrangères, ces forces de
décomposition nationale qui, après l’avoir arrachée à
ses traditions séculaires, brisé ses racines, achèvent
d'en tarir la sève. Tel est le but. Après quoi la race
retrouvera d'elle-même, ira d'elle-même à sa destinée.
Tandis qu’un Maurras, avec la patience du plus haut
génie, et comme une espèce de sainteté, s’emploiera
Envahissement de la solitude
293
des années, humblement, à convaincre quelques dis¬
ciples de l'impuissance du régime démocratique et
républicain à défendre « les secrets de 1 État, les sen¬
tences de la justice et les intérêts supérieurs de l’ar¬
mée », Drumont, lui, ne pense qu a faire sentir à cha¬
que Français ses chaînes et sa honte : « Mes amis,
répétait-il à ses collaborateurs, mettons-leur le feu
au ventre. »
Mais La Patrie française, qui menaçait d'étouffer la
Ligue antisémite, et avec elle Isi Libre Parole, dont
L’Echo de Paris, L’Intransigeant, L'Éclair, se dispu¬
taient les abonnés, allait bientôt perdre elle-même sa
raison dctre. Le ministère Waldeck-Rousseau, consti¬
tué par les soins du syndicat juif, au cours d’une réu¬
nion tenue chez M. Joseph Reinach, ne se proposait
réellement qu’une tâche : le salut de Dreyfus,
condamné une deuxième fois, par de nouveaux
juges 1 . Or, Waldeck-Rousseau, avocat célèbre, gendre
du demi-dieu de la Salpétrière, Charcot, grand bour¬
geois libéral et magnifique de la meilleure espèce
parlementaire, ne pouvait guère passer pour un
démagogue, un chambardeur, aux veux des bien-pen¬
sants. De plus, il eut l'adresse de charger des plus bas¬
ses besognes du ministère un homme encore cher au
cœur des amis de l'ordre, l’ancien vainqueur de la
Commune, le général au profil de gamin cynique,
jouant les loustics et les têtes brûlées, mais non moins
expert et docile qu’une vieille cocotte, Galliffet. En
quelques mois, le gouvernement avait atteint presque
tous ses objectifs ; la grâce de Dreyfus (qui l'accepta
honteusement et alla vivre en paix à Carpentras), la
suppression du bureau des renseignements, les servi¬
ces du contre-espionnage confiés désormais à la
Sûreté générale, enfin les représailles contre les
patriotes, et notamment la dissolution de certaines
I. Devant le conseil de guerre, l’ex-capitaine tint si maladroitement son
rôle d'innocent qu’il découragea jusqu'au fanatisme de certains de scs
défenseurs. Son avocat, maître Labori cessera de le voir, et Picquart, lui-
même. quelques années plus tard, le rencontrant à deux pas de lui, au cours
d’une cérémonie, n'aura, poui son ancien camarade, ni un regard, ni une
poignée de main.
294
Démission de la France
congrégations jugées moins faciles à manœuvrer ou
à corrompre qu’un clergé de fonctionnaires, rétribue
par le ministre des Cultes.
Le marquis de Galliffet n'était grotesque qu’aux
yeux de scs maîtres civils, qui savaient le tarif exact
de chacun des coups de poing sur la table, jurons,
scrogneugneux et tortillements de prunelle de ce mili¬
taire. L'armée française, consternée, crut avoir trouve
son maître : elle écouta en silence l’ordre du jour reste
fameux : « L’incident est clos ! » Mais quelques semai¬
nes plus tard, l’incorrigible rigolo de table de mess,
profitant adroitement d’un premier avantage et
devenu, dans une suprême culbute, à la stupéfaction
universelle, le champion de la suprématie du pouvoir
civil, fit voter par les Chambres la loi qui retirait au
conseil supérieur de la Guerre et au généralissime le
droit de nomination des généraux, en réservait la
désignation au seul ministre, c’est-à-dire à la majorité
parlementaire. « Ce mode de recrutement, dit très
bien l'auteur de l’admirable Précis de l'Affaire Dreyfus ,
Dutrait-Croyon, porta ses fruits en 1914 : dans les
premières semaines de la guerre, il fallut remplacer
près de la moitié des commandants de corps d’ar¬
mée. » Puis il céda la place au célèbre général André,
politicien de l’espèce lugubre ou même macabre, qui
entreprit aussitôt « l'épuration républicaine du cadre
des officiers supérieurs et de celui des officiers subal¬
ternes », avec le gracieux concours des loges
maçonniques. On sait qu’une gifle du secrétaire de La
Patrie française, Gabriel Svveton, changea brusque¬
ment ce ténébreux et féroce imbécile en un petit tas
de boue décoré de la Légion d'honneur.
Ainsi, apres avoir deux fois couru le péril d’un coup
de force militaire, le régime, par un retournement
étrange, ayant mis l'armée à genoux, s’accordait
encore la revanche de faire tenir le fouet par un mar¬
quis authentique, le plus brillant des anciens sous-
lieutenants de l’Empire.
Sans doute, chaque numéro de La Libre Parole
continue encore d'apporter au public patriote l'article
quotidien du maître, un de ces articles composés sur
Envahissement de la solitude
295
deux colonnes, el qui donnent à la première page du
journal maintenant illustre son caractère particulier,
inoubliable, avec leurs paragraphes inégaux, les
« blancs » nombreux, et ces trois points fatidiques, les
trois points de suspension qui les terminent toujours,
prolongent indéfiniment, comme d'une sorte de glas,
l’écho de la dernière phrase. Visiblement l’auteur de
La France juive tient à faire jusqu'au bout sa tâche,
rend coup pour coup. Même vaincu sans retour,
désespéré, il marquera encore, chaque jour, d’un mot,
d’un chiffre, de quelque signe fulgurant, ce qu'il
appelle letiage — letiage « du fleuve fangeux qui a
coulé sur la France ». Hélas ! le Vainqueur des Victoi¬
res futures, né prophète en son pays — comme l'écrit
magnifiquement M. Léon Daudet, s'en tiendra là
désormais ; les événements lui donnent raison, trop
raison. Alors, que dire de plus ? Et il est vrai qu au¬
jourd’hui la terrible lucidité de certains chapitres de
La Fin d'un monde cause une sorte de malaise. Dix
ans avant le drame, l’Affaire Dreyfus n est-elle pas
déjà tout entière dans ce livre étonnant ? Ou plutôt,
le premier fait posé — la trahison d’un Juif allié aux
meilleures familles de sa race — le reste semble aller
de soi, paraît se déduire logiquement de la situation
des partis, de leurs mœurs. Car c’est moins sans
doute dans la légendaire ténacité juive que dans sa
profonde entente de la société moderne, de ses res¬
sorts secrets, de sa prodigieuse inconstance qu'il faut
chercher les raisons d'une victoire, autrement incom¬
préhensible. il est clair qu’à la longue l'agitation fré¬
nétique, convulsive du petit monde juif devait finir
par briser les nerfs d’un peuple gagné d'abord par la
contagion de cette névrose orientale, pour lui si nou¬
velle ! puis s'effondrant tout à coup. Ainsi triomphe
du meilleur homme une femme hystérique. Et c'est
bien, en effet, au chantage d’une femme hystérique,
à la classique menace de scandale que font penser les
étranges paroles adressées par le grand rabbin Zadoc-
Kahn, quelques jours seulement après l'arrestation de
Dreyfus, au préfet de police Louis Lépine, telles que
celui-ci nous les rapporte dans ses Mémoires. Quel
296
Démission de la France
Français ne les lirait aujourd'hui sans un Frémisse¬
ment de dégoût — comme on retrouve au fond d'un
tiroir, la bouteille de potion, les ampoules, la feuille
de température, tout ce qui rappelle une longue mala¬
die, les premiers frissons, la fièvre, les longues nuits
gluantes, insomnieuses ?... « Vous savez ce qui se
passe, monsieur le préfet ? On veut envoyer au
conseil de guerre l’un des nôtres. Si vous avez quel¬
que influence sur ce gouvernement, c’est le cas de le
montrer. Si pareille chose arrivait, vous porteriez la
responsabilité de ce que je vous annonce : le pays
coupé en deux, tous les juifs debout et la guerre
déchaînée entre les deux camps. Quant aux moyens
de la soutenir, vous pouvez vous en fier à nous ! »
Ils lavaient soutenu en effet. À aucun moment de
notre histoire, alors même qu’un empereur mégalo¬
mane menaçait de sacrifier l'Europe à ses imagina¬
tions furieuses, notre pays n’avait soulevé contre lui
un pareil mouvement de haine, hélas mêlée de
mépris. Le monde entier s était passionné pour l'In¬
nocent, prononçait dans toutes les langues, avec l'ac¬
cent de l'enthousiasme et de l’amour, le nom désor¬
mais sacré de ce petit juif sournois, rageur et
vaniteux, absolument indifférent, du moins en appa¬
rence, au tragique eschvlien de sa destinée, avec sa
voix sans timbre — sa voix de bois, écrivait Maurice
Barrés — ses méfiances maladives, sa rage chronique
(que l’âge, dit-on, n’a pas encore aujourd’hui apaisée)
contre ses défenseurs et ses partisans, ses scrupules
cocasses d’officier bourgeois, et dont les pires tortures
morales n’arriveront jamais à tirer un cri sincère, un
cri humain, en dépit des belles phrases romanesques,
inventées par les publicistes, et que se répètent
à l’envi, en gloussant de tendresse, de Saint-
Pétersbourg à Madrid, de Londres à Yokohama, des
millions et des millions d'amoureuses... Où la France
eût-elle trouvé la force de résister plus longtemps ?
Elle ne demandait maintenant à ses maîtres, légiti¬
mes ou non, que le repos, l'oubli, le pardon. « Qu’ils
se défendent donc eux-mêmes ! » murmurait-elle, en
Envahissement de la solitude
297
pensant à ces militaires dindonnés par des avoués
roublards, et poursuivant à travers les greffes l’argu¬
ment massue, la pièce, la bienheureuse pièce, la pièce
décisive, tandis que bat sur leurs talons le grand dia¬
ble de sabre inutile, qu'ils finiront par accrocher au
vestiaire des avocats. D’ailleurs l’Exposition univer¬
selle de 1900, la galerie des machines, la grande roue,
le trottoir roulant, les palaces de plâtre et de mastic
l’avaient rassasiée de sublime. Et à vrai dire peut-être
était-elle lasse de se jouer à elle-même la comédie
d’un risque imaginaire, bien décidée à ne le courir
jamais... Sans doute on l’entendait encore « appeler le
soldat », par habitude. Une femme charmante, aussi
naïve, aussi ingénue aujourd’hui qu’hier dans ses hai¬
nes et dans ses amours, mais évidemment mal à l’aise
dans le genre épique, la comtesse de Martel, plus
connue sous le nom de Gyp, reprenait à sa manière
le cri douloureux de Maurice Barrés, et faisant :
boum ! sur la table de son petit poing fermé, chanton¬
nait aux lecteurs de La Libre Parole ce refrain idiot :
Allons, petit piou-piou
Chassons le cauchemar
Chassons, chassons le lou...
...Bet de Montélimar !
Hélas !
Il est vrai qu’à la même époque l’illustre journal où
commençaient à s'affronter, sous l’œil du maître
vieilli, toujours aussi amer et lucide mais prodigieu¬
sement entêté à ne pas voir, à ne pas entendre, déles¬
tant les disputes : — « On empoisonne ma vie ! On
attente à mon cerveau !» — de médiocres ou même
d’ignobles rivalités, s’enrichissait d’une collaboration
magnifique, celle de Léon Daudet... « Nous som¬
mes heureux, écrivait Drumont le 10 novembre 1900,
d’annoncer à nos lecteurs que Léon Daudet, le jeune
écrivain à la verve originale et puissante, qui combat
si vaillamment pour la cause nationale et française,
devient notre collaborateur. Il a promis à Im Libre
298
Démission de la France
Parole quelques-unes de ses pages vigoureuses et pro¬
fondes qui onl donné un nouvel éclat à un nom déjà
illustre. »
Derrière le « jeune écrivain » tout étincelant de vie,
d'audace, de gourmandise et de génie, avec son teint
doré, ses veux brefs, fulgurants, sa bouche nerveuse,
cette voix de cuivre étrangement dominatrice, et tout
à coup si caressante, jusqu’au rire pathétique où
roule et se prolonge on ne sait quelle plainte secrète,
augurale, entrait tout le passé de Fauteur de La
France juive, le passé encore si proche. « Ce fut au
Bien public — a-t-il écrit dans ses Souvenirs, vers
1877 — que je rencontrai Alphonse Daudet, et que je
me liai avec lui d’une amitié fraternelle. »
Le printemps mettait ses premières gaietés dans les rues
de Paris ; en me rendant aux bureaux du journal qui
étaient rue Coq-Héron, dans la grande usine à journaux de
Dubuisson, j'avais acheté, venue toute fraîche des Halles,
une gerbe de jacinthes, de ces belles jacinthes qui ont
l'éclat de certaines chairs de femmes à rellets lustrés, fer¬
mes, satinées, souples et brillantes.
Daudet eut un cri d’envie en apercevant ces fleurs toutes
humides encore, et qui entraient comme une poésie dans
cet entresol noir où chacun était déjà en train de faire de
la copie.
« Le magnifique bouquet ! s'écria-t-il.
— Voulez-vous l'emporter pour l'offrir à Mme Dau¬
det ? »
C’est ainsi que nous devînmes amis.
Ils le furent toujours, et même sans doute au
plein de la querelle aujourd’hui oubliée, rendue
publique alors par un chapitre d’ailleurs admirable
de tendresse jalouse et déçue, de colère aveugle,
écrit à l’occasion du mariage de Léon Daudet avec
Jeanne Hugo (cérémonie que le juif Simon, dit
«Lockroy», héritier du poète, «ce camelot qui a
vendu de la politique comme ses pareils vendaient
des cravates sous les poites cochères », ce « Turlu-
pin dont la face blême porte la trace de tant de
soufflets » avait voulu purement civile) et que je
Envahissement de la solitude
299
rappelle ici volontiers, ne serait-ce que pour
déconcerter l'attente hypocrite de quelques tartufes
qui nous guettent sans doute à ce détour. Nul n'a
mieux compris peut-être que l'auteur de Mon vieux
Paris ce « Méridional ultra-parisianisé » dans lequel
il retrouve très justement un « homme de lumineuse
et droite raison », un esprit équilibré et pondéré.
« Je vois très bien mon Daudet assis sous un vieux
figuier, dans son Midi, comme les anciens du vil¬
lage, autrefois, et faisant fonctions d'un juge de paix
paternel ; il accommoderait les différends, jugerait
une affaire dun coup d’œil, dirait à chacun la
parole qui convient, résumerait dans ses propos
pleins de verve et de bonhomie ce que l’expérience
a appris à un observateur tel que lui ; en un mot il
expliquerait la vie aux bonnes gens. »
En ce nouveau collaborateur, qu’il avait connu petit
garçon — « lorsque j’ai vu pour la première fois ce
grand gaillard on allait le mettre au collège, il avait
des cheveux blonds tout bouclés et ressemblait à une
fillette » — le vieux maître pouvait retrouver avec
émotion la richesse de l’auteur des Lettres de mon
moulin, sa poésie, et surtout « cette vertigineuse
adresse à saisir spontanément sous les conventions,
les attitudes voulues, les arrangements, le vrai des
hommes et des choses », tous les dons enfin de l'ami
disparu, mais comme transfigurés par une sorte de
démon intérieur, une incomparable puissance tragi¬
que. J’ai voulu relire ce premier article du futur direc¬
teur de L'Action française, et je ne doute pas qu’un
certain nombre de ses actuels censeurs ne le relisent
avec autant de plaisir que moi. Écrit en pleine guerre
anticléricale, il s'intitule Le Tempérament catholique
et se termine ainsi :
La Foi, sur les âmes d’un grand pays tel que le nôtre, a
son flux et son reflux, comme la mer. C'est alors que ses
contempteurs la supposent décroissante qu’elle revient et
submerge tout. Elle agit sur un peuple comme sur l’indi¬
vidu, par alternatives imprévues et pressantes, par reprises
héréditaires et surprises. Tous les palabres, toutes les
300
Démission de la France
écluses ouvertes de l'éloquence administrative, judiciaire
et parlementaire ne changeront rien à ce fait.
On peut dire que l’année 1900 fut la première de
cette période que le même Léon Daudet nomme jus¬
tement l'Avant-Guerre. En quelques mois, la crise
dreyfusienne vient d'achever, de rompre les cadres
des partis : aux groupements provisoires, constitués
en vue de la conquête succède à gauche le parti radi¬
cal-socialiste, né le 22 mai 1901, le plus admirable
instrument d’exploitation parlementaire qu’on ait
probablement jamais vu, si puissamment organisé
que les désastres de la guerre et les déceptions de la
paix ne l'entameront même pas, que nos fils le ver¬
ront, parvenu au terme de sa lente et naturelle évolu¬
tion vers le socialisme d'Etat, mourir de sa belle mort,
mourir de vieillesse. A l’exemple de ses adversaires,
l’opposition va, de son côté, chercher la formule
d’une Fédération des mécontents — c’est-à-dire des
blackboulés du suffrage universel, dans la naïve espé¬
rance d'obtenir un jour quelque partage à l’amiable
du pouvoir, rêve dont rien n’a pu la distraire encore.
Le 28 octobre 1900, en effet, M. Piou fonde LAction
libérale populaire , merveilleux régulateur de l’opinion
bien-pensante, parfait outil aux mains de la Républi¬
que anticléricale, et qui va lui permettre de poursui¬
vre, avec le minimum d a-coups, jusqu'au vote de la
loi de Séparation, le grand œuvre de la laïcité.
XV
LE TRIOMPHE DU CHAND D’HABITS
Dès lors, en pleine réorganisation politique, tandis
que sc préparent fiévreusement les élections de 1902,
le pays, rassasié de grands desseins jamais accomplis,
secrètement honteux peut-être de son inutile dépense
de sève, de cette espèce de pollution d'héroïsme ver¬
bal, se détourne peu à peu de l'auteur de La France
juive. Il acceptera volontiers, entretiendra même à ses
frais, comme une curiosité patriotique payée son
prix, un Déroulède. Mais l'ironie de Dmmont le brûle
maintenant jusqu’à l’os. Et d’ailleurs, il a perdu le
sens de cet appel à la race, n’est plus sensible à un
certain accent, dont le pathétique l’horripile, puisque
aussi bien l’heure est à l’optimisme, à la confiance,
aux « luttes pacifiques », à « l’équipement natio¬
nal » — bref à cette littérature des gouvernements
bien nourris que ressuscite aujourd'hui, pour l’émer¬
veillement de Clément Vautel, l’énigmatique André
Tardieu. Déjà l’ancien groupe antisémite de la Cham¬
bre a perdu seize membres parmi lesquels Lasies,
Millcvovc, Pontbriand, Paul de Cassagnac, Massa-
buau. Les congrégations, dont le destin se décide à ce
moment même à la tribune de la Chambre, au cours
d’une sorte de tournoi académique où s’affrontent
les grandes vedettes oratoires Viviani, de Mun,
Piou et Jaurès, n’attendent leur salut que d'une tar¬
dive et suprême révolte du libéralisme légendaire de
302
Démission de la France
M. Waldeck-Rousseau. Dans leur terreur de four¬
nir — selon la formule naïve — des armes à l’adver¬
saire, elles se hâtent de désarmer leurs propres trou¬
pes, déciment les partis nationaux par un débauchage
systématique au profit de l’Action libérale, parti pure¬
ment électoral, jugé ainsi moins compromettant.
Malheureusement pour elles, un assez grand nombre
de prêtres séculiers, non moins impatients de dissiper
d’autres regrettables malentendus, prêtaient une
oreille qu’on eût voulu moins complaisante aux allu¬
sions tentatrices du président du Conseil, affirmant
que, « loin de vouloir atteindre la religion », il défen¬
dait les véritables intérêts de l’Eglise, « en protégeant
contre des réguliers trop puissants le modeste clergé
paroissial, si digne de l'estime du gouvernement de la
République». Quel diplomate de lecole du Rallie¬
ment n’aurait en secret caressé ce rêve de laisser
payer de l'immolation, désormais inévitable, de quel¬
ques congrégations non autorisées, une solide assu¬
rance contre les risques d’une imminente dénoncia¬
tion du Concordat ? Un jeune parlementaire de grand
avenir, M. Raymond Poincaré, ne venait-il pas de
conclure une respectueuse controverse avec son maî¬
tre Waldeck-Rousseau par la formule magique répé¬
tée depuis tant de fois : ni réaction, ni révolution ?
L’alliance des libéraux et des progressistes de
M. Méline et de M. Ri bot parut dès lors assurer, aux
élections de 1902, l’écrasement du parti anticlérical,
le triomphe des modérés. Au succès d’une telle entre¬
prise il parut aussitôt convenable de sacrifier un cer¬
tain nombre de députés sortants, trop suspects aux
républicains. L’auteur de La France juive était de
ceux-là. Le 25 avril, à onze heures du soir, l’immense
transparent de l/i Libre Parole apprit aux boulevards
la nouvelle incroyable : « Drumont battu. »
Il était battu en effet. Mais le Ralliement l’était avec
lui, plus que lui. Déjà, au cours de la campagne élec¬
torale, Waldeck-Rousseau avait signalé aigrement à
ses préfets « l’ingérence des prêtres » constituant un
Le triomphe du chaud d’habits
303
« abus flagrant des Jonctions ecclésiastiques ». Ainsi
se trouvait reconnue et récompensée, par le grand
bourgeois libéral, la bonne volonté des hommes de
M. Piou, le touchant effort de leur loyalisme républi¬
cain. Quelques semaines plus tard, la nouvelle Cham¬
bre se donnait un ministère de gauche, présidé par
Émile Combes. L’ancien séminariste, tout luisant de
C olitesse et d'onction, comme frotté de l’huile de la
aine, jette aussitôt son défi, d’une voix douce, impi¬
toyable : « Cédant à de coupables suggestions, une
partie du clergé a voulu confondre la cause de l’Eglise
catholique avec celle des congrégations religieuses ;
contrairement à l’esprit de la législation, elle est des¬
cendue dans l’arène électorale. De tels écarts sont
intolérables ; nous aurons à examiner avec vous, si
les moyens d’action dont le gouvernement dispose
aujourd’hui suffisent à en empêcher le retour. » —
« Ne vous laissez pas distraire de votre tâche,
concluait-il, posez-vous ccttc question : qui l’empor¬
tera du gouvernement ou de la congrégation ? »
Plus de trois cents voix approuvèrent cette déclara¬
tion de guerre. A sa profonde stupéfaction le naît
M. Piou y put reconnaître celles de soixante républi¬
cains modérés. Cent quinze progressistes, alliés
d’hier, s’étaient courageusement abstenus.
Désormais sûr de sa majorité, le singulier petit
homme, dont la niaiserie finaude d’Émile Loubet
avait fait un président du Conseil, se met à l’œuvre
avec un empressement convulsif. Sur sa demande, le
Parlement approuve successivement la fermeture des
établissements libres ouverts postérieurement au
1 er juillet 1901, puis celle des établissements non
autorisés existant avant cette date, et vote enfin le
7 juillet 1904 l’abrogation pure et simple de la loi Fal-
loux, c’est-à-dire l’interdiction de l’enseignement libre
à tous les degrés.
Dix-huir mois durant, les habitués des séances parle¬
mentaires purent se donner le régal d’un tournoi
d’éloquence où les Gavraud, les Leiolle, les Cuchin,
les Ramel l’emportèrent nettement sur les Buisson,
304
Démission de la France
les Barthou et les Trouillot. Mais on pouvait craindre
qu'à la longue cette controverse interminable, plus
philosophique que politique, ne finît par rebuter un
public immense tenu à n en rien connaître que les
maigres comptes rendus de son journal favori. Une
fois de plus, d’ailleurs, l'opposition libérale se
condamnait elle-même à n’opposer à ses adversaires
qu’un système terriblement fragile et compliqué d’ob¬
jections spécieuses, de l’espèce connue au lycée sous
le nom de colles, résolue qu’elle était à soutenir vaille
que vaille l’impossible gageure de défendre contre
une majorité organisée, issue légalement du suffrage
universel — elle ralliée d’hier ! — la véritable, l’au¬
thentique tradition démocratique. On eut ainsi la
surprise d’entendre le comte Albert de Mun citer
contre M. Rabier ou Trouillot tel article de la Déclara¬
tion des droits de l’homme, et M. l'abbé Lemire
chargé de défendre à la tribune française l’Ordre des
chartreux exposer gravement que cette congrégation,
« société élective, société des biens, société de tra¬
vail », avait une constitution républicaine.
Inexplicable impuissance pourvu que l'on s’entête à
n'en pas rechercher ni analyser les causes profondes.
« En somme, tous ces gens de droite ont peur », disait
un jour le rusé petit M. de Freycinet. Il serait trop
simple, et réellement aussi trop injuste de confondre
ici peur et lâcheté. Tel homme qui ne reculera pas
dans l’accomplissement d’un devoir nettement défini,
urgent, au péril même de sa vie, pourvu que l’autorité
d'un chef légitime ou seulement la force de l'évidence
lui ait fait sentir la nécessité, l’utilité du sacrifice,
manifestera toutes les formes de la pusillanimité, si
on prétend le laisser juge, non pas sans doute du droit
lui-même, mais des moyens à employer pour le
défendre. Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent le soldat
le plus héroïque à l’assaut se montrera le plus timide,
sinon le plus lâche, dans la solution de certains cas
de conscience. La faiblesse de l’opposition catholique
fut justement de ne connaître que cette sorte d'unani¬
mité grossière qui naît d’un sentiment commun de
mépris ou d’indignation. Sitôt jeté le cri de la colère.
Le triomphe du chand d'habits
305
du dégoût, chacun de ces avocats infatigables, en qui
la naïve rouerie des bons religieux affectait de voir
des héros ou même des martyrs, leur prodiguant ces
flatteries énormes, compactes, dont l'éloquence des
congrès ecclésiastiques garde le secret, repris par la
crainte de l'électeur et celle, plus noble, de manquer
gravement aux règles du jeu, de laisser suspecter par
l'ennemi la bonne foi de son ralliement, se plongeait
dans ses calculs et ses statistiques. Qu’eussent béné¬
volement risqué ces parlementaires bien-pensants
auxquels — merveilleuse rencontre de l'intérêt et de
l’honneur ! — un épiscopat terrorisé n’imposait plus
qu’une consigne, d'ailleurs absurde : résister au
suffrage universel sans le mécontenter, sans compro¬
mettre un siège pavé si cher — bref, être réélu à tout
prix ? « Battez-vous, mais ne vous faites pas tuer ! »
soufflait-on anxieusement, vers 1904, à l’oreille des
défenseurs du droit et de la justice. Dix ans plus tard
nous payâmes plus cher la défense du Droit et de la
Justice, lorsque la Démocratie nous présenta la noie
des frais.
C’est en ce sens qu’il est permis de dire qu’une partie
de l'opposition de 1904, si valeureuse en paroles, fut
dominée par ce sentiment profond d’insécurité, d’in¬
certitude, auquel la malveillance peut évidemment
donner un autre nom. « Cet aveu de la peur, écrit
Drumont, n’a rien qui puisse déplaire à l'historien
social ; elle rend sa tâche plus facile, elle supprime
tout ce fictif, ce mensonge, ce théâtral, cette déclama¬
tion oratoire et journalistique qui a rempli d’une
décevante fumée les années qui viennent de s’écou¬
ler. »
Est-cc seulement la peur banale, la crainte du risque,
l'humiliant mais, à tout prendre, légitime mouvement
de l'instinct baptisé si comiquement par les naturalis¬
tes l’instinct de conservation ? Même pas. L’homme
moderne sait encore mourir ; mais ce que l’auteur de
Lxi France juive reproche justement à ce malheureux,
c’est de ne pas savoir vivre, d’avoir perdu ce goût vio¬
lent et jaloux de la vie qui fait justement les martyrs,
car les martyrs ne se recrutent que par exception
306
Démission de la France
dans la clientèle des psychiatres, chez les mélancoli¬
ques ou les anxieux. Et bien que Drumont fasse ici
peut-être la part trop belle à certaine thèse historique
réfutée par Fustel, il n’a pas tort de noter une perver¬
sion plus profonde : le besoin, la nostalgie et comme
la religion de la servitude, de la bienheureuse servi¬
tude qui dispense de vouloir, d’agir, mesure à chacun
sa tâche, fera demain de l’homme, le plus grand et le
plus ingénieux des insectes, une colossale fourmi :
Lorsque les conquérants germains et francs qui, unis aux
purs Gaulois et aux Celtes, constituèrent véritablement la
France eurent perdu leur vigueur, l’élément gallo-romain
l’emporta, la race latine reprit le dessus ; or cette race est
faite pour la tyrannie puisqu’elle n’a aucun ressort de
conscience ; elle adore une idole imbécile, une idole de
marbre ou de plâtre qu'on appelle la Loi, cl au nom de
cette Loi, elle subit tout.
La Loi, c’est le licteur qui \ient de la part de César
annoncer au citoyen romain qu’il est condamné à mourir,
mais qu’on lui laisse le choix du supplice ; c'est le gen¬
darme de la Révolution qui vient parfois tout seul arrêter
cinq ou six personnes et qui les conduit au Luxembourg
ou à la Conciergerie, où un autre gendarme vient les
chercher pour les conduire à la guillotine. Jamais il n'eût
entré dans la cervelle de ceux qu'on arrêtait ainsi l’idée de
commencer par tuer le gendarme. C'est là un spectacle
extraordinaire et il n’y a jamais qu'en France qu'un gouver¬
nement ait pu s'appeler, comme par une désignation cons¬
titutionnelle : la Terreur.
Les hommes de droite ou du centre, modérés, libé¬
raux, démocrates, si modestes dans leurs revendica¬
tions, si faciles à rassurer, si prompts à sc jeter dans
les bras de l’adversaire, à chercher le creux de son
giron de leurs bonnes grosses têtes sans rancune et
sans cervelle, se sont plaints amèrement de l’inexpli¬
cable malentendu qui trente ans, de 1880 à 1910,
retint à distance, indifférent ou même hostile, un
peuple généreux qu’eût dû révolter le sectarisme d’un
Buisson ou d’un Combes. C'est que précisément la
timidité de leur défense ne réussit jamais à imposer
Le triomphe du chaud d'habits
307
à personne une idée nette, et comme la sensation
physique du droit violé. Leurent-ils réellement eux-
mêmes ? On en doute. Et par exemple comment ces
bonshommes des faubourgs, qui avaient donné sans
broncher quarante mille des leurs à la Commune,
auraient-ils gardé leur sérieux en lisant tel éloquent
plaidoyer d'Albert de Mun, s'efforçant de justifier à
la tribune de la Chambre de braves paysans bretons
convaincus d’avoir arrosé d'urine et barbouillé d’ex¬
créments la gendarmerie de Lesneven et de Saint-
Mchen ? « Vous avez condamné les soldats de France
à frayer, les larmes aux yeux, au milieu d’une foule
affolée de désespoir, le chemin de vos exécuteurs ...
Vous avez violé les lois. Nous avons été dans notre
droit en vous résistant ! »
Des droits ? s’écrie Drumont. Ils ne se doutent même pas
de ce que c'est qu’un droit. Tout le monde a des droits, le
tout est de savoir les défendre. Les ccnt peuples que Xerxès
et Darius traînaient à leur suite, les Lydiens, les Ioniens,
les Mèdes avaient autant de droits que les Grecs. Seule¬
ment les Grecs étaient vaillants, robustes, assouplis par la
vie du gymnase et ils ont prouvé qu’ils avaient des droits
par le fait seul qu’ils les ont défendus.
Jamais Bismarck n’a dit : « La Force prime le Droit » ; il
a dit : « La Force crée le Droit » ; et il a entendu ce mot
Force dans le sens étymologique et véritable : vis, ou virtus,
la virilité, la vertu virile, l’énergie de l’homme.
C'est en matière religieuse surtout que le principe est
juste. Quel est 1 e critérium, la mesure à laquelle les gens qui
ne croient pas peuvent mesurer la croyance des autres ?
« Vous me dites que vous croyez... Pourquoi voulez-vous
que je m’en rapporte à vous ; car enfin vous nie parlez
d’une abstraction, d’une chose que je ne vois pas ? Croyez-
vous vraiment ?
— Je crois assez pour être prêt à mourir, mais naturelle¬
ment, avant d'en arriver à cette extrémité, je commencerai
par vous tirer des coups de fusil.
— À la bonne heure ! voilà une affirmation palpable, une
base pour discuter. »
C’est ce qu’ont fait les Vendéens, qui n étaient pas des
Gallo-Romains, mais des Celtes. Quand ils ont eu tué un
millier de bleus, qu’on a eu tué autant des leurs, et qu’on
308
Démission de la France
a vu que ce serait toujours à recommencer, il s'est trouvé
un homme sensé qui a dit : « Il serait peut-être plus simple
de laisser ces gens-là aller à la messe, puisqu’ils y
tiennent. »
Hélas! la page quon vient de lire a été écrite en
1891, quelques années seulement après l'explosion de
La France juive . Le vieux maître n'aura plus désormais
cet accent. Chaque soir, vers six heures, sa modeste
voiture stoppe boulevard Montmartre, venue de l’au¬
tre côté de la Seine, du lointain passage Landrieu. Il
monte pesamment l'escalier maintenant toujours vide,
il tourne d’une main déformée par les rhumatismes le
bouton de cuivre qu'a détraqué si souvent jadis la poi¬
gne énervée de Mores, et sur le seuil familier redresse
sa haute taille, secoue au nez du garçon d'antichambre
sa crinière de jour en jour plus grise, presque blan¬
che... « Voilà le patron ! » souffle Mérv, ou Papillaut,
ou Devos, à l’oreille de quelque jeune débutant venu
proposer un article — « Oh ! rien, monsieur, une sim¬
ple chronique... » — la carte de recommandation du
« vieil et fidèle abonné » — militaire ou chanoine —
dans la poche de son veston. Mais le directeur de La
Libre Parole est pour celui-là toujours sorti. Il gagne
lentement son bureau, allume un nouveau cigare,
appelle chacun de ses collaborateurs — « le rapport
du colon ! » dit Biot — les interroge tour à tour un
moment, le regard distrait, rapide, un peu anxieux,
derrière les lunettes cerclées dor. « Très bien... très
bien... Parfait... » Puis, tout à coup, il hausse brutale¬
ment les épaules, d'un geste canaille, vraiment peuple,
cite au hasard un nom, un chiffre, une dépêche
d’agence — pas même : quelque fait divers banal, insi¬
gnifiant pour tout autre que lui — et il éclate en récri¬
minations comme on éclate en sanglots. «< Ou’en dites-
vous, mon ‘ami ’ ? Hein ? Ouelle hypocrisie ! Quelle
lâcheté ! Mais comme c’est curieux. Un pays qui s’en
va, qui se vide, qui se vide comme un abcès ! Ah ! mon
cher, ce régime, quelle magnifique tumeur ! Que vou¬
lez-vous, c'est plus fort que moi : depuis des années je
la regarde pousser, je l'observe, je la palpe, je la flaire.
Lu triomphe du chaud d'habits
309
L'historien social, mon ami, n’a pas le droit d'avoir des
nausées... » L'autre écoute, ou feint de l'écouter, hoche
la tète, dissimule un bâillement, sort enfin sur un geste
de remerciement, d'adieu, cède la place au camarade,
échange avec lui, sur le seuil, un sourire farceur. À La
Libre Parole de 1905 qui croit encore à la délivrance, à
la victoire, ou meme au succès ? Méry, déjà conseiller
municipal, ambitieux d’autres lauriers, dont la mort
interrompra bientôt une carrière politicienne hélas !
assez brillamment commencée, jalouse son rival
Devos, l'ancien garçon quincailler dont la vieille cuisi¬
nière de Drumont, sa tante, vient de faire l’administra¬
teur du journal, et qui remue sans répit, sous son
crâne têtu, les projets ténébreux que ne trahira jamais
son regard plat, son regard heureux et niais de gars
du Nord, prompt à la rigolade... La rédaction tout
entière suit, d’une attention discrète, le duel abject de
ces deux adversaires également avides. Méry a pour
lui une astuce supérieure, quelque talent et la compli¬
cité d’une femme experte. Devos, lui, apporte des
contrats de publicité qui vont soutenir quelque temps
l’agonie du journal, frappé à mort. Qui l'emportera ?
L’auteur de lui France juive devra déchiffrer jusqu’à la
dernière ligne, par on ne sait quelle ironique et atroce
revanche du destin, cette dernière page de sa vie,
comme arrachée telle quelle au plus féroce, au plus
désespéré de ses livres.
Qui reconnaîtrait l'implacable polémiste de La
France juive dans ce vieillard voûté, bedonnant, la
cravate toujours flottante, mais affublé le plus sou¬
vent désormais, non plus de ses belles vestes de
velours, mais d'une redingote de notaire ? On l’a vu
revenir un jour, d'une de ses rares promenades à pied
vers le Champ-de-Mars alors désert, boitant bas et
tenant à la main sa canne de cuir doublée d'une
mince aiguille d’acier, cadeau de Jules Guérin, souve¬
nir des manifestations antisémites. Interpellé, puis
frappé par un certain peintre mondain, du nom de
Dreyfus-Gonzales, il s’est jeté sur ce juif, avec ses
forces miraculeusement retrouvées, prétend l’avoir
310
Démission de la France
laissé sur place hors de combat, presque mourant.
« Mes amis, voyez-vous, j'ai beau vieillir, je suis une
vieille bête, c'est entendu, mais une fois échauffé, je
redeviens jeune. C était pourtant un fort gaillard, oui,
ma foi, ce juif... Hé bien, j'ai pris un contre, comme
ça, et je lui ai sauté dessus — pif, paf ! Vous ne le
reverrez plus sur le boulevard avant six semaines. »
Sans doute, sans doute... Seulement, vingt-qua¬
tre heures plus tard, la rédaction se montrait l’agres¬
seur à la terrasse d’une brasserie chauffant tranquille¬
ment au soleil ses reins à peine courbatus... Et l'année
suivante, comme pour que ce minuscule épisode fût
parfait, s’appliquât, étroitement, au sort ainsi qu'à
l'œuvre du maître déchu, le célèbre père du Lac s'en¬
tremettait auprès de S.S. Léon XIII qui, sur ses ins¬
tances, consentait à M. Dreyfus-Gonzalès la rare
faveur de poser en personne pour un portrait qui eut
les honneurs du Salon de peinture, en 1905.
Qu’importe maintenant au solitaire ? Il s'échappe à
Soisy le plus qu’il peut, se fait conduire au loin, à
travers sa chère forêt, revient seul, en poussant du
pied les feuilles moites. « Je crois que je n’aime plus
que les arbres », dit-il le regard vague, pétrissant ses
cigares noirs de ses longs doigts fuselés. L’ancien
parti antisémite finit de se déchirer par lambeaux.
Jules Guérin que hait Méry, attaqué par La Libre
Parole où son rival le traite quotidiennement de
mouchard, riposte dans La Tribune française qu’il
vient de fonder, traite Devos et Méry d'escrocs et Dru-
mont lui-même de « vieux svcophante ». Le Grand
Occident n’existe plus que sur le papier. Terrorisés
par le souvenir de la Haute Cour, les ligueurs de pro¬
vince n’osent plus donner leur adresse et, sous ce
magnifique prétexte, cessent de payer leurs cotisa¬
tions. « De toutes les bandes qui en 1899 s’agitaient
autour du fort Chabrol, écrit un des rédacteurs de La
Tribune, il ne restait plus qu’une douzaine environ de
braillards qui venaient de temps en temps au nou¬
veau journal nous éblouir de leur jactance et que petit
à petit nous éconduisîmes poliment... »
Max Régis lui-même, l'ancien maire imberbe d’Al-
Le triomphe du chaud d'habits
311
ger, le génial émeutier de vingt ans, au profil consu¬
laire — il descendait, dit-on, d’une belle Milanaise
remarquée par Bonaparte — retombait dans la nuit
profonde, à vrai dire un peu suspecte, d’où avait jailli
si brusquement sa fulgurante étoile. Après une
suprême escapade — un fort Chabrol africain, qui
tint huit jours — il s était enfui en Espagne. On ne le
revit qu’un moment à Paris. Un certain Laberdesque,
son émule auprès des femmes d’Alger, qu’un duel tra¬
gique (l’adversaire éventré, lui-même laissé sur le ter¬
rain, l’aine traversée d'un coup de sabre), avait fait à
seize ans le héros des faubourgs, plus tard insurgé
bénévole à Cuba, condamné à mort par les Espa¬
gnols, évadé la veille de son exécution, depuis fonda¬
teur du journal La Revanche et l’un des plus dange¬
reux adversaires de l’antisémitisme en Algérie, venait
de passer la mer dans la seule intention de provoquer
Régis en un duel à mort qui passionna les experts,
dura deux matinées, et se termina par un miracle,
étant donné la qualité des deux adversaires sans acci¬
dent grave, mais par la défaite morale de l’insurgé de
1899, dont on n’entendit plus parler.
D’ailleurs la résistance nationale allait de toutes
parts s’affaiblissant. La Ligue de la Patrie française,
instrument colossal aux mains du gentil Tourangeau,
Jules Lemaître, et à l’aile exténuée d’un moineau de
Pans, François Coppée, achevait de s’user en délibé¬
rations piteuses et en petits conflits, « non sans déri¬
ver peu à peu, ajoute Maurras, vers l’obsession électo¬
rale ». — « Où vont-ils ? se demandait Vaugeois ; et
même, veulent-ils aller quelque pan ? » Mettant à
profit l’utile diversion de la lutte religieuse, riche de
combinaisons et d’équivoques, le régime, toujours
implacable, opposant, aujourd'hui comme hier, systé¬
matiquement, sa politique d’audace et de prestige aux
manœuvres intimidées de l'opposition cléricale, pour¬
suivait le grand œuvre de l'acquittement définitif
d’Alfred Dreyfus. Au cours du mois d’avril 1903, le
ministre de la Guerre, général André, avait feint
hypocritement « d’accepter » une enquête admi¬
nistrative sur les documents de l’Affaire dont fut
312
Démission de la France
chargé un officier franc-maçon complaisant, le capi¬
taine large. Bien que ce dernier eût déclaré, dans un
accès de bonne foi, ne pouvoir « garantir la date d'au¬
cune pièce du dossier secret », la commission consul¬
tative, réunie sous la présidence du garde des Sceaux,
après l'examen de la « pièce 26 » (billet de Panizzardi,
attaché italien, annonçant à l'attaché allemand
Schwarzkoppen, son complice, la prochaine livraison
de « renseignements intéressants sur l'organisation
des chemins de fer »), décida que le service des ren¬
seignements l'avait datée à tort (et sans doute inten¬
tionnellement) du mois de mars 1894, bien qu elle fût
du 28 mars 1895, c’est-à-dire d’une date bien posté¬
rieure à celle du départ d'Alfred Dreyfus, dont le stage
au service des chemins de fer, où la pièce avait été
vraisemblablement dérobée, était terminé à cette épo¬
que, et elle conclut à la révision. Aussitôt saisie de
cette proie, la Cour de cassation, dont le procureur
général Baudoin s'était signalé jadis par onze juge¬
ments de complaisance en faveur de Frédéric Hum¬
bert avant la condamnation de cet escroc, retroussant
courageusement ses jupes rouges, se jeta dans la
mêlée avec un zèle intrépide, brouillant les dossiers,
ajournant l’audition des témoins gênants, mais rece¬
vant, en pleines vacances de Pâques, quarante-six
dépositions jugées utiles ou favorables, et finissant,
d'hypothèse en hypothèse, par faire inculper de falsi¬
fication deux officiers irréprochables, les capitaines
Maréchal et Dautriche, qui furent acquittés quinze
mois plus tard à l’unanimité, le commissaire du gou¬
vernement ayant dû lui-même abandonner l’accusa¬
tion. Quelle que soit l’opinion d’un honnête homme
sur ces interminables débats, où amis et ennemis de
l’armée rivalisèrent de dialectique et d’ingéniosité,
une première évidence s'impose : si l’on admet que,
pour éclaircir certains points d’une affaire d espion¬
nage forcément obscure, les accusateurs du juif, à
bout de pièces et d’arguments, n’aient plus eu parfois
à engager que leur parole, ils jetaient en même temps
dans la balance leur honneur, leur carrière, leur
fortune et parfois leur vie. Au lieu que chacun des
Le. triomphe du chaud d'habits
313
défenseurs du Droit et de la Justice la victime d’ail¬
leurs exceptée, qui fut admise à la retraite, en 1907,
comme simple capitaine, à 2 350 francs par an — n’a
jamais attendu longtemps son salaire...
Ce fut pourtant La Libre Parole qui tira l’un des der¬
niers coups de canon de la célèbre Affaire, avant que
LAction française quotidienne, par une campagne qui
restera comme le modèle du genre, eût tenté de soule¬
ver le public contre la manœuvre, incontestablement
frauduleuse celle-là, de la Cour de cassation annu¬
lant, contre l’esprit et la lettre meme du Code
d'instruction criminelle, le jugement du conseil de
guerre de Rennes. Au cours du procès Dautriche, en
effet, Albert Monniot convainquit le capitaine Targe
de s’être abouché secrètement avec l’espion Aus¬
terlitz. Mais Drumont s’est depuis longtemps retiré
de la lutte. L'heure est passée : dès lors qu'importe
d’avoir raison ? « Nos chefs militaires, écrit-il, ont
préféré plaider le dossier », et ils ont perdu. Qu’im¬
porte ? Cela, en somme, n’a rien d'humiliant pour
eux : « Ils ont été roulés par les chats-fourrés. Ce que
le public leur pardonnera moins facilement, par
exemple, c’est d'avoir capitulé devant une poignée de
juifs. Comme leurs prédécesseurs s’étalent laissé
emmener en Allemagne, il y a vingt-huit ans, dans des
wagons à bestiaux sous les huées des femmes alle¬
mandes, ils se sont laissé mettre cette fois dans le
tombereau à ordures des dreyfusards et des insul-
teurs cosmopolites... Le peuple de Paris, qui a l'ins¬
tinct du salut, les appelait et les acclamait pour les
faire marcher. Ils n’ont pas voulu marcher et le peu¬
ple en est devenu antimilitariste. *> Cependant, par
tendresse pour son ami Coppée qui le presse d’agir,
le vieux maître à la bouche amère mon Ire, une der¬
nière fois, au peuple des bien-pensants, la voie du
salut, celle de la résistance illégale, et désespérant
d’emmener son troupeau fantôme jusqu’aux barrica¬
des, il fonde une « Ligue pour le refus de l’impôt ».
Elle dura très exactement le temps nécessaire pour
fournir à son président le sujet d’un bel article désa-
314
Démission de la France
busé, n ayant jamais groupé, avec Dru mont , Méry et
Coppée, que huit membres — Castellane, Saint-Ouen-
tin, Montesquieu, Chalup, Lobienen, Biencourt, le
R. P. Billiot et la comtesse de Bouéyic — qui, au
milieu de l’indifférence générale, rachetèrent mélan¬
coliquement les quelques meubles dispersés aux
enchères par l'huissier du fisc... « Il y a évidemment
des touches cassées dans le clavier humain, écrit Dru-
mont, des notes qui ne rendent plus... »
Le régime moderne a créé, on peut le dire, un type d'être
spécial que l’on serait tenté d'appeler le contribuable ; car
en réalité si on demandait à beaucoup d’hommes de ce
temps pourquoi ils sont sur la terre, ils seraient bien
embarrassés de répondre et finiraient par vous dire :
« Ma foi. pour faire notre service militaire, pour acquit¬
ter nos contributions et pour payer notre terme. »
Le gendarme, le percepteur, le propriétaire sont, pour la
plupart, la forme visible du devoir, et dès qu'on est en règle
avec eux, on a l’esprit en paix.
Aussi, remarquez-le, ces contributions, le Français les
paie avec une certaine joie ; il ne se sert pas du tout de scs
droits de citoyen pour obtenir la diminution des impôts. Il
en est de même du propriétaire : le Français est heureux
quand il a rempli ses devoirs envers lui. Chez ce peuple,
qu’on prétend livré à toutes les théories subversives, il n’y a
pas d’exemple de l’assassinat d'un propriétaire. Les insurgés
de la Commune, maîtres absolus de Paris, ont tué de véné¬
rables ecclésiastiques qui ne leur avaient fait aucun mal ; ils
n’ont tué ni un des propriétaires implacables qui avaient
augmente sans pitic le loyer des pauvres ménages ni un des
huissiers qui avaient saisi jusqu’à la cendre des loyers.
Les Français sont admirablement dressés à toute cette
organisation fiscale ; ils sont comme les méharis qui s’age¬
nouillent pour qu’on puisse les charger plus facilement, ou
comme les chevaux de renfort d'omnibus qui, leur besogne
faite, vont tout seuls rejoindre leur place en bas de la mon¬
tée et attendent là qu'on les attelle de nouveau.
On croit voir cette vieille main poser la plume,
caresser dans le vide on ne sait cjuoi — quel fantôme ?
qu'il emportera avec lui, jalousement, férocement, le
17 février 1917, par un matin d’hiver dur et glacé. Lui
Le triomphe du chaud d'habits
315
aussi a dune manqué son destin? N a-t-il pas écrit
jadis, en pleine force, en pleine jeunesse, la phrase
désolée, qui d'ailleurs empoisonnera son agonie : « Il
y a des gens qui viennent trop tôt, et des gens qui
viennent trop tard » ? Et il ajoutait ces paroles étran¬
ges. « Il se trouvait peut-être à la bataille de Rosbach
un sergent qui avait le génie de Hoche, et qui voyait
distinctement comment on aurait pu gagner la
bataille ; il a battu en retraite comme ses camarades
et il est allé mourir dans un coin de la France sans
que personne ait jamais entendu parler de lui... » Lui
aussi va mourir. En attendant il retourne contre les
siens, contre lui-même une pitié un peu railleuse, une
sorte de scepticisme indulgent. Le vieil homme qu'on
imagine orgueilleux, qui lest sans doute, ne voit déjà
plus de l'œuvre accomplie que la part désormais inu¬
tile, caduque. En somme, il a parié tout l'avenir sur
son premier livre, et perdu. Qu importe le reste ? La
victoire seule était capable de le justifier. À présent il
regarde curieusement se défaire ce qu’il a rassemblé,
presque sans y songer, de ses mains rapides. Et lui-
même aussi, hélas ! il se défait.
En 1904, la mort tragique de Syveton avait porté un
coup terrible à l'opposition nationale. Les élections
avaient achevé la déroute du parti anlisémite : Firmin
Faure et Gaston Mérv, ses derniers candidats, furent
battus. Avec eux disparaissait le groupe parlemen¬
taire fondé en 1899. Sous le choc, le front libéral lui-
même était rompu, le pays tout entier se rendait sans
condition, subissait la loi du vainqueur. Rien ne sau¬
rait donner l’idée de cette torpeur inexplicable, ce
demi-sommeil mystérieux coupé de brefs cauche¬
mars, dans lequel il semble que la France ait attendu,
comme engourdie, son prochain martyre. Alors le
régime put se croire décidément maître du jeu. Dès
le premier tour du scrutin, sûres des résultats favora¬
bles, les feuilles officieuses annonçaient déjà une
prochaine décision de la Cour suprême en faveur du
capitaine Dreyfus, et quelques jours plus tard le
procureur général Baudoin réclamait la cassation
316
Démission de la France
sans renvoi du jugement de Rennes. À la suite de ce
réquisitoire, les magistrats, pressés d’en finir, durent
entendre le général Mercier protester contre l’étrange
procédure adoptée pour « l'étude de la demande en
révision, avec témoins déposant à huis-clos, sans
confrontations entre eux, et sans débats contradictoi¬
res, puisque les orateurs entendus successivement
parlent tous les trois dans le même sens ». La Cour
n'en prononça pas moins la cassation sans renvoi,
interprétant cyniquement à contresens le fameux
article 445 du Code d'instruction criminelle qui ne
permet cette forme de cassation qu’au seul cas « où
l’annulation de l’arrêt à l’égard d'un condamné vivant
ne laisse rien subsister qui puisse être qualifié crime
ou délit ». Or Dreyfus était vivant, et l’existence de
l'acte de trahison n était contestée par personne, puis¬
que Baudoin lui-même en accusait formellement
Esterhazy — solution ingénieuse et désormais sans
risque, un jugement de la cour d’assises avant mis
définitivement hors de cause l'officier tzigane. Drey¬
fus fut nommé chef d’escadron, Picquart général de
brigade avec rappel de solde et rappel d’ancienneté,
ce qui permit de le nommer général de division le
28 septembre suivant. Ainsi, face à des adversaires
toujours en mal de quelque louche et profitable
accommodement, n’ayant à la bouche que les mots
de « paix civique », de réconciliation et d'oubli, la
République affirmait une fois de plus ses desseins et
sa volonté, tenant jusqu’au bout, même au prix d’une
forfaiture éclatante, l’engagement pris dix ans plus
tôt envers ses commanditaires juifs, juste dans le
moment où elle provoquait 1 opposition tout entière,
en menaçant de supprimer le budget des cultes. Et
une fois encore l’événement faillit bien lui donner rai¬
son puisque l'Assemblée générale des évêques de
France, à une très forte majorité, se prononça pour
l'essai loyal de la loi de 1905, déjà visiblement éblouie
par le prestige de l’homme politique français qui
connaît le mieux sans doute la psychologie d’une cer¬
taine espèce de prêtres, M. Aristide Briand, demeuré
aujourd’hui comme hier, en dépit des malentendus
Le triomphe du chaud d'habits
317
inévitables, d'ailleurs vite dissipés, la providence des
jeunes politiciens cléricaux et le bénévole conseiller
des nonciatures. Malheureusement pour les entre¬
metteurs du Ralliement frémissant d’impatience et
claquant déjà des mandibules autour de la nouvelle
proie, l'incomparable rapporteur trouva brusque¬
ment devant lui ce qu’il attendait le moins au monde :
un pape et un saint. Aussitôt, en dépit des encourage¬
ments de l’épiscopat libéral, ravalant sa salive, il jeta
son mégot et s’enfuit.
Quand on a écrit l’admirable chapitre d’histoire
intitulé Gambetta et sa Cour , il est dur, vingt ans plus
tard, de contempler au sommet de l’Etat, un autre
Rabagas. Mais mille fois plus dur encore de reconnaî¬
tre à sa portée, autour de soi, dans sa propre maison,
les visages trop familiers, de soutenir de si près le
regard de la cupidité, de l’envie, de la haine jalouse,
avec au fond du cœur l’atroce pensée : Je meurs et
tout recommence, le temps n’aura détruit que moi
seul... Car ces derniers jours de La Libre Parole rap¬
pellent trop l’agonie du boulangisme, réduite, il est
vrai, à la mesure de quelques médiocres protagonis¬
tes. Et d’abord, la caisse est vide. « Je mourrai sur la
paille», répète le maître vieillissant, toujours hanté
désormais par cette crainte de manquer où se trahit
la prudence paysanne. Sa fortune quoi qu’on en ait
dit est petite et la faillite de la banque Levasseur n’en
laissera bientôt rien. Il n’v tient que plus âprement.
Les rêveries sous les beaux arbres de Soisv ou de
Veneux-Nadon, l'avenue pleine de feuilles mortes, la
voiture au moins qui le suit pas à pas dans ses prome¬
nades, le ramène doucement à l’heure exacte vers la
maison silencieuse, l’entrecôte cuite à point, le doigt
de bordeaux, l’irréprochable café, les cigares noirs —
tout ce qu’il a désiré jadis au temps de la pauvreté,
patiemment, humblement — ce tran-tran de bour¬
geois aisé, mille fois plus cher à ce Français naïf
qu’un luxe tapageur, dont il refuserait d’ailleurs la
charge et les risques, ce sont là des habitudes, et il
tient mille fois plus à la moindre de ses manies qu a
318
Démission de la France
sa peau. N’importe quelle rupture à la trame des
petits événements quotidiens fait maintenant grincer
ses os, le jette dans des fureurs inouïes. C'est que le
muet désespoir qu'il exprimera jusqu'au bout avec
une pudeur sacrée — d’un geste vague, d'un regard,
d’un simple frémissement des lèvres sur les dents res¬
tées éclatantes — est désormais entré dans le rythme
de sa vie, et la moindre fausse note délivre brusque¬
ment l'angoisse secrète, le fait hurler comme d'une
morsure en plein cœur. « 11 lui était indifférent, dit
quelque pan Léon Daudet, de se battre au pistolet à
vingt pas — six balles échangées — avec le meilleur
tireur de son temps, mais la pensée qu’un plombier
lui avait manqué de parole pour sa cuisine le rendait
malade pendant huit jours. Il harcelait sa vieille ser¬
vante : “Eh bien, mon enfant, et ce plombier?
— Monsieur Drumont, il avait bien promis pour ce
matin. — C'est fabuleux !...” »
Une conception si naïve, ou pour mieux dire si
enfantine du bonheur devait le mettre à la merci d’un
entourage insignifiant, ni plus ni moins détestable
que n’importe lequel de ceux qu'infailliblement l’on
voit se disputer les dernières années d'un grand
homme, et où figurèrent d'ailleurs, à côté de person¬
nages équivoques, tels que Devos, Méry, ou Papillaud,
quelques serviteurs fidèles, le brave commandant
Biot, qui signait Ct Z., Albert Monniot, Jean Drault,
ou l’un des derniers venus, Mené de Rauville, 1 érudit
auteur de IJIle-de-France contemporaine, grâce à Dieu
toujours vivant celui-là, toujours aussi passionné de
servir, de voir, de comprendre, d’atteindre le vif des
événements et des êtres, qu’au temps de la guerre
russo-japonaise, lorsque, pionnier du grand repor¬
tage, il envoyait à La Libre Parole et au Gaulois ses
articles si drus, si lucides, ou qu'il réussissait ce coup
de maître, quelques semaines après la révolution
russe, de prendre au célèbre pope Gapone une inter¬
view retentissante, reproduite par les journaux du
monde entier. Mais qu'auraient-ils fait de mieux que
d'assister, impuissants, au lent déclin de l'homme
Le triomphe du chaud d'habits
319
auquel ils avaient donné ce que chacun de nous a de
plus précieux, toute leur pan d'espérance ? Dans les
bureaux du boulevard Montmartre, rien ne rappelle
plus, hélas ! la joyeuse animation de jadis. Seule trou¬
ble parfois le silence la voix de cuivre de Léon Dau¬
det, que sa naturelle horreur des rivalités, des doléan¬
ces et des histoires compliquées, tient le plus souvent
éloigné du vieux vaisseau qui sombre, vite accouru,
vite disparu, suivi jusqu'au seuil par le regard du
Patron, un moment plus vif derrière les grosses lunet¬
tes, puis de nouveau tendre et navré, ou brusquement
sarcastique. « Mon bon Mérv, c’est bien entendu pour
cette petite note, n est-ce pas ? — Oui, patron, c’est
une affaire entendue... ! » La rivalité du « bon Mérv »
et de « l’excellent Devos » était devenue peu à peu la
fable des salles de rédaction, et Drumont ne l’ignorait
pas. Mais il ne laissait rien paraître de ses sentiments
intimes, esclave de sa terreur des scènes domestiques,
et d'ailleurs attaché à son rédacteur en chef par une
longue habitude et des souvenirs heureux, à son
administrateur par sa profonde ignorance des
chiffres et. généralement, de toute affaire d’argent.
« Que voulez-vous ? Il apporte au journal une publi¬
cité épatante, je n’y comprends rien, c’est fâabu-
leux ! >> avouait-il à ses intimes, ordinairement peu
favorables à l'entreprenant neveu de la cuisinière,
venu du pays lillois sans chaussettes et maintenant
installé dans un luxueux appartement de la rue de
Trévise.
Mais le coup le plus dur venait d'être porté à l’au¬
teur de La France juive : son vieil adversaire Georges
Clemenceau, rajeuni, la vésicule rincée de frais, vidé
de toutes ses aigreurs par une polémique enragée
poursuivie dix ans avec une joie sauvage, contre ce
qu'il appelait chaque jour dans L'Aurore la « faction
du Sabre », les « Prétoriens revenus triomphants des
plus grandes capitulations de l'histoire », la « Jésui-
tière bottée aux ordres des Congrégations romaines »,
l’armée française enfin, Clemenceau entrait brusque¬
ment au ministère de l’Intérieur, et, quelques semai-
320
Démission de la France
nés plus tard, repoussant au néant, d’une claque
joviale, le médiocre Sarrien, s'asseyait, en éclatant de
rire, dans le fauteuil de la présidence du Conseil.
Clemenceau maître du pays ! Entre tant d'événe¬
ments « fâabuleux », celui-ci était probablement pour
Drumont le plus intolérable de tous. Non pas que le
directeur de La Libre Parole entretînt contre son rival
une haine sans nuances : il estimait son courage,
peut-être partageait-il en secret quelques-uns de ses
dégoûts. Mais en ce bonhomme étrange il a flairé
depuis longtemps, depuis toujours, un être trop diffé¬
rent de lui-même, d’une autre espèce, le pirate de la
politique, qui ne semble appartenir à aucun temps ni
à aucun lieu déterminé, en marge de notre véritable
histoire, en marge de la chrétienté, né pour détruire,
un de ces mauvais garçons devant lesquels se ferme
d’elle-même la porte d’un paysan honnête — le vaga¬
bond, le braconnier que n’importe quel garde-chasse,
au premier geste, n'hésite pas à tuer comme un
chien... Mais, justement, Drumont est ce garde-
chasse, le laboureur armé d’un fusil, fier de sa plaque
de cuivre et de son baudrier, que la raillerie
déconcerte. D'un Clemenceau, en somme, tout
l'irrite : et d'abord ce dandysme grimaçant, fausse¬
ment boulevardier, de carabin resté quand même
provincial, les aventures de coulisses, les dettes — et
plus encore ces façons de concevoir la politique ainsi
qu’un jeu abstrait et féroce, de ne lui demander que
les émotions physiques, les sensations brutales, de la
roulette ou du poker Comment l'homme qui croit
toujours aussi naïvement à sa mission, à sa vocation,
« au grand sérieux de la vie », ne contemplerait-il pas
avec stupeur, puis avec désespoir, ce vieillard rose et
cynique, une fleur à la boutonnière, escaladant le
pouvoir ainsi qu’il eût pris sa place pour un duel à
mon, ou enjambé le lit d’une maîtresse, pouffant de
rire au nez de ses secrétaires — « Vous bavez, mon¬
sieur ! » — faisant aux « prétoriens » la bonne blague
de nommer Picquart chef suprême de l'armée —
« Ah ! ah ! vous voyez d’ici leurs gueules ! » — et appe¬
lant ses ministres de sobriquets grotesques : Caillaux
Le triomphe du chaud d'habits
321
et Barthou, les Deux Gosses, Thomson, le Petit
Mousse, Dujardin-Beaumetz Follette, Chéron, le Cid
de la Normandie, le général Picquart, Polin, Milliès-
Lacroix, le Nègre, et M. Maujan, Gugusse... !
Passe encore si la promotion inouïe de celui que
Druinont appelle encore, comme aux beaux temps de
La France juive, Chocquart, eût paru, dès ce moment,
précaire, une solution provisoire. Seulement le vieux
maître ne s’y trompe pas. Ereintée par les dernières
convulsions de l'Affaire Dreyfus, terrorisée par Jaurès
et la naissante Confédération du travail, la bourgeoi¬
sie française a décidé de se remettre aux mains du
bonhomme sans peur qui veut de l’ordre dans la rue
et s’intitule lui-même, avec un diabolique aplomb, le
Premier des Flics. En retour, elle va laisser satisfaire
ses rancunes, livrer les finances à Caillaux, dénoncer
le Concordat, rompre avec le Saint-Siège, humilier
systématiquement les « galonnards », les « céphalo¬
podes à plumets », les « capucins bottés », réduire
chaque année les crédits de la Défense nationale.
Qu’importe, si chaque premier mai retrouve le vieil¬
lard aussi alerte, le chapeau en bataille, arpentant la
place de la République transformée en forteresse, aux
côtés de son inséparable Lépine, avec l’infanterie
massée le long des trottoirs, les immenses boulevards
déserts sablés de frais, les pelotons de la garde, les
dragons, les cuirassiers, la noire fourmilière des poli¬
ciers débordant partout ? Au soir de ces grandes jour¬
nées, dont l’incorrigible humoriste a lui-même soigné
la mise en scène, la « France possédante » — celle
qu’il a justement jadis criblée de ses sarcasmes —
vient timidement prendre le frais aux environs de la
Bourse du Travail, jette un regard sournois vers la
bâtisse redoutable, mystérieuse, aux volets clos, et
s’en va, rassurée pour douze mois, rafraîchie d’un
bock, vers de malthusiennes voluptés...
Pauvre Drumont ! Misérable vieil homme ! On vou¬
drait prier le bon Dieu de se hâter, pousser douce¬
ment vers la mort le prophète humilié... À quoi bon
retracer, page après page, une vie désormais sans his-
322
Démission de la France
toire ? Le directeur de La Libre Parole a cessé de s’in¬
téresser au journal, son œuvre, jadis si chère. En 1907
il l’offre à Maurras et à Daudet pour quatre cent cin¬
quante mille francs. Mais les deux compères, Devos
et Gérin, prétendirent exiger le versement immédiat
de la somme, se chargeant de désintéresser eux-
mêmes les porteurs de parts — combinaison téné¬
breuse qui mit fin aux pourparlers. Un an plus tard
les chefs de l’Action française fondaient leur journal
quotidien, et La Libre Parole désormais sans lecteurs
ne subsistera plus que grâce à des expédients lamen¬
tables. Enfin, comme pour marquer d’un trait plus
noir le désastre de toute une vie, la faillite des espé¬
rances du maître déchu, l'impitoyable démenti jeté à
son œuvre, à sa pensée, le Destin lui portait un défi
suprême, d’ailleurs infiniment cocasse : M. Arthur
Meyer, converti au catholicisme, épousait Mlle de
Tu renne.
C’est le triomphe du chand d'habits...
Lavez-vous entendu ce chand d’habits ! dans certains
quartiers à certaines époques, au commencement de l'hi¬
ver par exemple, au bord de nuit, quand tous les bruits de
la rue sont d'un retentissement particulier et semblent
avoir pour accompagnement la plaintive mélopée du vent
glacé ou le grelottement des vieillards près du foyer sans
Feu... Ce cri prend alors des intonations qui remuent, il est
éploré d’abord comme un gémissement, psalmodié d’une
voix traînante : chand d'habits ! puis clair, glorieux pres¬
que, lance comme une provocation : chand d'habits !
On s'arrête pour écouter et l’on suit l’homme qui s’en va
dans le lointain ; indifférent à tout comme le croque-mort,
excepté au gain, il chemine, la tête un peu basse sous un
ciel blanchâtre et laiteux ; il commente ironiquement le
néant de la vie par le disparate assemblage des effets hété¬
roclites qu’il a ramassés dans sa course et porte, pêle-mêle,
des voiles de deuil et des souliers de bal, une robe d’été au
corsage de laquelle une Heur desséchée est parfois restée
attachée, des uniformes sur lesquels brille encore un bout
de galon.
C'est ainsi qu'apparaît Arthur Meyer, fils de chand d'ha¬
bits, chand d'habits lui-même... A mesure que la bise
souffle et que la nuit se fail autour de nous plus épaisse,
Le triomphe du chaud d'habits
323
celte silhouette semble grandir, prendre du relief, atteindre
des proportions presque fantastiques. Cette marche a tra¬
vers Paris ressemble à une ballade de Henri Heine illustrée
par le Crayon réaliste de Rafaélli.
Avec sa tête de chemisier, son œil vitreux et rond, son
immobilité de mannequin, cet homme devient comme un
symbole ; il disparaît à l'horizon tout chargé de dépouilles,
pliant sous les défroques, il a en sautoir la trompe de Bon-
nelles, et sur la tête le chapeau gris de la Trcmoille ; de
cette main gauche, qui lui rendit tant de services, il traîne
tant bien que mal, attaches avec une jarretière de prosti¬
tuée, le sabre de Martimprey, la cuirasse d'Albert de Mun,
le manteau de pairesse de la duchesse d’Uzès ; dans la
main droite il porte la couronne de France...
En s’éloignant, il répète par la force de l’habitude, son
éternel chaud d’habits ! mais il ne racole pas les passants,
il ne s’arrête plus devant les maisons ; il a l'air satisfait d'un
homme dont la journée est faite. Que voudrait-il de plus ?
Il est entré dans l’histoire comme il entrait autrefois dans
les cours en levant la tête pour regarder à quel étage on
l’appelait et le comte de Paris lui a fait signe de monter.
On pourrait écrire un livre intitulé : Arthur Meyer, et ce
serait un livre d’histoire. Aussi heureux que ses collègues
qui, en décousant de vieilles houppelandes, y découvrent
parfois des fortunes, il a trouvé des millions dans un parti
de fesse-mathieux où j'ai vu refuser quinze louis à un jour¬
naliste royaliste de soixante-dix ans qui mourait littérale¬
ment de faim.
Il n’a pas dit. d’ailleurs, son dernier mot : il compte bien
découdre encore quelques houppelandes. Il a une belle
clientèle et il pense qu’il y a encore à emporter de quelque
demeure illustre quelque chose qui aura été grand. Il ne se
trompe pas et si le prince aux yeux d’azur réussit à taper
Rothschild et prend la succession de Boulanger, Meyer est
sûr d'être de la fête. C’est donc d’un ton gaillard et plein
d’espoir que le Youtre triomphant lance dans la nuit qui
commence à donner à tout des formes vagues le dernier
chand d'habits !... chaud d'habits... Habits, galons !
Mais quelle déception eût pu prendre au dépourvu
le « Vainqueur des victoires hélas ! toujours futu¬
res »... Il avait savouré d'avance la défaite, elle n’eût
rien pu lui apprendre de nouveau. Autour de lui
tombaient ses derniers amis. D’autres s’éloignaient. Il
324
Démission de la France
les regardait partir sans colère. Au printemps de 1909
il eut l'idée de se présenter à l'Académie. Sans doute
prétendit-il depuis n’avoir fait que céder aux instan¬
ces de Maurice Barrés et de Paul Bourget. Mais c’était
au fond l’un de ces rêves de jeunesse, le seul peut-
être, à travers tant de ruines, qu’il eut poursuivi sans
arrière-pensée, sans amertume, en vrai fils de petit
bourgeois parisien qui croit volontiers que la vieille
France prestigieuse des drames romantiques, repous¬
sée partout, s’est réfugiée là, derrière ces murs pleins
de crasse, au bord du fleuve toujours jeune... En
annonçant sa candidature, il disait gentiment aux lec¬
teurs de La Libre Parole : « Tous les académiciens,
mon Dieu, n’ont pas été des hommes de génie, mais
de ce mélange d’éléments divers où toutes les élites
sociales se rencontrent, où les grands seigneurs, les
princes de l'Église, les hommes politiques, les écri¬
vains illustres se trouvent confondus, il se dégage je
ne sais quoi de distingué, de charmant, d’exquis, de
libéral et d égalitaire dans le vrai sens du mot, qui est
lame de la France de nos pères. » Voilà bien ce qu’il
a toujours pensé, ne se souvenant même pas « d'avoir
écrit le classique article que l’on fait toujours à vingt
ans pour blaguer l’Académie ». 11 est vrai qu'il finit
par ces mots dont la naïve fierté, une fois de plus,
fait pressentir le dénouement, l’infaillible échec qu’il
redoute et souhaite ensemble : « Je me présente enfin
à l'Académie parce que je veux fournir aux catholi¬
ques l’occasion de s’honorer eux-memes en votant
pour un écrivain qui a pu, parfois, les égratigner dans
la polémique, mais qui a défendu toute sa vie la cause
du Christ et de la Patrie, pour un écrivain qui a autant
de talent que ceux qui ont toujours blasphémé. »
La gauche académique lui opposa l'auteur des
Demi-Vierges . Le centre proposait timidement
M. Boutroux. La publication d'un livre scandaleux
avait fait brusquement de M. Marcel Prévost un
romancier mondain, une sorie de confesseur laïque à
l’usage d'amoureuses à phobies et à scrupules, c’est-
à-dire de femmes travaillées par la ménopause. Mais
son immoralisme gardait le ton de la bonne compa-
Le triomphe du chaud d'habits
325
gnie, et s'il relevait les jupes de la petite Maud de Rou¬
vres, déboutonnait la culotte de Julien de Suberccau,
c était d'une main discrète, lé petit doigt en l’air, avec
le sang-froid du clinicien, et l’onction d’un ancien
élève des R.P. jésuites. De plus le souvenir de ses vio¬
lentes campagnes dreyfusiennes au New York Herald
lui assurait les sympathies du Pouvoir, en faisait un
homme à ménager. Dans ces conditions la partie était
perdue d'avance pour l’auteur de La France juive. La
droite catholique, toujours fidèle, l'abandonna dès le
second tour. Le célèbre père du Lac, l’un des plus
vieux amis de l’écrivain, s’était entremis de son mieux
en faveur du romancier auquel il fit porter, le jour
même, avec l'imperturbable aplomb du prêtre intri¬
gant, une carte de félicitations. Un ami en apporta au
directeur de La Libre Parole le texte qu'il avait hâtive¬
ment recopié sur la feuille d’un carnet de poche. Déjà
le vaincu souffrait des premières atteintes de la cata¬
racte : il essuva plusieurs fois ses lunettes, retourna
le papier dans ses mains tremblantes, et pleura.
« Avant-hier, à l’Académie, écrivait alors Charles
Maurras, l'Étranger de l'intérieur s’est taillé sa part...
Je ne suis pas de ceux qui regrettent que sa victoire
n'ait pas été plus balancée. Elle est nette. Elle est
franche. Sans doute l’œuvre de M. Marcel Prévost
représente, hors de nos frontières, la diffamation des
femmes françaises, et ce genre d’industrie ne pouvait
manquer de chiffonner une assemblée formée en
grande majorité de professeurs et de gens du monde,
auxquels le point de vue moral s'impose en tout, par
le pli même de leur existence, de leurs propos et de
leur pensée. Mais plutôt que de prendre parti contre
l’Etat juif, c’est-à-dire de s’aliéner les détenteurs du
capital cosmopolite, les recruteurs de conseils d’ad¬
ministration fructueux, les possesseurs de l’influence
et de la puissance publique, une assemblée se résigne¬
rait à conserver la peste, et même à sacrer le typhus. »
En dépit de l'étourderie du public et du silence
d’une partie de la presse, l’humiliation du grand
confrère fut cependant ressentie par plus d’un journa-
326
Démission de la France
liste français. Mais le pays ivre d'on ne sait quelle joie
féroce à fond de tristesse entrait doucement dans
l'ombre glacée de la guerre. L’année 1910, celle des
inondations de Paris, fut peut-être la plus sinistre de
toutes, avec son odeur de brume et de boue, le relent
des teires gorgées d'eau, la clapotis du fleuve hors des
égouts crevés. L’invasion fut foudroyante : la Seine
commença de s’insinuer par la ligne des Moulineaux
et celle d'Austerlitz, puis se rua tout à coup dans l'im¬
mense tube inachevé, béant, du Nord-Sud. Sur l’une
et l’autre rive tous les quartiers bas de la ville disparu¬
rent sous une nappe livide, marbrée d'or, à l'odeur
de cimetière. La petite maison du passage Landrieu
n'échappa pas au désastre. De sa chambre, au pre¬
mier étage, Drumont entendit toute la nuit sauter une
à une les planches du frêle barrage hâtivement
construit contre les fenêtres du rez-de-chaussée. Au
matin le flot toujours silencieux léchait déjà le pre¬
mier palier. L'admirable bibliothèque, riche de tant
de souvenirs, était entièrement détruite.
Pour l’homme qui, même au temps de sa jeunesse,
n'avait réellement redouté que les petites contrariétés
de la vie, à proportion môme de leur petitesse, ne les
supportait qu’en râlant de fureur, la perte de ses livres
put passer pour une catastrophe. Des semaines et des
semaines, il fatigua de ses plaintes un public indiffé¬
rent, presque goguenard, dont il avait perdu le
contact. Trop véritablement journaliste pour ne pas
sentir cette grandissante solitude, il s’excusait une
fois sur deux, humblement, de parler de lui, de ses
misères, quitte à recommencer le lendemain, adres¬
sait à l'administration compétente des lettres ouver¬
tes, polémiquait avec les ingénieurs de la ville, dres¬
sait le bilan de ses pertes, arrondissant sans doute un
peu les chiffres, tel qu’un paysan sinistré disputant
avec son assureur. « On me croit riche, mon ami ! »
répétait-il avec désespoir, en secouant sa crinière
blanche. La vérité est que sa petite fortune le mettait
encore en ce temps-là à l’abri du besoin. Mais la
crainte de mourir pauvre, d’être « à la charge de quel-
Le triomphe du chaud d’habits
327
qu'un », l'obsédait. D'ailleurs sa vue allait s’affaiblis¬
sant, faisait de lui presque un infirme. En juillet 1911
La Libre Parole, pour éviter la faillite, passait aux
mains de deux politiciens obscurs, Leroi le et Denais ;
Drumont y gardait provisoirement le titre de direc¬
teur, qui lui sera bientôt retiré : la manchette ne por¬
tera plus que l’unique mention de « fondateur ». A ce
moment l’auteur de Ixi France juive avait quitté le
passage Landrieu, ne sortait plus guère de sa maison
de campagne, d’où il envoyait parfois des articles
signés de sa main, mais le plus souvent rédigés par
son secrétaire, un Alsacien du nom de Lambs, à laide
de coupures empruntées à la collection du journal et
adaptées vaille que vaille à l'actualité. Quelques mois
avant la guerre, la faillite de la banque Levasseur
engloutit sa petite fortune, et dès ce moment le vieux
lutteur tournera décidément la tête contre le mur.
Au terme de ce livre où j’ai rassemblé mes forces
pour servir de mon mieux sa pensée, son œuvre, sa
vie, pourquoi l’offenserais-je en troublant ce silence
dans lequel il a voulu mourir ? À ceux qui viennent
d'entrevoir peut-être, à travers ces pages hélas ! sans
génie, le visage mâle, au regard sans peur, d’une
espèce de chevalier français, vais-je donner en specta¬
cle un désespoir que lui-même a voulu qu’on tînt
caché. « Dans la solitude de la campagne, écrira-t-il,
torturé par la maladie, je me suis aperçu que la colère
et l'amertume donnaient un accent de révolte à mon
langage et j'ai jeté au feu les feuillets qui étaient venus
sous ma plume. » Imitons-le.
Mais ces pages sacrifiées, « pour ne pas risquer de
chagriner involontairement les êtres bons et simples,
ces curés de campagne à lame eucharistique»,
devaient servir de préface à un petit volume où l’édi¬
teur Crcs a recueilli quelques-uns de ses meilleurs
articles. Drumont a dû les refaire. Elles sont comme
le dernier cri de cet homme étrange dont Léon Dau¬
det n’a pas tort de dire que « la vie intérieure était un
mélange de sérénité et d'amertume nostalgique ». Et
d’abord, une lois encore, il se retourne vers les ancê-
328
Démission de la France
très : « paysans, artisans, gardes-chasse, filandières,
braves gens qui vécurent dans le travail et dans la
prière, voilà ce que je représente ». Plus que les
« curés de campagne à l'âme eucharistique », c’est
ceux-là, sans doute — ces Invisibles qu’il craint de
scandaliser. Pourvu qu’ils le reconnaissent, l'accueil¬
lent ! Il a l’air de les étreindre, de se serrer contre leur
poitrine. L’homme que Daudet salua jadis du nom
sublime de Révélateur de la Race, et duquel Jules
Lemaître a écrit un jour « qu’il était avec Fustel notre
plus grand historien » s’excuse humblement d’arriver
à eux les mains vides. « Il n est pas étonnant que je
n’aie jamais pu réussir dans une société qui ne res¬
semble pas à la société d’autrefois, qui ne vit que pour
l’argent. » S’il est vaincu, d’ailleurs, ils le sont avec lui.
Que la môme piété les recouvre... Et brusquement,
cette plainte qu’il ne peut réellement plus retenir,
même en présence de ces morts paisibles, la pensée
qui ronge son cœur : « C'est un fait qu’il semble que
Dieu ne protège guère ceux qui combattent en son
nom. » Et voilà qu'il en a déjà trop dit, qu’il laisse
déborder sa tristesse, avec une sorte de grimace tragi¬
que, puérile. « Je n'ai trouvé auprès des catholiques
riches que l’indifférence et la haine. » Il insiste, il
redouble : « Les riches tiennent maintenant la place
prépondérante dans cette Eglise qui a été fondée par
les pauvres ; ils ont peu à peu relégué au second plan
ce Christ qui apparaissait à nos ancêtres comme une
image de miséricorde et d’amour. Je n’ai jamais ren¬
contré parmi eux un bon mouvement, un acte de
sympathie et de cordialité. Les legs laits au socialiste
Bebel se montent à plusieurs millions. Jamais on n'a
fait un legs à Veuillot. Un de ces privilégiés de la for¬
tune, un possesseur d’immenses domaines, n’a jamais
songé à me dire : “Vous avez beaucoup travaillé, vous
devez avoir besoin de vous reposer. Je vous lègue une
cabane et ces arbres pour vous abriter.” »
Alors il semble que le vieux maître s’arrête un ins¬
tant, laisse courir son rêve par-devant, jusqu’au
suprême détour de la route. Une cabane, des arbres !
Quelle illusion ! Il n’a réellement aimé que la lutte,
Le triomphe du chaud d'habits
329
n’a réellement entendu qu’une parole, celle-là même
qu’il répétait à Maurice Talmeyr. — Marche!
Marche ! — la parole qui le jetait en avant. Dès lors
qu'il n'est plus qu’un vieillard impuissant, à quoi bon
vivre ? Pourquoi a-t-il vécu si longtemps ? Pourquoi
même a-t-il vécu ? Sa foi naïve n'a rien d’abstrait. Il a
aimé Dieu avec cette force de représentation concrète
qui est tout son génie, il a aimé Dieu comme un vas¬
sal son suzerain. Et il lui parle maintenant sur le ton
du serviteur un peu grincheux qui réclame son
salaire, il boude en mourant le Maître dont les bras
vont se refermer tout à l’heure sur cette tête obstinée :
« C'est en nos plus humbles prêtres que j'espère, c'est
en leurs prières que j'ai foi . C'est un don spécial qu 'ont
certains êtres de voir exaucer leurs prières. Le curé d'Ars
était ainsi. Victor Hugo, quoique libre-penseur, avait
foi dans les prières de dont Bosco. La comtesse de
Saint-Laurent me parlait, un jour, à la maison d'une
carmélite qui obtenait de Dieu tout ce qu'elle voulait.
Elle aimait les fleurs et la neige. Quoiqu’on fut déjà en
été, il tomba de la neige le jour où. on l'enterra . Au pre¬
mier abord, cela paraît une de ces charmantes légendes
comme il y en a tant dans la vie des saints. Ixi comtesse
de Saint-J'Murent est une femme si sérieuse et si droite
que, malgré sa bonté profonde, je la crois incapable
d’avoir inventé cette, histoire. J'aime mieux croire
quelle est vraie.
« Quoi qu'il en soit, je compte sur un de ces prêtres
au cœur simple qui ont de l'influence sur Dieu pour
parler en mon nom et pour lui dire :
« “Ce pauvre Drumont a travaillé toute sa vie, il n’a
pas écril une ligne, qui pût corrompre personne ; il a
défendu les traditions et les croyances qui ont fait la
gloire de l'ancienne France. Vous ne lui avez accordé
pourtant aucune de ces faveurs que vous avez prodi¬
guées à tant de coquins. Vous ne sauriez, dans ces
conditions, demander qu’il joigne les mains tous les
soirs en murmurant : Gralias ago tibi, Domine, pro
universis beneficiis luis... Ce n'est pas une raison pour
lui refuser la seule chose qu'il vous demande : il désire
disparaître le plus tôt possible de cette terre et il a assez
330
Démission de la France
travaillé pour avoir le droit de se reposer et de ne pas
assister au spectacle des humiliations et des horreurs
qui attendent une nation absolument gouvernée par les
juifs. Épargnez-lui les douleurs préparatoires ; soufflez
dessus au moment ou il s’y attendra le moins... ”»
Le fondateur de La Libre Parole, retiré depuis plu¬
sieurs années à Veneux-Nadon (Seine-et-Marne) avait
décidé de venir à Paris pour recevoir les soins que
nécessitait toujours l’état de ses veux. Le voyage s’ef¬
fectua le 5 février 1917. En traversant la forêt de
Sénart tout ensoleillée, le maître avait exprimé le
désir d’ouvrir les glaces, pour admirer « sa vieille
forêt ». Le froid étant trop vif, on se contenta d’es¬
suyer les glaces du coupé, afin qu’il pût satisfaire
son envie.
Arrivé à quatre heures rue du Sergent-Hoff,
Édouard Drumont s était installé dans sa chambre. À
sept heures, il s’asseyait pour dîner, en devisant avec
le docteur. C’est au milieu du repas qu'il fut pris subi¬
tement d'un violent étourdissement. Le docteur se
précipita aussitôt à son secours, mais tous les soins
étaient inutiles : Drumont venait d'expirer dans sa
soixante-treizième année.
La Libre Parole annonça brièvement la mort de son
fondateur, mais ce fait divers de presse devait néces¬
sairement passer inaperçu. En pleine ferveur d’union
sacrée, le nom même du vieux réfractaire n’avait
guère plus de signification que le titre, désormais
insensé, du journal antisémite. La prudence civique
se hâta de les rouler l’un et l’autre dans le même
oubli.
CONCLUSION
J'ai commencé ce livre par une journée d’un autre
hiver, froide et nue, impitoyable, pure de bas en haut,
jusqu’au ciel, avec l’éclat, la sonorité du métal. J’écris
ces dernières pages au cœur pourri de l’automne.
Irai-je seulement jusqu’au bout de ma tâche ? Ce que
j’ai à dire encore me sera-t-il tout à l'heure arraché ?
Mais que dire ? Et d’abord à qui parler?
Le mot de génération est à la mode, M. Clément
Vautel l’emploie parfois, de concert avec M. de Mon¬
therlant, son jumeau douloureux à l’autre bout du
champ des lettres. Va donc pour génération. Hé bien,
notre génération n’a pas la parole, non ! J’ai assez cru
en elle, jadis, au temps des fiacres à l’heure et des
repas à vingt-cinq sous pour ne plus me croire tenu
à tant de ménagements : reconnaissons donc quelle
ennuie. Pour comble, M. André Tardieu, le fume-ciga¬
rette planté de biais dans sa gueule de brochet, l’in¬
vite à produire et à rigoler, pauvre vieille, à déplier
ses vieilles jambes, à danser le pas de l’optimisme au
nez des jeunes carnassiers de vingt ans qui se la mon¬
trent entre eux d’un regard oblique, claquant gaie¬
ment des mâchoires. Cher et charmant Tardieu !
Nous nous disions : qu’il est beau, qu’il est brave !
Comme il aime la vie ! Des reins, ma chère, et pas de
cœur ! Mais c’est que nous en étions restés à la
fameuse mission américaine, aux interviews retentis¬
santes, dix-huit heures de travail par jour, vingt
332
Démission de la France
dactylos sur les dents et les machines à calculer, les
belles Remington fourbues, dont s'éteignent, l'un
après l'autre, les pauvres petits coeurs d'acier. Entre¬
temps l’habit, la boutonnière en fleur, les soupers et
les étreintes — André !
Hé bien, ce Tardieu n était qu’un Américain pour
rire, voilà tout. Le Napoléon des statistiques, la ter¬
reur des experts yankee, était réellement bien de chez
nous, un gros garçon du Marais parisien, tel que la
haute bourgeoisie en réussit un sur dix mille, un sur
cent mille, par hasard, une nuit que la rente a monté.
Regard froid, menton vorace, mais sous la mamelle
une fleur bleue, bien dessinée, plaisir des dames, la
cocarde de Mimi-Pinson. Réaliste, soit. Il n’en nourrit
pas moins pour celte fameuse génération de la guerre
du Droit — la sienne — l'admiration protectrice que
les ancêtres haut cravatés, les notaires sentimentaux
de 1840, réservaient, jadis, aux médaillés de Sainte-
Hélène, à l'enfant grec et aux Polonais : « Honneur
à vous militaires ! Précieux débris de nos héroïques
phalanges, modernes Cincinnatus qui reprîtes sans
regret les travaux de la Paix, appuyant sur les poi¬
gnées de la charme vos généreuses poitrines, ornées
de l’insigne des braves ! » Seulement ces hommes de
la Grande Armée avaient ceci pour eux d'avoir été
battus à Waterloo. Les Grecs et les Polonais ici ou là.
autre part. En somme tous battus. Or, bon gré mal
gré, on finit toujours par caser une armée battue. La
déveine est d’être vainqueurs. Il en est de la généra¬
tion du 11 Novembre, comme de ces vieillards trop
décoratifs, parfois même, hélas ! décorés, dont on ne
peut raisonnablement faire que des huissiers à
chaîne, des gardiens de square, des portiers. « Où
vais-je fourrer ces victorieux ? » se demande le
ministre équipeur, son plan d'équipement à la main.
Mais il a fini par trouver ça, qui n’est pas bête ; il leur
a dit : « Camarades, vous avez gagné la guerre, vous
devez être contents. Hé bien, c’est tout ce que je vous
demande, moi, d’être contents ! Seulement, vovez-
vous, il faut le dire. Répétez-le autour de vous : "Nous
sommes contents, bien contents !” Vous serez ainsi les
Conclusion
333
professeurs d'optimisme de la jeunesse française. Évi¬
demment aucun d’entre vous n'a la chance d’avoir eu
la fesse emportée à Leipzig, à Waterloo, à Reichshof-
len — enfin d’avoir été le témoin d'un des grands
désastres de l’histoire. Faites contre mauvaise fortune
bon cœur. Tâchez d’être aussi fiers que si vous aviez
été battus. »
Je me sens aussi fier que si j’avais livré Mayence,
mais je n’enseignerai tout de même pas l’optimisme
à la jeunesse française. Il est vrai que certaines non¬
ciatures échauffées rêvent de mettre au service des
démocraties, sous ce nom ridicule, la deuxième vertu
théologale. Seulement l'espérance est, comme un cer¬
tain nombre de biens précieux, là même où ne s'éga¬
reront jamais que par miracle ces menottes prudentes
et dorées, au pied de la Croix, sous la garde des
saints. D’ailleurs la jeunesse française ne s'y trompe
pas : sommée de se rallier tout entière à l’optimisme
officiel, clic préfère ne pas s'embarrasser de distinc¬
tions subtiles, et risque de pratiquer bientôt l'opti¬
misme total, c'est-à-dire de se foutre de tout.
Là-dessus vont s'écrier tous ensemble, je le sais, les
Pharisiens rouges ou noirs : « Si la jeunesse est telle
que vous dites, comment lui proposez-vous pour maî¬
tre l’un des plus amers, des plus impérieux de nos
écrivains français, cette Cassandre barbue ? » Je
répondrai : « Pour l'aider à retrouver, peut-être, ce
qu'un fils de grande race ne laisse jamais mourir tout
à fait, un certain sentiment héroïque du juste et de
l'injuste — et si l'épuisement est sans remède, l’agonie
proche, du moins le fiel et l’absinthe, les voluptés du
mépris. »
J’entends bien que ces voluptés sont stériles. Soit.
Mais cette jeunesse n’est pas non plus comme les
autres. Le temps lui est trop mesuré. Si elle a quelque
chose à dire, quelle parle donc, quelle se hâte ! les
immenses charniers qui l’attendent sont sourds.
Aucun être doué de pitié, aucun homme humain ne
voudrait d’ailleurs quelle glissât de la vie à la mort,
334 Démission de la France
toute fraîche, toute parée, comme de rêve en rêve,
d'un mensonge à un autre mensonge, ce pauvre sou¬
rire crispé sur les lèvres, avec son cynisme enfantin.
« Mais elle vivra ! Hile vivra cent ans, brave jeu¬
nesse ! » jurent les gros matous de la politique, de la
finance, du haut clergé, tout ce qui ronronne
aujourd'hui, trempe une langue rose dans la sou¬
coupe de Locarno, et que nous ven ons demain mobi¬
liser la territoriale, tourner les obus, favoriser à coups
d’indulgences et de mandements la souscription des
futurs emprunts. Qu'importe ! Que nous importe !
Une génération prédestinée naurait que faire
d’un siècle, à quoi bon ? On a trop vite jugé celle-ci
sur un certain nombre de culbutes et de grimaces.
Le cercle de badauds se referme curieusement autour
d’elle. Personne, je veux dire aucun homme de mon
âge, n’a l’idée de tourner la tête, de chercher du
regard ce qui excite son ricanement convulsif. Et
peut-être, s'il le découvrait, par hasard, n’en croirait-
il pas ses yeux ? Ce que les braves garçons découvrent
en effet par-dessus nos têtes, et qui les jette dans ces
transports, hé bien oui, mon Dieu, c'est la guerre, que
voulez-vous — notre guerre, notre fameuse guerre,
telle quelle apparaît naturellement à ceux qui ne font
pas faite, qui ne la connurent que par l’abjecte image
qu’en dispensèrent jadis à des millions de jeunes êtres
neufs, sincères, incapables de se délivrer par la colère
ou par le rire, les feuilles d’une presse servile. Notez
que je ne fais pas ici le procès de la censure d’État,
dont le principe semble, après tout, légitime. J'ac¬
cepte encore volontiers que pour la première fois
dans l’histoire du monde, les gouvernements, maîtres
absolus de millions d'hommes, aient tenu cinq années
l’impossible gageure de substituer aux événements
réels, à l’ensemble des faits quotidiens, une espèce de
féerie, finalement acceptée de tous, grâce, il est vrai,
à la complicité des puissances spirituelles, mobilisées
les premières, et à l'énorme pouvoir de l'argent,
rédigé sous la surveillance des bureaux par les entre¬
preneurs ordinaires de publicité commerciale, à l’in¬
tention d'un public immense, cocasse, d’Exposition
Conclusion
335
universelle, il serait trop vain de déplorer l’évidente
grossièreté du scénario. On n'en aurait pas moins ton
de vouloir rester insensible, par un prétendu scru¬
pule, qui n’est sans doute au fond de nous-mêmes
qu’une honte obscure, à cette puissante image carica¬
turale de la dernière guerre, dont la force comique
reste telle qu'aujourd'hui encore il est impossible de
lire sans une crispation nerveuse presque intolérable
quelques-uns de ces « bobards » dont Charles Daudet
recueillait dernièrement les plus niais dans son admi¬
rable Anthologie du bourrage de crânes. « Les trou¬
piers du Kaiser ont faim » — écrivait par exemple Le
Matin à la date du 17 août 1914 — et notre correspon¬
dant de Bruxelles nous conte l’histoire d’un brave
carabinier belge qui a déjà fait de nombreux prison¬
niers et qui dit maintenant : « Quand je pars en expé¬
dition, je ne prends plus mon fusil, je montre une
tartine et tous me suivent. » « La Révolution russe,
déclarait le 5 mai 1917, au Parlement interallié,
M. Georges Clemenceau, est une première et décisive
victoire sur l’Allemagne. »
Mais ces farces impudentes, faites pour assommer
les imaginations américaines, ont encore on ne sait
quelle grâce barbare : c’est bien plus profond qu’il
faut chercher le germe vénéneux, à la racine du grand
mensonge. Car la guerre des démocraties, la guerre
des peuples, la guerre universelle a voulu son langage,
universel lui aussi, œcuménique : pour le constituer,
elle a pillé le spirituel comme le reste, fait débiter pat-
tronçons à la vitesse maxima des rotatives une sorte
de métaphysique à la fois puérile et roublarde, dont
les mots les plus vénérables, Droit, Justice, Patrie,
Humanité, Progrès, sortaient marqués d’un signe et
d’un matricule, comme des bestiaux — au point que
nous les vîmes servir depuis, avec une égale docilité,
les convoitises américaines et le pacifisme hypocrite
des banques. Car la même idéologie, qui divinisait la
guerre, la déshonore aujourd’hui. Et, comme à la
veille des trouées fameuses, les bureaux affectés au
service du moral de l’arrière prenaient régulièrement
prétexte de quelque anniversaire patriotique pour
336
Démission de la France
aligner sur la même estrade, ainsi que le symbole
vivant de la nation mobilisée, l’évêque, le pasteur et
le rabbin, la propagande locarnienne, sans avoir fait
seulement les frais dun changement de décor, dis¬
pose aujourd’hui de la même officieuse trinité.
Sachons du moins le reconnaître : au plus fort du
péril, tandis quelle jetait devant elle, en désespérée,
sous le feu d une artillerie colossale et de milliers de
mitrailleuses, cette sublime et grotesque armée culot¬
tée de rouge par ses soins, avec ses cuirs vernis, ses
aciers, ses gamelles étincelantes, la Révolution, une
fois de plus, a su rester selon le mot du vieux jacobin
sans peur, un bloc. Exigeant tout, elle ne céda sur rien,
n’accorda rien. Soucieuse de ne refuser à personne le
droit de mourir pour la France, elle habillait volontiers
en militaires et gratifiait promptement d’une feuille de
route n’importe quelle espèce d'électeurs, mais l’objet
de ses préférences secrètes, les citoyens selon son
cœur, c'étaient toujours les gars auxquels on ne la fait
pas, les affranchis, ou mieux encore les indicateurs et
les moutons du prolétariat, un Thomas, un Jouhaux.
À qui disait France, elle répondra tranquillement jus¬
qu’au bout Démocratie. En sorte qu’une fois tirée d’af¬
faires, plantant là ces associés bénévoles auxquels elle
avait confié cinquante-deux mois le moral des bien-
pensants, elle reprit tranquillement sa besogne révolu¬
tionnaire, laissant pour gage aux nigauds chaleureux
les Victoires cagneuses et les Poilus de fer-blanc de
36 000 communes de France. Il serait trop imprudent
de vouloir soutenir, en effet, que l’idée de Patrie est
sortie de la guerre. Bien loin d’être entamée à gauche,
la mystique internationaliste a gagné sur la droite : le
parti clérical lui-même ne dédaigne pas de l’uiiliser.
Mais plus encore que lidée de Patrie, c'est l'idée
d’héroïsme qui semble bien avoir fait les frais de la
guerre. À tort ou à raison, la Démocratie voit dans le
soldat son plus dangereux rival : Mac-Mahon, Boulan¬
ger, Boisdesfre ou Mercier — elle a vécu quarante
années dans l'obsession de l’alerte de nuit, la générale
battue par les tambours, le petit mur bas dans l'aube
grise, le déchirement du feu de salve. Cette curieuse
Conclusion
337
méfiance a tous les caractères d’une phobie : le raison¬
nement ni l'expérience n’y sauraient rien changer.
Vingt fois au cours du dernier siècle, la malheureuse,
surmontant son angoisse, a délié, d'une voix trem¬
blante mais qui s’affermissait à mesure, le beau domp¬
teur galonné d'or. On la voyait s'approcher à petits pas,
risquer une main encore prudente vers le dolman
généreux, frôler la moustache, enfin gifler à tour de
bras le guerrier inoffensif, certes plus préoccupé
d avancement que de coup d’Etat, et d'ailleurs aussitôt
attentif à ne pas perdre sous la claque le croc avanta¬
geux et le sourire martial. N'importe ! Dès le lende¬
main la pauvre maniaque croyait déjà distinguer à
quelque paisible table de mess un nouveau sous-lieute-
nant d’artillerie que la lecture du Mémorial empêchait
de dormir, et la comédie recommençait. Sans doute,
elle prête à rire. L’Étal moderne, simple agent de
transmission entre la finance et l’industrie, n’en a pas
moins des raisons de flairer dans l’année une autre
Église, presque aussi dangereuse, presque aussi
incompréhensible. Ne gardent-elles pas toutes les
deux, bien qu’inégalement, le secret de former des
hommes qui, le jour venu, feront tout plier devant eux,
par la seule puissance de l’Esprit ? Car le héros ne le
cède qu’au saint. Aussi l’Etat, qui classe prudemment
le saint parmi les aliénés, contraint d’utiliser, en temps
de guerre, le héros, tâche de ne s’en servir qu’à coup
sûr, avec le minimum de risques. Il sait très bien que
la seule idée du sacrifice, introduite telle quelle dans
sa laborieuse morale de solidarité, y éclaterait comme
une bombe.
C’est pourquoi nous avons vu, de 1914 à 1918, la
Démocratie constamment attentive à consommer
cette viande héroïque sans courir la chance d’une
intoxication, c’est-à-dire sans laisser prescrire un seul
point de sa doctrine, un seul article du credo révolu¬
tionnaire, violemment hostile à ce qu’il appelle, bien
improprement d’ailleurs, l’honneur bourgeois. Elle a
créé, sous le nom de Poilu, un type de héros, on peut
dire grotesque, sinon abject, tiré par ses presses, dès
le mois d’août 1914, à un nombre si énorme d’exem-
338
Démission de la France
plaires que le stock ne s’en épuisera plus. Le soldat
citoyen, jobard et raisonneur, I insurgé patriote 1 , sorti
tout vif d’un chapitre des Misérables, terreur de Guil¬
laume, des hobereaux, du militarisme prussien,
champion du Progrès, tel à peu près que Barbusse l'a
décrit dans son colossal pensum, avec en outre, et
sans doute à l'intention des dames — le ricanement
du voyou sentimental, l’optimisme imperturbable du
bon électeur qui sait que le ministre a l'œil, et qui
croit dur comme fer aux chiffres fournis par les sta¬
tistiques 2 . Pour fixer à l’usage des gâteux, des infir¬
mes, des femmes et des enfants de l’arrière, public
fragile contre lequel tout est permis, les traits de ce
jocrisse incendiaire, la presse officieuse multiplie les
témoignages, les interviews, les « lettres de soldat »
dont le style trahit l’origine, avec la correction élé¬
gante d’un rapport de gendarmerie. Le Poilu n’a peur
de rien ; son seul aspect frappe de stupeur les Barba¬
res 3 , les Huns, les Boches. Bien qu'il fasse de ces
malheureux des hécatombes, au point que le peuple
allemand finit par nourrir de cadavres ses cochons, il
laisse aux alliés orientaux la responsabilité de cer¬
tains exploits légendaires 4 5 , fait la guerre en ouvrier
consciencieux, syndiqué, capable de parler d’homme
à homme aux ingénieurs et aux contremaîtres, et qui
exige de la direction le respect des lois de l’hygiène\
1. « Ma blessure ? Ça ne compte pas. Mai?» avouez bien que mus ces Alle¬
mands sont des lâches, et «jue la difficulté est seulement de les approcher.
Dans la rencontre ou j'ai cié atteint, nous avions cté obligés de les injurier
pour les obliger à se battre. » {Echo de Paris, 15 août 1914).
2 •< Les Allemands tirent bas et fort mal : quant aux obus ils nedaiem
pas dans la proportion de 80 p. 100. * (Journal, 19 août 1915).
« Leurs projectiles ont très peu d’efficacité, et tous leurs éclats nous font
simplement des bleus. » (Le Matin, 15 septembre 1914.)
3. « Nos ennemis ont perdu cinq millions d'hommes. » i Petit Parisien.
27 octobre 1915).
4 « Le Cosaque na plus de peine alors à transpercer plusieurs Hongrois
à la file, autant que le bois de la lance peut en contenir, puis il jette toute
la brochette ainsi enlilée. » (Le Manu, 5 octobre 1914).
5. « Nous mangeons très bien et la guerre nous procure de bonnes et
saines émotions. *» (Écho de Paris, lettre d’un officier 4 février 191 5).
«À part cinq minutes par mois, le danger est très minime Je ne sais
comment je me pa.ssetai de cette vie quand la guerre sera linie. » (Petit
Parisien, lettre de soldai, 22 mai 1915).
Conclusion
339
une nourriture saine, un exercice modéré 1 . L'avène¬
ment de la Cité future sera le prix de ses sueurs.
L'Echo de Paris n annonce-t-il pas déjà le 28 décembre
1915 « qu’il n'v a plus de pauvres en Angleterre 2 » ?
Bientôt « les riches seront tous généreux, les misères
toutes secourues 3 ». « La porte du Paradis sur la terre
s’appellera Verdun 4 ».
Notez que ces phrases d’almanach, toutes suantes
du plus gras mensonge, furent léchées cinquante
mois, pieusement, puis repassées de bouche en
bouche, non par de pauvres diables crédules, mais
par des lecteurs du Journal, de L’Écho de Pans, de La
Croix, officiers en retraite, fonctionnaires, profes¬
seurs. Elles étaient dégorgées au dessert, après la
rituelle lecture du communiqué, en présence de peti¬
tes filles et de petits garçons, élevés sans papa, peu
respectueux de nature, et d’ailleurs promptement
déniaisés par les spectacles et les conversations de la
me, l'immoralitc ingénue, bon enfant, des années
noires... Je prétends que de telles images ont sali à
jamais, dans ces imaginations précoces, avec la figure
du héros, la notion meme de l’honneur, tranquille¬
ment rangés l’un et l’autre dans la catégorie des
bobards et des bourrages, avec les histoires d’espions,
Washington, La Fayette, la glorieuse Amérique,
Kerenskv 5 , Wilson... Pour en convaincre les plus scep¬
tiques, il suffit de voir dans quel brusque décri est
tombé, sitôt l’Armistice, le personnage du guerrier, la
littérature de guerre... Même les admirables souve¬
nirs de Gaudy, si frais, si sincères, tout étincelants
de vérité pathétique, d’humaine tendresse, le meilleur
témoignage, sans aucun doute, de la génération
1. « Les lignes françaises sont fort bien faites, aménagées avec un réel
sentiment du confort. » (Petit Journal, 28 octobre 1915).
« Les gaz n’ont pas donné aux boches le résultat qu ils en espéraient ;
en effet, il n'y a parmi les intoxiqués aucun cas mortel. » (Petit Journal,
24 août I9!7.j
2. Écho de Paris, 28 décembre 1915.
3. Malin, 1 er janvier 1916
4. Jean Richepin. 21 août 1916.
5. « S'il \ a un mouvement en Russie, c'est pour réclamer la guerre a
outrance. » (Écho Je Paris, Jean Ilcrbcttc, 6 mars 1917).
340
Démission de la France
sacrifiée, n’ont pas, ce me semble, rompu le charme.
Hier encore La Revue intellectuelle, rédigée par les
dominicains, recommandait à ses lecteurs le livre de
l'Allemand Remarque, les invitait à y chercher l’image
exemplaire du soldat de tous les pays, de tous les
temps, sous les traits d’une sorte de bête obéissante,
exténuée, souhaitant obscurément la mort comme le
terme, non seulement de ses angoisses intolérables,
mais surtout de son immense ennui. Ainsi, par haine
du héros rubicond de 1915 qui se rit des mitrailleuses
(« nos troupiers se rient maintenant de la mitrail¬
leuse, on n’v fait plus attention » Petit Parisien,
11 oct. 1915*) et qui meurt le sourire aux lèvres
« pour que désormais en France les roses aient le
droit de continuer à porter des noms de roses », nos
neveux n’acceptent plus que ce type dégradé du véri¬
table combattant. Qui ne reconnaîtrait là les cruautés
impulsives, les revanches de 1 amour déçu ? Non, elle
n était pas bonne pour les jeunes garçons de mon
pays l’atmosphère de niaiserie crédule, d'outrecui¬
dance calculée, de haine aveugle, où l'on a pu voir
fuser un jour, comme un jet de pus, la parole inouïe,
pieusement recueillie, le 14 juillet 1915, dans la
bouche d'une « dame lorraine » et transmise aussitôt
par Le Matin à ses cinq cent mille lecteurs patriotes :
« Les cadavres des Boches sentent plus mauvais que
ceux des Français. »
Qui inspirait, dictait, ou payait ces cris infâmes?
Le même régime, les mêmes hommes que le moindre
signe de défiance envers l’Allemagne jette aujourd’hui
dans des transports. Du moins eurent-ils alors le
mérite et l'adresse de s’assurer contre les rancunes
futures de l'électeur en prolongeant cinq années
l'équivoque de la guerre à la guerre, bourde immense
restée comique, à laquelle il n’a manqué sans doute,
pour atteindre au pathétique eschylien, que la voix
déchirante du grand Jaurès — la fameuse, l’impaya¬
ble guerre des Démocraties, pacifique et humanitaire.
1. « Les Allemands remplacent dans leurs explosifs la cellulose par la
fécule de pomme de terre. » (Le Matin. 5 novembre 1916)
Conclusion
341
Ainsi sc trouvait réservé l’avenir. Restait à assurer le
présent. Or, bien que le premier geste de la Républi¬
que en péril eût été de bloquer net la machine à voter,
elle ne se vit pas sans épouvante dans la nécessité de
refaire hâtivement, par des moyens de fortune, limité
morale du pays. Comment mener à bien cette entre¬
prise désespérée sans y compromettre son passé, sa
doctrine, son honneur ? Le moindre débat doctrinal,
le plus modeste essai d’entente sur le plan du spiri¬
tuel, ou simplement du politique, l'eût infailliblement
mise en contradiction avec elîe-mème, face à des
adversaires trop puissamment armés. Comment
échapper aux embûches de la théologie sans risquer
d être broycc par les mâchoires de fer du nationa¬
lisme maurrassien ?
Dans cette redoutable conjoncture, il semble bien
que la République joua son va-tout. Du moins remit-
elle ses destinées aux mains d’adversaires dont il est
vrai qu elle n’ignorait pas la prodigieuse sottise, faite
d'une incroyable paresse intellectuelle, jointe à un
orgueil enfantin. Décidément incapable de retrouver
sans se perdre le secret d'une unité morale quelle
avait elle-même détruit de ses propres mains, on la
vit se résigner bravement à maintenir au jour le jour,
entre les Français, une espèce d’entente provisoire,
par la méthode qui lui est propre, dont un siècle d ex¬
périence électorale lui a prouvé la terrible efficacité :
l'avilissement systématique de l’ennemi, l’injure répé¬
tée, quotidienne, réduite à quelques traits essentiels,
aussi sommaire qu’une formule de publicité.
L’homme du front lisait distraitement, haussait les
épaules. Nous comprîmes seulement beaucoup plus
tard que ces niaiseries féroces, dont les gens de l’ar¬
rière affectaient de rire sournoisement avec nous, si
bêtes quelles fussent, ou peut-être à proportion de
leur bêtise, leur étaient devenues indispensables, ou
pour parler le patois alors à la mode « maintenaient »
réellement le moral de ces malheureux, les déchar¬
geaient don ne sait quelle jouissance trouble incom¬
plète, intolérable à leurs nerfs surmenés. En un mot,
elles dispensaient déjuger, de penser, de prévoir. Une
342
Démission de la France
fois de plus, comme au temps des grandes orgies
révolutionnaires, la démocratie avait empoigné la
nation au bas-ventre, la clouait heureuse au sol,
mante et pâmée. Oui voudrait lui reprocher
aujourd'hui, selon le mot fameux d’Arthur Meyer, de
s'être, en un cas pressant, servi de l’outil sans regar¬
der au manche ? Elle ne disposait, en effet, que d’un
trop petit nombre de moyens, tous dangereux, d'at¬
teindre le cœur et le cerveau français. Mais la mer¬
veille des merveilles fut de rallier à une méthode plu¬
tôt sommaire les bien-pensants, l’élite bien-pensante,
les citoyens de choix dont la raison d’être est de pen¬
ser, et même de bien penser. Invités à ne plus penser
du tout, ces messieurs obéirent aussitôt sans mur¬
mure. Seuls capables, s’ils l'eussent voulu, de raison¬
ner la guerre, c’est-à-dire d’en nommer les causes,
d’en dénoncer les auteurs, et d'en justifier les buts,
ces pauvres diables préfèrent joindre leurs voix à celle
des nationalistes d’occasion, internationalistes d’hier
et de demain. On dira que la République dictatoriale
n’eût laissé passer aucune parole libre. Je le veux.
Mais du moins les droites libérales, conservatrices ou
cléricales eussent-elles prudemment agi en évitant de
signaler leur présence au concert par des cris aigus
que le dernier coup de canon tiré, la République nar¬
quoise, reniant publiquement ces braillards, put de
nouveau désigner la Presse chauvine à la haine du
prolétariat.
Pour moi, j’écris ceci sans rancune : les hommes
sont ce qu’ils sont. Lorsqu'au cours d'un siècle, de
braves gens se sont appelés eux-mêmes, tour à tour,
conservateurs, libéraux, ou modérés, dans l'espoir
que ces sobriquets, qui suent la paresse et la peur,
allaient leur assurer infailliblement l'estime et
l'amour du peuple français, il ne faut s’étonner de
rien. L’absurde eût été d’espérer de ces malheureux,
dans des conjonctures écrasantes, une autre attitude
que celle d’un servilisme furieux. Nous n’en répéte¬
rons pas moins qu’ils demeurent à 110 s yeux les vrais
responsables de la dégoûtante idéologie, sortie sans
doute des bureaux du ministère de l’Intérieur, mais
Conclusion
343
qui fût restée sans efficace, s'ils ne lui eussent apporté
le secours d'un vocabulaire dont le prestige restait
grand. Dieu, Vérité, Justice, Sainteté, Martyre — que
sais-je encore ! — ils remirent tout entre les mains
des plus bas opportunistes d’État, sans même exiger
de reçu. En sorte qu ils retrouvent aujourd'hui les
objets dispersés de ce matériel du culte, non plus sur
l'autel de la Patrie, mais à Genève, à I.ocamo, à
Thoiry, n’importe où. Ils recommenceront demain.
Nos prochains cimetières connaîtront un autre
dévouement d'éloquence. Espérons seulement que les
municipalités futures se contenteront d’inscrire nos
noms à la suite, qu'on fera du moins l'économie, sur
la place du village natal, d'une autre Victoire aux
tétons de zinc.
Car la distinction que nous fîmes jadis entre la
génération du Feu et l’autre, nous voyons bien désor¬
mais quelle n'était qu’une ruse d’ailleurs touchante,
un peu comique tout de même, une manière de ris¬
quer le coup, de sauter le mur. Le Temps féroce qui
nous attendait dans le chemin de ronde vient de nous
faire signe de remonter. Dès le 11 Novembre, voyez-
vous, il n’y avait plus d’avant ni d’arrière, rien que les
morts et les autres, les Survivants, dont nous fûmes.
Comme on suit le sort de sa classe, nous entrerons
bientôt sous les ombres, pêle-mêle, avec ces étran¬
gers, nos frères. Bien plus : c’est eux qui auront mar¬
qué de leur signe ce coin du siècle où nous ne serons
rien. Si ce coin du siècle doit être un jour à quelqu’un,
l’Histoire, l’infaillible Histoire le partagera sans doute
entre les deux rivaux, Poincaré ou Briand, Briand ou
Poincaré, vingt fois ministres. Vous ne voudriez tout
de même pas quelle le donnât à M. Rossignol ou à
M. José Germain au titre d’anciens combattants,
non ? Et je sais bien qu’il y a Foch ou Mangin. Mais
chaque époque a ses grands généraux, et ce ne sont
pas les grands généraux qui font l'opinion, les lois,
les mœurs — tout ce que l’Histoire retient, cherche à
traduire. Tandis que Poincaré ou Briand, au
contraire, le choix ne me semble pas si mauvais : les
trente premières années du siècle leur ressemblent.
344
Démission de la France
À l'extérieur, mais à l'extérieur du cirque seulement,
de l’autre côté des toiles ruisselantes, sous le tonnerre
et l’averse, dans la nuit noire, le rire amer de
Clemenceau.
Hé bien, garçons, il ne faut pas nous en vouloir
quand même. Nous aurons peut-être raté la guerre,
raté la paix, mais vous, nous ne vous avons pas ratés.
Le regard d'enfant, lisse et têtu, le pli farouche des
lèvres, la tempe déjà flétrie au-dessus des joues en
fleur, la voix impérieuse, et ce tic que vous avez pres¬
que tous, ce mouvement des épaules, à vrai dire un
peu vulgaire, le geste de « balancer ça par la por¬
tière » qui met en fureur les vieilles gens — tout ce
que nous ne reconnûmes pas d'abord, notre propre
mépris dans vos cœurs neufs ! El mon Dieu, évidem¬
ment, ce n’est pas drôle de mépriser ainsi, d'instinct,
par un mouvement de défense aussi naturel, aussi
spontané que celui dont un petit garçon pare une
gifle... « Vous ne voyez que les apparences des choses
et des caricatures d’hommes — jetait jadis Drumont
à la figure de vos grands-pères. Vous subissez sans
comprendre ! » Mieux vaut peut-être encore mépriser
sans comprendre, tourner le dos à la table où les dés
sont pipés. Vous avez tort seulement d'imaginer qu'il
en a toujours été ainsi, que chaque génération nou¬
velle, au long des âges, est entrée dans le monde avec
la même grimace. La vérité est que cette société où
vous allez vivre ne ressemble pas aux autres, quoi
qu'en puissent dire les cabotins qui vous pressent sur
leurs poitrines en vous appelant « Chère jeunesse !
Vaillante jeunesse ! » Et certes, ce n’est pas nous qui
lui reprocherons d'être ce quelle est — à quoi bon ?
mais nous refuserons avec vous d’entrer dans son jeu,
lorsqu'elle prétend nous en imposer par un étalage
verbal et scripturaire qui ne signifie absolument plus
rien, n’est qu’une détestable imposture.
Évidemment, ce mensonge ne date pas d’hier.
L’homme moderne en était même venu à le supporter
sans malaise : il a fallu la terrible crise morale de la
guerre pour en réveiller tout à coup la virulence. Les
malheureux qui vivaient jadis à l’aise, avec leurs
Conclusion
345
microbes, en étaient quittes pour quelques vagues
rougeurs, refusent encore de croire à vos démangeai¬
sons. Quand l'abccs crève, ils diraient volontiers, avec
un sourire engageant : « Qu'est-ce que ce vilain petit
bouton-là ! » Pressez-les de questions, ils lèveront les
bras au ciel, avec des veux blancs : « Qu'ai lez-vous
insinuer, misérables ! On n’a jamais entendu parler
de ces maladies-là dans la famille ! » — Tartufes !
Il suffit de regarder autour de soi, en effet, pour
se convaincre que ces jeunes Français, qui n’ont à la
bouche que le jargon des sports et de la banque,
redoutent surtout d'être dupes. Leur attitude vis-à-vis
de cette étrange société où les habitudes survivent
indéfiniment aux besoins qui les ont créés, pleines
d’idées cousues vivantes dans le linceul et d’idées
mortes peintes des couleurs de la vie, est celle d’une
méfiance profonde. Autour d’eux, comme jadis aux
bas-quartiers du vieux Naples les aboyeurs s'agitent,
soufflent un nom, une adresse : « Quel joli ventre,
signor ! Quels seins ! Quelles cuisses ! » Mais le petit
Français trouve que les suaires gigotent énormément
pour des suaires, qu'un certain nombre de jolies per¬
sonnes gardent une immobilité bien suspecte, et qu’il
traîne une odeur de cadavre sous toutes les tables...
Alors il s’en va. Où va-t-il ? À travers tant d’itinéraires
de fuite, aussitôt refusés qu'offerts, le laisserez-vous
marcher vers la seule issue possible, de ce pas fausse¬
ment résolu, de ce pas d'enfant ?
« Drumont, écrivait Léon Daudet le 6 février 1917,
observateur visionnaire et doué d’une prescience uni¬
que, nous a appris à lire notre temps. » Le vieux maî¬
tre peut rendre demain le même service à nos fils.
Apprendre à lire. Dieu la visiblement fait pour ça. 11
y a chez lui, comme chez Péguy, du magister de vil¬
lage, avec ce besoin de tout expliquer, ligne à ligne,
de poser son gros doigt sur le texte obscur, en levant
les yeux par-dessus les lunettes. wSa plus grande
crainte est d'aller trop vite, de laisser en arrière le
paresseux ou l’imbécile. Pour lui, il a commencé par
le commencement, bravement, humblement, ainsi
qu’un sage ouvrier prend ses mesures. C’est en vain
346
Démission de la France
qu'un Maurras lui reproche de ne pas conclure. Il voit
et fait voir, rien de plus. D'autres concluront, qu'im¬
porte ? Comme à tout empirique, il lui arrive de pren¬
dre un temps l’effet pour la cause, d’avoir à boulever¬
ser l’ordre de ses expériences. Et d’abord, il est parti
d'un fait que son érudition prodigieuse a rendu évi¬
dent pour tous : la conquête juive. Un petit nombre
d'étrangers, d’une activité convulsive, tenus des siè¬
cles à l’écart de la vie nationale, jetés brusquement
dans une société aux cadres rompus, appauvrie par la
guerre, s'emparent comme à l'iimproviste des sources
mêmes de l'argent, puis organisent aussitôt leur
conquête, patiemment, silencieusement, avec un sens
merveilleux de l’homme moderne, de ses préjugés, de
ses tares, de ses immenses et débiles espoirs. Devenus
maîtres de l'or ils s'assurent bientôt qu’en pleine
démocratie égalitaire, ils peuvent être du même coup
maîtres de l'opinion, c'est-à-dire des mœurs. A la
bourgeoisie libérale que la vanité rend féroce, qui
effacerait volontiers d’un trait toute l’histoire de
France pour rien, pour Je simple plaisir de venger les
vieilles rancunes des grosses bedaines opulentes du
Tiers, mais dont l'écrasement de l’ancien régime n'a
apaisé que pour un moment la susceptibilité mala¬
dive, les méfiances hystériques, et que continue de
dévorer l'envie, ils donnent des chefs, s’imposent par
leurs vices mêmes qui les ont perdus tant de fois
jadis, la frénésie de paraître, l’impudence, la cruauté
du satrape. Dès la moitié du xix e siècle, aux premières
places de l'Administration, de la Banque, de la
Magistrature, des Chemins de fer ou des Mines, par¬
tout enfin l'héritier du grand bourgeois, le polytechni¬
cien à binocles, s'habitue à trouver ces bonshommes
étranges qui parlent avec leurs mains comme des sin¬
ges, traînent nonchalamment sur les colonnes de
chiffres et les cotes un regard de biche en amour
auquel pourtant rien n’échappe, si différents du papa
bonnetier ou notaire et comme tombés d’une autre
planète, avec leur poil noir, les traits ciselés par l’an¬
goisse millénaire, le prurit sauvage d’une moelle usée
depuis le règne de Salomon, prodiguée dans tous les
Conclusion
347
lits de l'impudique Asie... Aux fils d'avares, élevés
dans le mépris du passé, l'indifférence profonde de la
tradition de leur propre race, les maîtres étrangers
apportent une mystique nouvelle, admirablement
accordée à celle du Progrès, au moderne Messia¬
nisme qui n’attend que de l’homme la révélation du
dieu futur. Dans ce paradis d’ingénieurs, nu et lisse
comme un laboratoire, l'imagination juive était seule
capable de faire jaillir ces fleurs monstrueuses, car¬
nassières, sur lesquelles se roulait si comiquement le
vieux Renan rose et dodu, toutes griffes dehors, avec
un grognement de terreur et de plaisir, tel un gros
chat ivre de valériane.
Mais les temps héroïques de la conquête juive, dont
Drumont s’est fait l’historien, sont à présent révolus :
l'investissement de la monarchie de Juillet, de l'Em¬
pire, le long patriarcat des Rothschild, la presse à
l'encan, l’assaut donné au boulevard, aux grands
cercles, au faubourg Saint-Germain, le fanion du
baron Hirsch sur la redoute du Jockey-Club, la curée
des titres et des blasons — puis ces grandes orgies
rituelles où la race prophétique, augurale, rejette tous
ses gains sur le tapis, court de nouveau sa chance,
quitte ou double, dans un véritable spasme collec¬
tif — Panama, l’Affaire — pâles images des ventrées
futures : Bêla Kuhn en Hongrie, Bronstein à Mos¬
cou... Cette guerre-là nétait encore qu’un jeu dén¬
iant. On verra bien autre chose lorsque la minuscule
bête juive ayant fini de mâcher le bulbe du géant amé¬
ricain, le monstre inconscient se jettera sur le colosse
russe, également vidé de sa cervelle. Et sans doute il
eût etc passionnant de reprendre, à ce point de vue,
l'œuvre de Drumont, que tant de gens ignorent, mais
qu’est seul â croire désormais hors de cause, inoffen¬
sive, le plus rétrograde des animaux pensants, je veux
dire le dévot rouge, le maniaque oratoire et démago¬
gue des Semaines sociales. Mais, à quoi bon ? Il est
déjà trop douloureux de mesurer le temps perdu, il y
a cinquante ans à peine, par l'auteur de Lm Fin d'un
monde, alors dans toute sa maturité de l’âge et du
348
Démission de la France
génie, pour essayer de démontrer à quelques nigauds
à barbiche des vérités élémentaires, à la portée de
n’importe qui. L'homme à barbiche — je veux dire
l'homme de la dernière Exposition universelle, qui a
fait l’amour dans un décor de stuc avec une nymphe
aux bandeaux plats, un type dans le genre fixé par
M. Lavedan — l'homme à barbiche croit dur comme
fer, en dépit de sa foire chronique, à la solidité des
institutions quelles quelles soient. Il faudrait être fou
pour entreprendre aujourd’hui de le persuader, alors
que l'événement s’apprête à lui mettre le feu au ven¬
tre. Que nous ayons bientôt à nous défendre contre
ce que le Renan des derniers jours appelait, non sans
quelque onction sulpicienne « le flot montant de la
barbarie », nul n'en doute, et, moins que personne,
une jeunesse qui semble d’ailleurs ne compter que
modérément sur l’efficacité des moyens de sanctifi¬
cation mis à la disposition des fidèles de la cité bour¬
geoise, et particulièrement du sacrement de la gen¬
darmerie. Je comprends très bien quelle souhaite
s’assurer d’abord de la valeur exacte d’une société
quelle aura prochainement à défendre... Sauvez la
société, belle jeunesse ! répète l’homme à barbiche de
la classe 87. Et il y met le ton qu’il faut. Seulement la
jeunesse est payée pour se méfier d’un personnage de
petite mine, confit dans les aromates d'une vie séden¬
taire, et si jaune qu’il répand une odeur de bile, mais
dont la résistance est énorme, qu’on a vu tranquille¬
ment digérer la guerre au jour le jour, avec le menu
de sa gargote, n’attendant probablement que l’occa¬
sion de dévorer encore quinze cent mille nouveaux
sauveurs et qui, sous les apparences strictes de l’huis¬
sier ou du comptable, dissimule une monstrueuse
puissance de déformation romanesque — en réalité
le plus romanesque des hommes, le plus facile à ense¬
mencer d'images cocasses, toujours prêtes à devenir
brusquement carnassières, prodigieuses consomma¬
trices d’espérances et de vies humaines. Nouvelle
Iphigénie, la belle jeunesse a mille fois raison de
demander à réfléchir avant de monter à l’autel.
Conclusion
349
Nul autre que Drumont n’cst capable de fournir à
ces réflexions une matière aussi nche. Au premier
regard, en effet, la société moderne, qu’il a peinte
avec une force de représentation incomparable, ne
ressemble à aucune de celles qui l'ont précédée, a
réellement de quoi déconcerter un être jeune, un
esprit neuf et sincère. Et d’abord elle se proclame
révolutionnaire, c’est-à-dire essentiellement provi¬
soire, une transition, un compromis. Son but n'est
pas, comme celui de ses devancières, l’entretien ou la
conservation de biens réputés supérieurs à l'individu,
c’est-à-dire indispensables à l’espèce, mais la simple
consommation de ce qui est, pour hâter l’avènement
de ce qui sera, car l’avenir a toujours raison contre le
passé, la perfection est au terme des choses. Aussi
doit-on regarder l'espèce d’ordre quelle s’excuse
d’avoir encore à assurer comme ce minimum de dis¬
cipline nécessaire à la prompte curée de la planète —
telle qu'en peut maintenir un chef parmi ses troupes
victorieuses au sein de la ville incendiée. D’ailleurs
cette discipline elle-même doit se relâcher sans cesse,
à mesure qu’approche le jour attendu, infaillible, de
la libération absolue de l’homme, non pas de Yhomo
sapiens du philosophe antique, mais de l'homme
total, qui ne se connaît ni Dieu ni maître, étant à soi
seul sa propre fin — l'affranchissement de l’homme,
c'est-à-dire de tous les instincts de l’homme, de rani¬
mai humain divinisé.
Pour prendre au sérieux cette pédanterie convul¬
sive, on ne trouverait plus guère qu’un quarteron de
prêtres écarlates ou d’institutrices hypocondres. En
réalité la société actuelle, société de transition, de
compromis, dite moderne, n’a aucun plan, ne se pro¬
pose aucun but déterminé, sinon celui de durer le
plus longtemps possible grâce à la méthode qui l'a
servie jusqu’ici, celle d'un dégoûtant empirisme.
Après un siècle et demi elle souffre encore, elle
souffrira toujours de sa tare originelle et d'avoir été
premièrement conçue par des femmes quadra¬
génaires et par des cuistres, entre deux culbutes
amoureuses. Philosophes à perruques et à jarretières,
350
Démission de la France
bourgeoises opulentes, marquises volcaniques, fortes
et poilues comme des hommes, capables de croquer
chaque jour un barbacole au dessert, toute cette
canaille dorée de mil sept cent quarante, pourrie jus¬
qu'à l’os du croupion, mangée vive par les chancres
et les gommes, et qui laisse dans l’histoire une odeur
de culottes suspectes et de seins gras, n'avait sérieuse¬
ment servi, sous des noms divers, que la libération de
la braguette. La société née de leurs chaleurs n’est
pas encore complètement guérie de cette illusion. Du
moins semble-t-elle avoir toujours beaucoup de mal
à comprendre qu’un citoyen puisse désirer rien de
mieux que baisser librement ses chausses, à la barbe
du garde champêtre et du curé. Après tant d'expérien¬
ces et de sang versé il apparaît en effet clairement
quelle ne sait pas encore grand-chose de l’homme, et
bien quelle affecte de voir dans le mieux défini des
êtres, si pareil à lui-même à travers les siècles, une
sorte de monstre en perpétuel devenir, sitôt que l’évé¬
nement lui laisse quelque répit, elle se détourne ins¬
tantanément de ce cauchemar hégélien, recommence
à légiférer pour le pantin familier du Contrat social
ou des Confessions, pour l’automate oratoire et sensi¬
ble à l’usage des beaux esprits. L’histoire tout entière
du xix e siècle est celle de ses déceptions, de ses
fureurs paniques, de ses longues somnolences cou¬
pées d’accès sanguinaires dont on l’a vue chaque lois
sortir exténuée, amollie, ruisselante de larmes. Nulle
peut-être ne fut plus essentiellement, au sens total du
mot, conservatrice. La haine du spirituel qui l’inspire
d’ordinaire, cette passion où l’on serait tenté de
reconnaître le signe d’une sorte de grandeur sauvage,
démoniaque, n’est que la somme de ses ignorances,
de ses rancunes, de ses envies. Elle a pris ses précau¬
tions contre le divin, simplement. Elle assiste sans
comprendre à ce phénomène capital, unique : l’altéra¬
tion, peut-être désormais sans remède, du sens reli¬
gieux dans l’homme moderne, qui fausse tout l’équili¬
bre de la vie sociale, commence à développer
d’énormes passions collectives dont la contagion
menace de s'étendre d’un bout à l’autre de la planète.
Conclusion
351
La prodigieuse expérience russe ne lui a rien appris
de nouveau. À chaque nouvelle secousse, crampon¬
née à sa mécanique séculaire, à ses volants, à ses
leviers, elle ordonne d'une voix étranglée par la peur
de resserrer d’un tour, d'un autre tour, et d’un tour
encore, l’ordre administratif, vissé jadis par le Pre¬
mier Consul.
Une société pareille peut bien inspirer de la com¬
passion ou du mépris, il est clair quelle ne donne à
personne l’illusion de la sécurité. La jeunesse éprouve
à son égard le sentiment que nous éprouvions nous-
mêmes jadis pour ces sapes purement décoratives,
faites de quatre piquets de bois et d'un morceau de
tôle ondulée. Elle prévoit le bombardement et préfère
aller coucher ailleurs. Nous aurons beau multiplier
les flèches indicatrices et les pancartes, écrire ABRI
en lettres colossales sur des paravents de carton, nous
n'arriverons jamais à lui faire prendre au sérieux une
mise en scène dont les décors et les costumes n’ont
pas changé depuis des siècles. En substituant
l’homme à Dieu, nous avons mis par terre du même
coup la notion de la Loi, et elle a entraîné dans sa
chute les fonctions désormais frivoles qui ne tenaient
que d’elle, et d’elle seule, leur caractère sacré. La loi
démocratique n’a rien d'auguste : elle est l'expression
de la volonté du plus grand nombre, c'est-à-dire, en
somme, l'expression d'une nécessité.
Dès lors, à quoi bon ces formes, ces rites, cette
espèce de cuite par quoi l'on prétend nous en impo¬
ser ? Si le monde que nous voyons naître a quelque
chance de durer, ce ne peut être que par l'accord cha¬
que jour plus intime du Capital et de la Science, du
Ploutocrate et de l’Ingénieur, d’où va sortir une sorte
de déterminisme économique, une Loi d’airain seule
capable de remettre la multitude à genoux. Mais que
cette Loi soit dure ! Quelle serre bien ! Affranchir l'in¬
telligence ne fut en effet qu’un jeu d’enfant : cent
années de propagande ingénieuse y ont suffi. Plus de
Dieu. Seulement la brusque défaillance du Spirituel
semble avoir dégagé brusquement, rendu libres de
prodigieuses forces d’espérance, momentanément
352
Démission de la France
sans objet. Tel éminent professeur de l’université de
Dijon parlait l’autre jour en badinant des temps plus
ou moins proches où l’étoile Sirius ne sera plus que le
premier relais des avions intersidéraux. Des milliers
d'hommes reçoivent en plein cœur cette lourde ironie
sans en soupçonner la cruauté. Des milliers d’hom¬
mes que rien ne distingue en apparence de ceux d’au¬
trefois, penchés sur les mômes métiers, accablés des
mêmes fardeaux, entretiennent au plus secret d eux-
mêmes, et presque à leur insu, cette foi terrible dans
les destinées de leur espèce, dans son pouvoir illimité
sur les choses. C’en est assez pour faire d'eux des
êtres absolument neufs, aussi differents que possible
de l’homme connu depuis des millénaires, de l’animal
religieux dont Biaise Pascal offre le type accompli.
J’ai vu, au fond d’un ténébreux entresol de la rue Pas¬
tourelle, au Marais, un de ces ouvriers parisiens, non
pas de ceux qu’on rencontre au bureau du syndicat,
campagnards déguisés qui gardent encore l’accent du
cru, fleurant l’échalote et le vin noir, mais l’héritier
légitime des anciens insurgés du faubourg, hanches
fines, poitrine creuse, bras livides, à peine musclés, de
fille ou d’adolescent, face d'apprenti quinquagénaire
avec ce regard dur, cette étrange grimace de résigna¬
tion têtue, insondable... À douze ans ces fils humiliés
d’une grande race, commencent à cracher leurs pou¬
mons, et ils les crachent encore à soixante, en même
temps que leur éternelle cigarette, acharnés à vivre,
indestructibles. Celui-là venait de perdre sa femme. Il
avait traîné leur lit au centre de la petite pièce qui lui
servait d’atelier, sous une lugubre fenêtre à tabatière
où sonnait la pluie de novembre. Le visage de la
vieille Auvergnate, morte depuis deux jours, avait la
dureté de la pierre. 11 passa dessus, curieusement, ses
doigts jaunis par les acides et dit, sans me regarder,
avec une sorte de douceur terrible : « La Science vain¬
cra la Mort, il n'y a pas à tortiller, monsieur, c'est sûr.
Mais quand ? »
Il serait vain de prétendre exiger de tels hommes
une révérence éternelle envers un certain nombre de
citoyens déguisés en juges ou en militaires, dont le
Conclusion
353
seul mérite est de perpétuer dangereusement, par ces
bizarreries de costume, le souvenir des sacerdoces
abolis. Dès lors le savant, duquel finalement tout
dépend, circule en pantoufles au milieu de ses
microscopes et de ses cornues, on a le droit de rire au
nez des fonctionnaires qui, pour appliquer de simples
règlements provisoires que l’incessant progrès rendra
demain caducs, éprouvent le besoin de parler solen¬
nellement de la Loi, et de se couvrir de peaux de
bêtes, comme des Lapons ou des Esquimaux. N’im¬
porte ! Les rares survivants de l’ancienne chrétienté,
en grand uniforme, continuent de monter la garde,
religieusement, au seuil d’un monde où se consomme
méthodiquement la ruine de tout ce qu'ils prétendent
servir. L'énorme cocasserie de leur aventure ne leur
apparaît d'ailleurs même plus. Elle n’en saute pas
moins aux yeux de ces jeunes prolétaires qui sans
avoir lu La France juive comprennent désormais par¬
faitement que la Révolution, au cours du xix c siècle, a
été l'œuvre commune de l’esprit de révolte et de celui
d'aveugle acceptation, du conservateur et de
l'anarchiste unis dans une sorte de symbiose. On met
entre les mains du crétin bien-pensant une petite
baguette, et il écarte aussitôt les gens du trottoir pour
leur éviter de recevoir les briques sur la tète, mais il
ne lui viendrait jamais à l’esprit que la maison qu’on
est en train de démolir est justement la sienne. Ainsi,
sous prétexte de discipline, les officiers selon le cœur
du père du Lac, issus vers 1875 des opulentes génitoi-
res de la Compagnie de Jésus, se sont laissé couvrir
de passementeries par n'importe quel politicien radi¬
cal, tandis que l’école républicaine s'emparait des
consciences et y minait tranquillement l’idée de
patrie, exactement comme aujourd’hui, dans le dos
des curés rouges devenus courtiers d'engrais, assu¬
reurs, mutualistes, champions de football, et qui
seront demain professeurs de billard ou accoucheurs,
elle escamote le bon Dieu. L'homme du peuple sent
confusément peut-être, mais avec force, 1 avilisse¬
ment de ces malheureux qui se croient toujours
magistrats ou militaires, et qui ne seront bientôt plus
354
Démission de la France
que des figurants, une deuxième police d’Etat, d'une
espèce un peu plus relevée sans doute, mais moins
coûteuse que l'autre. Il se jette au savant comme au
seul prêtre.
Prodigieuse infortune ! Car la science ne libère
qu’un bien petit nombre d'esprits faits par elle, pré¬
destines. Elle asservit les autres. La complexité de son
immense machinerie exige des sacrifices croissants,
une discipline chaque jour plus stricte, la totale
dépendance de l’ouvrier à l’outil merveilleux dont il
ne connaît rien qu’un levier ou qu’un écrou ? Il serait
fou d’imaginer un équipement planétaire arrivé au
dernier degré de la perfection, et resté néanmoins
sous le contrôle de la multitude. L’aristocratie poly¬
technique, à laquelle seront finalement remis les des¬
tins de notre minuscule univers, apparaîtra bientôt ce
quelle est réellement, la plus inhumaine de toutes, la
plus fermée. Une parole de roi pouvait changer jadis
un pauvre diable en seigneur, il faudra demain vingt
années d’études et une manière de génie pour faire
un ingénieur capable d'utiliser quelques-uns des puis¬
sants moyens mis par la science au service du plus
dangereux des êtres, dont le pouvoir de destruction
est pratiquement sans limites, car il est le seul à pré¬
férer à ses besoins, à ses passions. Plus encore que
l'expérience russe ou américaine, la première des
guerres universelles que notre espèce vient de subir
avec une extraordinaire passivité peut donner quel¬
que idée d’un progrès obtenu par les méthodes de
laboratoire, grâce à une impitoyable sélection. Le
temps viendra, le temps va venir où notre répugnance
à sacrifier le matériel humain pour aboutir à cette
conséquence absurde de payer l'homme vingt fois,
cent fois, mille fois son prix, paraîtra non moins ingé¬
nue que le scrupule des chirurgiens du xm c siècle à
disséquer les morts. Il est déjà trop évident qu’une
société digne de ce nom, sans préjugés de sensibilité
ni de morale, est seule capable de triompher du plus
tenace des fléaux, la misère, grâce à une rigoureuse
hygiène sociale, c'est-à-dire en limitant les naissances
et supprimant les infirmes ou les paresseux. Alors
Conclusion
355
l’idée démocratique aura achevé de se libérer d’un
vocabulaire religieux ou sentimental, désormais inu¬
tile, pourra se montrer telle quelle, ainsi qu’une
conception entièrement neuve et totale de la vie.
Ces prévisions, je le crains, vont faire pleurer de
rire un certain nombre de gens obèses qui veulent
absolument que la dernière guerre ait été l'œuvre
d’une poignée de hobereaux poméraniens ligués
contre les vertueuses nations anglo-saxonnes et
voient toujours la Révolution sous les espèces naïves
d'un ouvrier culotté de velours finalement mené au
poste par le bon sergent de ville, à la demande d’un
monsieur en redingote décoré de la légion d’honneur.
L’inconscience véritablement stupéfiante de ces
lâches finit par les égaler aux plus braves : tant qu’ils
pourront déguiser un de leurs chiens en gendarme,
l'autre en juge et le troisième en agent du fisc, ils
vivront de biscuits et de conserves au milieu de la
ville en flammes attendant tranquillement d’heure
en heure la victoire du parti de l'Ordre. Qu’ils l’atten¬
dent donc ! Nul homme capable de pitié n'aurait le
triste courage de cacher à la jeunesse de notre pays
une vérité désormais trop évidente, qui la vise entre
les deux yeux ainsi que la bouche noire d’un brow¬
ning : la guerre est l'état normal, naturel, nécessaire,
d’une société qui se flatte de ne devoir absolument
rien aux expériences du passé, s'organise pour suivre
pas à pas la science dans ses perpétuelles transforma¬
tions. La loi de ce monde sera la plus dure des lois
biologiques, celle de la concurrence vitale. Il se
condamne à détruire sans cesse sous peine de fixa¬
tion, d’arrêt, c'est-à-dire de mort. D'ailleurs toute
destruction est légitime, puisqu'elle ouvre la voie au
progrès, coupe à l’humanité en marche le chemin de
la retraite. N’en déplaise aux romanciers de l’école de
M. Durkheim, ou même à ces dévots roublards qui
nous rebattent les oreilles des horreurs de la déca¬
dence romaine, il n était pas jusqu’ici d’exemple d’une
société radicalement et pratiquement athée. Il a fallu
les réussites foudroyantes de la science expérimentale
356
Démission de la France
pour briser, en quelque sorte, le rythme normal de la
vie intérieure, ébranler chez les plus humbles, avec
l'esprit de soumission à la nature, la croyance atavi¬
que au caractère absolu de certaines lois fondamenta¬
les régissant l’individu, la famille, la cité. Sans doute,
le philosophe peut hausser les épaules en face du
grossier miracle de la T.S.F., le haut-parleur n’en
apporte pas moins, de sa voix de polichinelle, à des
imaginations plus dociles, un fabuleux message, le cri
de ralliement d’une espèce déjà victorieuse, l'appel
vertigineux à travers la nuit. Chaque découverte nou¬
velle semble faire ainsi craquer l'étau d'un détermi¬
nisme qu’une intelligence sommaire doit presque
infailliblement confondre avec Dieu. Pourquoi le
meme génie qui va triompher de la loi de la pesanteur
ne réussirait-il pas à nous affranchir de la loi
morale ? L’esprit de révolte perd ainsi son caractère
de négation impuissante, il resplendit au contraire
d’enthousiasme et d'espérance. La seconde vertu
théologale, gueule béante, semble se retourner contre
les deux autres, en rugissant. Le prince des Ténèbres
a repris sa place au front des cieux.
Cette constatation ne trouble pas d'ailleurs la séré¬
nité des imbéciles. Pour de pauvres prêtres qu'on
disait avancés aux environs de 1885 et qui s’obstinent
à faire semblant de courir derrière des paradoxes
fourbus, la démocratie n'est toujours qu'un thème
inépuisable aux discussions et controverses du sémi¬
naire. Ils croient naïvement en être quittes avec d’in¬
nocentes hardiesses de langage dont ils frappaient de
terreur, jadis, l'archiprêtre ou le châtelain. Le vocabu¬
laire a pu passer depuis du rose vif à l'écarlate, l’ou¬
vrier français, né malin, a vite fait de découvrir, sous
le démagogue, le pleutre qui joue au réfractaire, l'en¬
trepreneur de barricades pour rire qu’il retrouvera le
lendemain sur l’estrade, avec son manteau romain et
ses gants de filoselle, parmi les autres défenseurs de
l’ordre. Quand le pauvre homme a tiré de son sac à
malices, au grand effroi des dévotes, ses modestes
bonbons au poivre, sa douzaine de petits pétards et
sa pique en carton doré, tout l'arsenal enfin du révo-
Conclusion
357
lutionnaire de patronage, il faut bien qu’il finisse par
en sortir, sous le regard sévère de ses supérieurs et
en rougissant de dépit, d'autres objets moins frivoles,
notamment ce fameux principe de soumission au
pouvoir établi, quel qu’il soit, Napoléon, Louis-Phi¬
lippe, Lénine ou Mussolini. Le plus borné des grévis¬
tes d'Halluin-la-Rouge comprend vaguement que
n’importe quel bon tyran, au prix d’un concordat pas¬
sable, pourrait demain, comme en 1804, se payer la
colossale fantaisie d'un nouveau sacre : on venait
aussitôt les braves curés du cardinal Liénart, un peu
chiffonnés par la lutte des classes, se précipiter vers
les lavabos pour en ressortir rasés de frais, dans une
soutane neuve, proposant gravement aux copains la
récente formule des évêques français, celle de « l’ac¬
ceptation pure et simple du gouvernement, sans
anière-pensée, avec la loyauté parfaite qui convient à
un chrétien ». Et sans doute cette conception, disons
transcendante, du devoir civique et de la fidélité poli¬
tique, se justifie admirablement du point de vue sur¬
naturel : le malheur est qu’on n'en puisse confier l’ap¬
plication à des moines austères, plutôt qu'à des
prélats diplomates, généralement gras et luisants, qui
suent l’optimisme par tous les pores. À moins d’ouvrir
un cours de théologie et de droit canon dans toutes
les Bourses du travail de France, dont nous propose¬
rons aussitôt de confier la chaire à M. Jacques Mari-
tain, l’héritier des hommes en blouse continuera de
manifester quelque scepticisme à l'égard de « cette
loyauté parfaite qui convient au chrétien », la
« loyauté parfaite » de gens qui s'honorent ainsi de
changer de maîtres. On pourra soutenir, il est vrai,
que le seul succès désigne assez l'élu de la Providence.
Mais la santé, non moins que le succès, me paraissant
un gage valable des faveurs célestes, je propose qu on
donne le pouvoir au plus gras.
Nous serions fâchés d’humilier de vieux prêtres qui
n’ont eu que le tort de se prendre jadis au sérieux
dans un rôle nouveau. Erreur vénielle en un temps où
la société bien-pensante n était pas loin de considérer
comme un agitateur des plus dangereux .VI. le comte
358
Démission de la France
Albert de Mun. Leur vanité saigne aujourd’hui de
découvrir qu’ils ne furent sans doute jamais, aux veux
des révolutionnaires authentiques, que d’inoffensifs
parasites auxquels on a laissé parfois l’usage d’un
vocabulaire commun, par bienveillance pure, ainsi
qu’un briscard campe un marmot sur son genou et le
fait souffler dans sa trompette. Oui, nous serions
fâchés d’humilier des vétérans de l'anarchie parmi
lesquels on compte quelques-uns des plus hauts
dignitaires de l’Église, mais apres un demi-siècle d’ex¬
périences, il doit être permis de dire qu'ils se font du
peuple une image non moins fade et désuète qu’au¬
cun de ces bourgeois qu'ils méprisent. Aux hommes
qui ont lu Karl Marx ou Lénine, et fait entre eux le
grand rêve de la dictature prolétarienne, il est tout
de même comique d'offrir, en trépignant de ferveur,
l’encyclique Rerum novarum... L'ordre social chré¬
tien, dites-vous? Mais que veut-on qu'entendent à
l’ordre social chrétien de braves types auxquels vos
multiples occupations — secrétaires de syndicats,
caissiers de coopératives, agents des Mutuelles ou
courtiers — n'ont pas permis d’apprendre le simple
catéchisme ? Ou’est-ce que l'ordre social chrétien,
d'ailleurs, hors du plan de la Rédemption ? Et puis,
enfin, s'il faut tout dire, vous êtes poussés trop vite,
presque en une nuit, cette nuit fameuse des élections
de 1892, lorsqu’on apprit avec stupeur que l’in¬
destructible bourgeoisie française, à table depuis
1789, dans un suprême effort de ses reins centenai¬
res, venait de se crever la peau du ventre et gisait
désormais impuissante, entre sa chaise et son pot.
Soyons francs : bonnes ou mauvaises, ce peuple a des
raisons de se méfier. Vous lui promettez la Justice un
peu tard — trop tard vraiment — à l’heure même
(quelle singulière rencontre !) à l’heure même où
pour la première fois depuis tant de siècles, la Puis¬
sance passe à portée de sa main — la Puissance avec
toutes les joies de la terre ! Quand on prétend faire
de l’opportunisme une vertu, il est regrettable de
manquer à ce point du sens de l’opportunité.
Conclusion
359
Qu'importe, à présent, la méprise de ces malheu¬
reux ? Elle a perdu son caractère tragique, ce sens
augurai qui vers 1880 avait frappé si fortement l’au¬
teur de La France juive. La jeunesse regarde avec
indifférence la démocratie laïque et sa rivale se dispu
ter ce qui reste du pauvre — et bientôt il n'en restera
lien. La pauvreté aura disparu, secrètement, humble¬
ment, et les deux adversaires stupéfaits, front contre
front et les mains vides, ne retrouveront même plus
ses pas dans l’herbe. Celle qui lut, deux mille ans,
parmi les hommes, une autre présence réelle, l’en¬
fance divine elle-même, le mystère d’un regard triste
et pur, vous l’aurez chassée du monde, poursuivie à
travers toutes les routes du monde, comme une bête
enragée, idiots que vous êtes. Et à sa place vous avez
vu soudain paraître la Misère, c’est-à-dire la pauvreté
devenue folle. La Misère s’est mise à hurler à chaque
carrefour de vos villes de fer, la Misère avec son linge
haillonneux et ses bas de soie, son indéfrisable, ses
bijoux de cuivre et ses atroces parfums, la misère au
cœur féroce et frivole, la misère des dancings et des
cinémas, grimaçante parodie de la pauvreté, qui
crache sur le pain et le vin. L’hypothèse d’une dispari¬
tion si mystérieuse paraîtra sans doute insensée à
beaucoup d’excellents chrétiens, que la vieille habi¬
tude de carotter l’électeur, a rendus presque aussi
imperméables que des Cafres à toute idée surnatu¬
relle. 11 n’en est pas moins vrai que la chrétienté avait
fait du pauvre un être absolument à part, privilégié,
dépositaire de la seule grandeur humaine que l’anti¬
quité n'ait point connue, ni même soupçonnée, mais
héritier d'un autre héritage, témoin innocent d'un
Dieu mort nu sur la croix, nu comme au jour de sa
naissance. Les affreux petits pédants du Sillon, ou les
solennels cabotins de l’Action populaire, machines à
tracts et à rapports, trouveront naturellement qu'on
a fait beaucoup mieux depuis le xn e siècle, et que ce
mendiant que nos pères traitaient avec un mélange,
d’ailleurs aujourd’hui incompréhensible, de sans-
gêne et d’adoration, sentait horriblement mauvais.
Ils accuseraient volontiers le Moyen Âge de l'avoir
360
Démission de la France
entretenu tel quel, ainsi qu’un jongleur ou qu’un
chien favori, peut-être par un raffinement d'urba¬
nisme, pour la décoration des porches et de ces bancs
de pierre creusés à son usage dans l'épaisseur des
murs. À force de tenir effrontément les gageures des
surenchérisseurs démagogues, ces malheureux ont
fini par oublier complètement ce qu’ils se garderaient
bien d’ailleurs de rappeler aux citoyens électeurs,
cette royauté scandaleuse de la croix, dont le seul
nom risquerait de faire éclater de rire le copain syndi¬
qué dont on chatouille le bas-ventre en attendant de
sauver son âme. Le plus drôle de l'histoire est qu'on
voit très bien ce que la Société ancienne a fait pour le
pauvre, quelle a peut-être négligé de décrasser, mais
quelle a honoré comme l'image vivante de Jésus-
Christ, tandis qu’on chercherait en vain quel service
lui ont rendu ces chrétiens sociaux qui n ont que son
nom à la bouche mais se contentent d'applaudir,
d’ailleurs généralement dix ans trop tard, aux victoi¬
res de la démocratie égalitaire, et que nous voyons
aujourd'hui encore, sous les yeux d’un bon peuple
secoué par la rigolade, jouer leur dégoûtante comédie
autour de la loi des Assurances sociales, avec l’espoir
ingénu d’en passer finalement pour les inventeurs.
Grâce à eux, le temps n'est pas loin, s'il n’est déjà
venu, où rien ne distinguera plus le premier-né de
l’ordre chrétien, celui que l’Eglise a bercé tant de siè¬
cles au creux de son giron, du mauvais riche et du
voluptueux. Une police attentive l’aura ramassé sur la
voie publique, avec les débris des poubelles et les
chiens errants, lavé, rincé, passé au phénol, habillé
d'un complet de toile sorti tout chaud de l’étuve.
Après quoi on ne lui demandera que d’entretenir, au
cœur de la Cité moderne et à un point convenable
de tension, cette venu de l’Envie, indispensable au
Progrès, et qui semble tenir dans notre civilisation la
place réservée jadis à la vertu de Charité. Sous cette
nouvelle forme, j’avoue que le Pauvre sera devenu
tout à fait méconnaissable : il s'appellera le chômeur,
viendra manger deux fois par joui dans la main de
1 État, son maître, recevra de lui chaque semaine son
Conclusion
361
bon de cinéma et d’amour, mi-réfractaire et mi-poli¬
cier, entrepreneur de grèves ou d'émeutes, merce¬
naire au service des puissances rivales de l’Industrie
ou de la Banque. Lorsque l’animal, en dépit d’une
hygiène sévère, se sera dangereusement multiplié, les
nobles démocraties se hâteront de lui reprendre son
complet de toile, retireront de l’étuve un uniforme, et
habilleront le chômeur en militaire, pour une nou¬
velle guerre de la Justice et du Droit. Si Notre Sei¬
gneur, comme l’affirment les vieilles légendes celtes,
doit revenir bientôt sur la terre, il pourra bien appeler
ce singulier personnage « mon Fils », mais il ne l’ap¬
pellera sûrement pas « mon Frère ». Dans une société
qui a complètement perdu le sens chrétien de la dou¬
leur, au point de la haïr, et même de ne haïr quelle,
il est juste que le pauvre reprenne sa place aux côtés
du milliardaire, puisqu’ils appartiennent désormais
l'un et l’autre à ce Monde pour lequel le Christ a
refusé de prier — n’en déplaise aux fiers séminaristes
démocrates qui, jusqu'à l’âge de la totale sénilité,
continueront de voir ce monde tel qu'il se présentait
jadis à leurs imaginations de petits paysans précoces,
c’est-à-dire sous les espèces d’une sorte de salon de
sous-préfecture, rouge et or, théâtre de toutes les
impudicités, où des messieurs très bien, ivres de
champagne, pincent les fesses de la marquise !
Ah ! ces fesses de la marquise ! Non point celles-là
seulement mais toutes les autres encore, jeunes ou
vieilles, chastes ou flétries, en une seule rotondité
colossale, vaguement phosphorescente, immobile au-
dessus de l’horizon, la sphère vermeille insolemment
balancée, inaccessible, vers laquelle le bon abbé
Bethléem pousse, de minute en minute, un aboie¬
ment furieux qui finit decrescendo par un gémisse¬
ment si lugubre qu’il arrache une plainte à la chai¬
sière endormie... Diabolique aventure ! Depuis plus
de cent années, cet objet, pourtant déjà familier à nos
pères, attire sur lui seul, ainsi qu'un écuyer fidèle,
tout l’effort de la chrétienté. Le monde entier peut
travailler systématiquement, cyniquement, à se pas¬
ser de Dieu, préparer avec une énergie sauvage, dont
362
Démission de la France
le ressort reste mystérieux, l'avènement d’une nou¬
velle forme de barbarie — celle-là probablement sans
remède, car elle aura sa loi et son ordre propres, dis¬
posera de moyens assez puissants pour imposer à des
milliers d’esclaves la discipline strictement biologi¬
que de la ruche ou de la termitière — cette transfor¬
mation réellement prodigieuse d’une société hier
encore imprégnée de christianisme jusqu’aux moelles
semble avoir passé presque inaperçue d’une part
considérable de ce clergé, jadis glorieux, aujourd'hui
gâté par un siècle de politique sans franchise, faite
d’abandons retentissants et de revanches sournoises,
et dont la vanité crédule grandit sans cesse à propor¬
tion des humiliations subies. Ce fait immense, qui,
bien avant Drumont, n’avait pas échappé à Balzac, la
dépossession progressive des États au profit des for¬
ces anonymes de l'Industrie et de la Banque, cet avè¬
nement triomphal de l’Argent, qui renverse l’ordre des
valeurs humaines et met en péril tout l'essentiel de
notre civilisation, s’est accompli sous leurs yeux, et
ils ont gravement hoché la tête ou parlé d’autre chose.
La guerre elle-même a été réduite par leurs soins aux
proportions d’une épidémie de variole ou de choléra,
dont les services compétents recherchent encore les
causes. Ayant fait en un siècle le tour de tous les régi¬
mes, de tous les partis, de toutes les classes sociales,
laumônière à la main, il leur est désormais impossi¬
ble de sortir des banalités sans mettre dangereuse¬
ment en cause la dernière venue des Puissances, cette
Démocratie qu’ils continuent de définir pieusement le
« gouvernement du peuple par le peuple » sur la foi
de manuels sulpiciens édités vers 1848 par la respec¬
table maison Marne.
Pour ceux de ces pauvres gens que rebutent certai¬
nes besognes réellement assez basses d’un prétendu
apostolat social, la grande, l’unique affaire est encore
la lutte contre l'amour, la surveillance assidue des
coquebins et des coquebines, et finalement la culture
en serre-chaude du long dadais au cou de poulet, aux
veux de faïence, connu sous le nom de bon enfant, et
dont Vénus elle-même n'aurait rien à espérer. Chacun
Conclusion
363
sait désormais qu'il n'esl plus, grâce à Dieu, que de
saintes colères, de vénielles avarices, d'innocentes
gourmandises. À peine distingue-t-on l'envie d'un
sentiment de légitime émulation. Quant au men¬
songe, on en voit d’utiles, ou même de pieux. Reste le
derrière symbolique, cause de tout le mal. Les siècles
chrétiens n’ont pas connu cette obsession de la
luxure. Ajoutons, hélas 1 qu’une si furieuse croisade
ne semble guère avoir réformé les mœurs. Mais elle
a peut-être plus contribué qu’on ne pense à répandre
l’image absurde du prêtre exclusivement consacré à
la garde des pucelages, le croquemitaine noir au nez
duquel un jeune citoyen éclate de rire, sitôt qu’il a du
poil au menton. C’est d’ailleurs ce rôle que paraissent
assumer dans la société américaine les pasteurs pres¬
bytériens ou méthodistes, bien vêtus, bien nourris,
avec leur compte en banque et leur Buick, en atten¬
dant qu’une meilleure organisation des services de
prophylaxie vénérienne et d’hygiène mentale rende
leur ministère inutile. Ce dernier trait paraîtra peut-
être rassurant à des malheureux que la crainte de
passer pour réactionnaires, l’espoir d’entrer un jour
dans le prestigieux état-major des spécialistes,
empêchent véritablement de dormir. On a envie de
couper court à toutes ces phrases déclamatoires et,
parodiant un mot célèbre, de crier à un univers saturé
de mensonge, au point que la douce, la franciscaine
Pauvreté elle-même y devient vénéneuse : « Gare là-
dessous ! Le Spirituel fout le camp ! » À quoi 1 ’Qsser-
vatore roniano répondrait sûrement par une note
aigre-douce, m’avisant que le Spirituel réside tou¬
jours à l’hôtel de la Nonciature, 10, avenue du Prési¬
dent-Wilson, et qu’il a dîné la veille de bon appétit
chez la baronne de Tralala, aux côtés de notre émi¬
nent ministre des Affaires étrangères.
Quant au reste du monde, n’en parlons pas, voulez-
vous ? Rien ne prouve qu’il tienne à se faire une opi¬
nion sur un tel sujet, mais serait-il dévoré de la plus
ardente soif de connaître, qu’il aurait encore beaucoup
de peine à mener à bien l’opération initiale — cette
364
Démission de la France
distinction du temporel et du spirituel — que le zèle
des théologiens à justifier les brusques changements
de front de l’opportunisme sacré embrouille un peu
plus chaque jour. L’homme d’autrefois trouvait l'Église
associée à toutes les grandeurs du monde visible, aux
côtes du prince quelle avait oint, de l'artiste quelle
inspirait, du juge investi par elle d'une espèce de délé¬
gation, ou du soldat dont elle avait reçu les serments.
De la plus haute charge au dernier de ces métiers
a u'honorait le patronage des saints, il n'était droit ni
evoir si humble quelle n’eût d’avance béni. Il a suffi
pourtant d’une douzaine de publicistes, promus par
eux-mêmes au rang de philosophes, pour quelle aban¬
donnât jadis presque sans combat une société, son
œuvre, et quelle laissât se dissiper en un jour l’héritage
de dix siècles. Depuis 1789, il semble bien d'ailleurs
quelle ail abandonné l’espoir de reconquérir ce monde
perdu. Elle a même fini par en haïr jusqu’à la
mémoire, de toute l’amertume de ses rêves trompés.
Son ambition ne va plus désormais qu a se retrancher,
vaille que vaille, à la place que la flétrissante pitié de
ses vainqueurs lui laisse hors les murs de la Cité, ainsi
que le prescrit la loi de Moïse pour les femmes impu¬
res et les charmeurs de serpents. Elle se vante au
contraire d'avoir recouvré ce qu elle appelle si drôle¬
ment sa liberté. Constituée à la mesure non seulement
de l’homme, mais de la société des hommes, elle se
travaille en désespérée dans le seul but de perdre (s’il
était possible) ce caractère social au plein sens, au sens
universel de ce mot magnifique — caractère qui n'ap¬
partient qu'à elle, la distingue absolument de ces
confessions protestantes faites pour administrer
chichement, dans l'intérêt d'un petit nombre d’action¬
naires, un certain capital spir ituel, et que tarira en un
moment une plus grande dépense de leur être...
À la dernière page d’un livre où je crois n’avoir rien
donné à demi, consacré à un homme que l’ingratitude
a bien fini par tuer, mais sans réussir à le poignarder
dans le dos, pourquoi redouterais-je d'écrire le mot,
hélas ! informe, sans couleur et sans contour, flasque
Conclusion
365
et froid, la plus hideuse des bêtes de l'ombre, le mot
abject de trahison ? Et je ne 1 écrirai pas pour moi —
que m'importe ! Mais nul ne met en cause l'Église, qui
ne sente aussitôt sur lui le regard anxieux de la vieille
mère au cœur pur, ce regard chargé de pitié, de
patience et d'attente qui a déjà vu mourir tant d’hom¬
mes, me verra aussi mourir. Eh bien ! l'Eglise a été
trahie, voilà tout. Le en, d’une naïveté si poignante,
presque enfantin, de Drumont mourant : « Les riches
tiennent maintenant la place prépondérante dans cette
Église qui a été fondée par les pauvres » n'est pas si
injuste qu'on pense. Les puissantes démocraties capi¬
talistes de demain, organisées pour l’exploitation
rationnelle de l’homme au profil de l’espèce, avec leur
étatisme forcené, l'inextricable réseau des institutions
de prévoyance et d’assurances, finiront par élever entre
l’individu el l’Église une barrière administrative qu'au¬
cun Vincent de Paul n'essaiera même plus de franchir.
Dès lors, il pourra bien subsister quelque part un pape,
une hiérarchie, ce qu’il faut enfin pour que la parole
donnée par Dieu soit gardée jusqu’à la fin, on pourra
même y joindre, à la rigueur, quelques fonctionnaires
ecclésiastiques tolérés ou même entretenus par l’Etat,
au titre d’auxiliaires du médecin psychiatre, et qui
n'ambitionneront rien tant que d’être traités un jour
de « cher maître » par cet imposant confrère... Seule¬
ment, la chrétienté sera morte. Peut-être n’est-clle plus
déjà qu’un rêve ? Tout ce que la cathédrale avait jadis
rassemblé le long de ses flancs énormes, avant de jeter
au ciel ainsi qu’un cri triomphal sa flèche vertigineuse,
le troupeau des grandeurs humaines, s'éloigne, se dis¬
perse. Le prêtre médiocre les voit d’ailleurs partir sans
regret. L’innocent sc croit de force à les remplacer tou¬
tes. Qu’importe une grandeur de plus ou de moins ? Il
crache aujourd'hui sur les pas du dernier survivant de
l’ancien monde, l’héritier pourtant bien déchu de la
chevalerie occidentale, l’humble soldat moderne si
résigné, si docile, avec sa détroque couleur de boue,
ses instruments, sa technique, sa touchante obsession
de la légalité. Tel qu'il est, la Ploutocratie pacifiste n’en
réclame pas moins sa peau, et Tartuf fe — le « pauvre
366
Démission de la France
homme »! — la lui présente les veux pleins de larmes,
une main sur le cœur !
Le pauvre homme a donné ainsi tout ce qu’il a pu,
au hasard des rencontres et des foucades, et quelque¬
fois pour rien, poussé par le seul désir de plaire. En
se refusant à dissiper d'un coup l’héritage des aïeux,
il a perdu jusqua la chance de conclure un marché
relativement avantageux : il a livré dix siècles d'his¬
toire, tranche par tranche, en petit commerçant ron¬
douillard, ainsi que le papa, derrière son comptoir,
débitait l’andouille ou le cervelas. Maintenant la bou¬
tique est vide. La bande de calicol sur laquelle la
démocratie chrétienne triomphante avait peint jadis
en lettres gigantesques, sous le regard bénin des mon-
signores, liquidation générale, claque désormais au-
dessus de la porte, fouettée par l’averse. On continue
bien, pour la forme, à marchander le long du trottoir,
les pieds dans la crotte, à proposer des échanges illu¬
soires, à supputer d'invraisemblables bénéfices : cha¬
cun sait que l’anarchie cléricale n’a plus de compte
en banque : elle n’a plus rien a mettre en gages que
des biens qui ne lui appartiennent pas, n'appartien¬
nent à personne, la part sacrée, indivisible, l’héritage
même des saints. En vain offrirait-elle en garantie de
ses suprêmes spéculations les sept sacrements ou les
trois vertus théologales : les partenaires habituels
n’ignorent pas que de telles valeurs sont impossibles
à négocier. Il leur suffit que le prêtre médiocre ait
maintenu un siècle ou deux, au profit de l’idéologie
naissante, l'équivoque fondamentale d’un évangé¬
lisme ambigu. Grâce à lui, et selon le mot véritable¬
ment prophétique de Chesterton, les « idées chrétien¬
nes devenues folles » ont été lâchées à travers le
monde le temps nécessaire pour achever d'y étouffer
les trop vivaces surgeons de la souche antique. L’ima¬
gination populaire, saturée de métamorphoses inco¬
hérentes, a fini par les rejeter en bloc, ne tolère plus
que la notion simpliste du Progrès, décidément victo¬
rieuse de la conception millénaire d’un rachat, d’une
Rédemption, d’un mystérieux paradis perdu dont la
douleur humaine garde les clefs.
Conclusion
367
La Douleur... Oui ne rêverait de jeter comme un
déli à la lace des nouveaux maîtres du monde ce nom
prodigieux ! Qu’ils le veuillent ou non. qu’ils la haïs¬
sent ou même la nient, nous la voyons debout sur le
seuil, avec son mince visage pale et têtu, sa bouche
tremblante, et cette main qu’elle appuie sur sa poi¬
trine, cette main pure. Bien entendu, chacun peut
détourner la tête, fixer attentivement le plafond, ou
siffler entre ses dents, d’un petit air brave. Elle est là.
On le sait. Ceux-là mêmes qui croient au futur mira¬
cle de la Science ne l'attendent déjà plus pour
demain, se demandent anxieusement de quel prix
nous le devrons payer... Nous voilà loin des fanfares
de la dernière Exposition universelle, des cantates de
Mme Augusta Holmès ! En somme il apparaît claire¬
ment à tous que dans la voie où notre espèce s’en¬
gage, le moindre faux pas peut lui être fatal, la met
en péril de mort. J’ajoute qu'il serait vain de prendre
prétexte de certaines analogies pour comparer nos
démocraties modernes aux régimes populaires dont
l'antiquité nous a fourni le modèle. L’esprit de révolte
n'a peut-être jusqu’ici rien constmit de durable parce
qu’il ne disposait que de moyens ridiculement insuf¬
fisants contre les inévitables conséquences des révo¬
lutions, le désordre et la misère. La Science l’a fait
désormais assez; puissant pour contenir le premier,
assez riche pour fournir à l'homme avili, dégradé,
privé de son âme, des loisirs et des ventrées. Les
beaux esprits auxquels le prophétisme de Joseph de
Maistre donne des nausées, et qui nous soutiennent
gravement que l’animal humain a donné depuis long¬
temps la mesure de sa méchanceté, se préparent à
d’étranges surprises. Au train où va le monde, lorsque
des avions géants laisseront tomber comme une fleur
la bombe de mille kilos, quand, au premier glisse¬
ment de l’aube, à travers les persiennes, les habitants
de la tranquille petite sous-préfecture achèveront de
vomir leurs poumons, en famille, dans les cuvettes
écarlates, on dira de notre guerre, de notre fameuse
dernière guerre : « C'était le bon temps ! » Et après la
bombe d’une tonne ou deux, garçons ! vous verrez
368
Démission de la France
bien autre chose, vous verrez pis. Vous saurez cc que
c’est qu’une certaine Paix — non pas même celle
qu'entrevoyait Lénine agonisant sur son lit de sangle,
au fond de sa hideuse mansarde du Kremlin, un œil
ouvert, l’autre clos — mais celle qu'imagine, en ce
moment peut-être, en croquant ses cacahuètes au
sucre, quelque petit cireur de bottes yankee, un mar¬
mot à tête de rat, demi-saxon, demi-juif, avec on ne
sait quoi de l'ancêtre nègre au fond de sa moelle enra¬
gée, le futur roi de l'Acier, du Caoutchouc, du Pétrole,
le Trusteur des Trusts, le futur maître d’une planète
standardisée, ce dieu que l'Univers attend, le dieu
d’un univers sans Dieu.
*
* *
Jeunes Français, jeunes électeurs français, soldats
d'hier ou de demain, qui ne vous parle ? Pourquoi ne
vous aurais-je pas parlé à mon tour? Ké bien, je n’ai
pas fini, je m’en vais encore vous dire une bonne
chose, chers garçons : vous ne vivrez pas vieux. Nous
ne vivrons pas vieux, jeunes gens français ! Entre ce
futur empereur yankee, le dieu à lunettes d'écaille,
aux dents d’or, et sa proie depuis trop longtemps
convoitée, l'immense et fragile univers, il n’v a plus
que vos poitrines — ce rampait. Que vous le sachiez
ou ne le sachiez pas, qu’importe. Ils n’en lâcheront
pas moins dessus leurs mécanismes en folie, ils les
crèveront par mille et par mille. À chaque détour de
la route, au creux de l'ornière, nous refroidirons
ensemble, pêle-mêle, les jambes gainées de cuir, dans
nos pauvres culottes crevées, sous un linceul de gelée
blanche. Et sans doute, comme aimait tant à dire le
vieux Drumont, vous avez parfaitement le droit
d'éclater de rire à la figure de gens qui vous font ces
prophéties désagréables. Rien n'arrêtera plus la
machine à tuer, son pas fait déjà trembler la terre. Le
monde ne nous comprend plus, voilà le malheur.
Nous sommes de trop. Vous auriez beau vous mettre
tout nus, des fleurs au front, avec la houlette et le
flûtiau, ainsi que le cher Quichotte au terme de son
Conclusion
369
admirable vie. la juste méfiance du monde n’en serait
pas apaisée. Le Monde a peur de vous. Le Monde ne
vous fera pas grâce. C’est Sieburg qui vous le disait
l'autre jour, en clignant de l’œil, tout débordant de
tendresse et de bonne volonté. Comme ses bonnes
grosses mains, sous la chemise, vous tâtaient le
cœur ! Que de sang, Heergott, dans ces artères qu’on
disait vides ! Impossible de vous sacrifier propre¬
ment, il faudra retrousser ses manches... Ils vous
regardent, ils vous mesurent, puis ils se regardent
entre eux, avec se sourire blême, moitié niais, moitié
cruel, qu’ils ont devant nos femmes, vos femmes, —
sacrés Français ! Ah oui, sacrés, sacrés Français !
Notez bien que leur embarras s’explique, et si vous
preniez seulement le loisir de réfléchir un peu sur
vous-mêmes, sur la place singulière que vous tenez,
que vous tenez à votre insu parmi les hommes, votre
étonnement ne serait pas moindre. Nul doute qu'en
achevant fiévreusement de construire l’Usine univer¬
selle, l'Usine intégrale, des millions et des millions
d’hommes n’aient cru naïvement réaliser le plus vieux
rêve du rationalisme français. Au fronton de ce Tem¬
ple de la science polytechnique, l'entrepreneur améri¬
cain eût volontiers inscrit, pour vous faire plaisir, les
noms de Rabelais, de Voltaire et de M. Anatole
France. Et voilà qu’au moment de franchir le seuil ce
peuple incompréhensible, frivole et changeant
comme une femme, sort brusquement des rangs, s’ac¬
cule au mur et fait face.
Non, non, nous ne vivrons pas vieux, jeunes gens
français ! Le monde ne vous pardonnera pas, le
monde ne vous pardonnera jamais de l’avoir déçu, le
monde a visiblement renoncé à vous comprendre. Il
ne s’agit plus ici désormais de telle ou telle définition
purement spéculative de la vie, sur quoi l’on peut tou¬
jours plaider. Comme vos ancêtres révolutionnaires,
idéalistes incorrigibles, proclamaient jadis : « La
liberté ou la mort ! », l’univers unanime nous crie
aujourd'hui : « Notre discipline ou la mort ! », et croit
dire exactement la même chose. Inutile d’essayer de
lui faire entendre ce que beaucoup d’entre vous ne
370
Démission de la France
conçoivent d'ailleurs même pas, que Dieu vient de
remettre entre vos mains, entre vos mains rebelles,
vos mains impures, le suprême espoir de la chré¬
tienté, le sort de l'homme chrétien. Le monde
moderne n’a pas le sens de l’ironie. A peine com¬
mence-t-il à saisir vaguement que notre existence se
trouve liée à une certaine conception, proprement
religieuse, de la personne humaine. Révolution,
démocratie, laïcisme, c était là pour nous, sous des
noms divers, l’expression de ce môme individualisme
anarchique où a risqué de sombrer tant de fois le
génie de notre race, et dont les brusques poussées, au
cours de l’histoire, semblent marquer chaque grave
défaillance du Spirituel. Le Monde répète après nous
ces mots magiques, mais ils ne font que désigner
pour lui les étapes successives d’une évolution dont
le terme suprême est justement le total asservisse¬
ment de l’individu, son écrasement. Jusqu’à quand
espérerions-nous de prolonger encore cette équivo¬
que fondamentale ? A qui ferons-nous croire, après
avoir fatigué si longtemps de notre prétendu
athéisme les pieuses nations anglo-saxonnes que, pre¬
mière-née de la chrétienté, notre nation veut partager
jusqu’au bout son destin, vivre avec elle ou ne pas
vivre, la sauver ou mourir ?
Nous en sommes là pourtant. Les décrets des
conciles, les brefs et les encycliques, les prédications
et les miracles ne nous apprendraient rien de plus
que l’humble vérité que j'énonce ici, avec une tran¬
quille assurance : la société qui se crée peu à peu sous
nos yeux réalisera aussi parfaitement que possible,
avec une sorte de rigueur mathématique, l’idéal d’une
société sans Dieu. Seulement, nous n’y vivrons pas.
L’air va manquer à nos poumons. L’air manque. Le
Monde qui nous observe avec une méfiance grandis¬
sante s'étonne de lire dans nos yeux la même angoisse
obscure. Déjà quelques-uns d’entre nous ont cessé de
sourire, mesurent l’obstacle du regard... On ne nous
aura pas... On ne nous aura pas vivants !
Table
LA GRANDE PEUR
DES BIEN-PENSANTS
Introduction. 17
I. Artisans, laboureurs, gardes-chasse,
filandières, — ou Les revenants qui ne
reviendront plus. 35
IL Sedan, ou l'avant-dernière des dernières
guerres. 56
III. Au régime de la viande crue . 67
IV'. Le maréchal Gribouille . 89
V. La danse devant le buffet . 113
VI. Disposer de sa mort . 140
VIL Histoire d une main gauche . 156
VIII. Ô race douce et forte ! . 178
Table
IX. Le nonce du pape et le bienheureux Léo
Taxil . 189
X. Gogo idéaliste, ou les cadavres dans le
remblai . 206
XI. L’orgie des consulaires . 225
XII. Le silence se fait dans le troupeau . 241
XIII. Trois balles à vingt pas. 257
XIV. Envahissement de la solitude . 280
XV. Le triomphe du chand d’habits . 301
Conclusion. 331